04.12.2009
La Nuit, I.XV
CHAPITRE QUINZE
Le songe du comte Valeska
La nouvelle avait fait beaucoup de bruit : un chat de grande taille s'était évertué à semer le trouble à plusieurs reprises en bordure des canaux. Tout le monde parlait de cette inquiétante créature et il n'y avait pas loin pour qu'on le comparât à la célèbre Bête du Gévaudan. Les habitants de Perle s'inquiétaient d'autant plus qu'il n'existait aucune milice ou police pour faire régner l'ordre malgré tout ce qu'on avait bien voulu prétendre : Perle était un capitale où l'opulence et le faste régnaient mais où personne n'était véritablement protégé. Le Gouverneur fit tout de même une apparition dans les jours qui suivirent les troubles causés par ce bien curieux félidé. Il demanda aux habitants de ne pas se laisser aller à la panique car après tout un chat de la taille d'un veau restait un chat, ce n'était ni une panthère ni un tigre du Bengale, encore moins un crocodile. Il prit l'exemple du parc zoologique de Perle qui accueillait un certain nombre de ces bêtes exotiques et où aucun incident n'était jamais survenu. Alors un chat, pensez bien!
Les journalistes et les notables présents lors de la conférence demandèrent si tous les animaux avaient été comptés, ce qui était le cas : aucun ne manquait. Il s'agissait bien d'un vulgaire matou, un simple chat. D'une taille hors du commun, mais un chat.
Laetitia, remise de son aventure en profita pour prévenir ses amis qu'elle avait été en première loge du dernier incident incriminant l'animal :”Je n'avais jamais vu pareille bestiole, elle vociférait et lançait des éclairs avec ses yeux, on aurait dit le Diable, c'est bien simple, si le Diable existe c'est cet animal ! Il m'a croisé, mon ami Vladimir et moi et s'est jeté la tête la première dans une vitrine, on aurait dit un boulet de canon traversant une pile d'assiettes de porcelaine. En quelques secondes il ne restait rien de la devanture du magasin, j'ai failli m'évanouir de stupeur mais Vladimir m'a accompagné chez ma sœur avant que je n'en sache plus. Mais pour moi cette bête est toujours vivante, et d'ailleurs personne n'en a trouvé trace depuis lors.”
Cette apparition saugrenue avait été dûment constatée par différentes personnalités rendues sur place, y compris par le confiseur qui logeait un étage plus haut et qui avait entendu le saccage de sa boutique avec consternation. Comme Perle n'avait pas de Maire, le Gouverneur avait envoyé quelques scientifiques et des militaires, mais on sentait bien que rien n'était fait avec sérieux car la délégation était très clairsemée. Pour le Gouverneur il ne s'agissait que d'un simple chat et cela ne nécessitait pas de créer un service d'ordre particulier pour que le calme règne sur Perle. D'autant que jusqu'à présent il y avait des raisons plus importantes de protéger les citoyens : la présence des notables et aristocrates les plus fortunés de l'ancien monde, de riches commerçants, des personnalités scientifiques, des visiteurs de marque… Le Gouverneur, sans doute mal conseillé par les Sœurs du Rêve ne profita donc pas de l'occasion pour déployer sa soi-disant toute puissance et les habitants de Perle surent, dès lors, que personne ne veillait véritablement sur eux. Et bien entendu cette nouvelle commença à s'ébruiter par delà les frontière du pays.
Le soir de l'incident, Vladimir avait raccompagné Laetitia jusque devant la porte de l'hôtel particulier loué par sa sœur jumelle, Charlotte Caroline. Il avait veillé à ce qu'elle se sente le plus en sécurité possible, ne s'expliquant pas lui-même l'incident. Au fond de lui surgissaient de multiples sentiments, tout d'abord il ne se sentait plus isolé dans sa peur car le trouble gagnerait Perle si ce type d'incident se reproduisait. D'autre part il se sentait fort d'avoir été là, même s'il n'avait rien fait d'héroïque pour protéger la comtesse, il savait que sa présence avait été une bénédiction pour la jeune corse, tétanisée par cette vision étrange de l'énorme félin galopant dans leur direction et de sa propulsion surprise dans l'échoppe du confiseur. Pour finir Vladimir avait ressenti de l'inquiétude pour la délicate jeune femme et ce sentiment voulait dire qu'il éprouvait de l'intérêt pour elle, un intérêt qui allait en augmentant.
Il était rentré chez lui vers deux heures du matin en longeant les canaux, remontant le col de son manteau car un vent froid s'était mis à souffler. De magnifiques cyprès bordaient les rives et la ville était à nouveau plongée dans la quiétude. Au bout d'une demie-heure il arrivait en vue de l'hôtel Vltava, une petite lanterne brillait devant la porte d'entrée pour prévenir les voyageurs qu'un portier de nuit était là en permanence, ce luxe étant très représentatif du soin que la capitale mettait à accueillir les touristes. Vladimir ne croisa cependant personne à l'accueil et monta les escaliers d'un pas lourd et fourbu. Il entra soigneusement dans la chambre comme s'il avait peur de réveiller le fantôme de William Blake. Ce dernier était dans là, mi solide mi gazeux et semblait absorbé dans ses pensées, flottant à quelques centimètres de la fenêtre, le corps traversant une petite table d'appoint. Vladimir enleva son manteau, défit ses chaussures et s'enquit de son hôte.
— Sir ? Vous êtes réveillé ?
— Un fantôme ne dort jamais. Il disparaît.
— Bien, bien…
— Votre soirée s'est bien passée ?
— Elle a été riche en rebondissements. Je me demande si les capitales d'Europe regorgent toutes d'autant de surprises. Je m'attendais à aller au théâtre et une fois de plus ce sont les gens qui m'ont donné une belle occasion de me retrouver spectateur… Les gens et un chat.
— Un chat ?
— Un énorme chat, oui.
— De quelle taille ?
— Disons qu'il avait la taille d'un enfant de 10 ans au moins…
— Ne serait-ce pas notre escogriffe de l'autre soir ?
— Pas le moins du monde, il n'avait pas son regard. Et puis il me semble que ce chat là je l'ai déjà croisé un soir que je revenais de la Coupole. On aurait dit une panthère, et c'est son air plus que son regard qui m'avait frappé. Sa physionomie m'avait semblé humaine. Comme si une personne vous regardait derrière un masque.
— C'est peut-être une panthère… ou un tigre.
— Non, c'est autre chose Sir. C'est un chat et autre chose.
— Qu'entendez-vous par là ? Peut-on être un chat et autre chose ? Une pomme peut-elle être autre chose qu'une pomme ?
— Je veux dire ce n'est pas simplement un chat.
— Vous le faîtes exprès Vladimir mais je ne vous en veux pas… Je note qu'il y a une énigme et j'ai tout mon temps pour les résoudre, vous ne voulez pas répondre simplement alors je ne vais pas vous forcer. Si vous ne voulez pas être plus explicite c'est qu'il y a une raison.
— Vous êtes perspicace. Il y a en fait une raison et je peux me tromper alors je préfère me taire et voir comment les choses vont se dérouler.
— Mais ce chat… qu'a-t'il fait ?
— Ce que font tous les animaux lâchés en pleine rue, il a troublé l'ordre public. Il s'est jeté dans un hurlement effroyable dans une vitrine.
— Les chats ne hurlent pas.
— C'est pour cela que je vous dit que ce n'est pas simplement un chat William.
— Bien étrange cité que Perle, ce Gouverneur voulait créer un monde utopique et voilà que sa ville accueille quelques créatures tout à fait incroyables… à commencer par moi-même, un chat géant et un être changeant de forme à volonté. Cela fait beaucoup.
— Ce n'est pas ce qu'on retiendra de Perle, croyez-moi, ce qu'on retiendra c'est qu'ici tout devient possible. Ce pays porte bien son nom. Si vous êtes pris de désirs ils vous sont accordés…
— Oh mais dîtes-moi Vladimir, votre soirée a sans doute été fort charmante à ce que j'entends.
Vladimir regarda à travers la vitre de sa chambre le vent faisant danser les feuilles dans la rue.
— Si fait, je crois que je suis sous le charme de la comtesse du Tapis Rouge de Sixte.
— Vous l'êtes depuis plus longtemps que vous ne le dîtes mon garçon.
— C'est fort probable.
— Croyez-moi Vladimir, le temps est suffisamment court pour se perdre en fariboles, quand on aime il faut en profiter car l'amour ça ne dure qu'une saison parfois, rarement le temps d'une existence.
Ce sont sur ces paroles que Vladimir ôta ses vêtements puis se faufila dans son lit.
— Ah ! Mais comme elle est jolie, vous la verriez, son sourire est si avenant, si tendre et j'aime l'entendre rire. Elle a le regard espiègle et je dois dire que je ne comprends pas tout ce qu'elle dit. On dirait qu'il y a toujours un sens caché qu'elle seule connaît. Mais à vrai dire ce n'est pas la seule à être comme cela. J'ai vu Sophia ce soir.
— Cette fameuse Sœur du Rêve ? Où l'avez-vous vue ?
— Dans un petit estaminet, près du théâtre. Elle est venue me parler.
— Mazette ! Quelle chance vous avez. Cette personne a de l'importance ici, même si je la soupçonne d'être une affabulatrice et une manipulatrice. Tout le monde mange dans la main de ses deux sœurs, à commencer par l'illustre fou qui a conçu ce pays. Elles sont autant responsables que lui de la déchéance qui ne tardera pas à arriver.
— Je vous trouve bien dur à ce sujet là. Je n'arrive pas à avoir une idée précise de leur rôle.
— Ce sont des prêtresses et elles sont sans doute là pour chercher leurs zélotes. Tout va mal dans ce pays, la science consiste à critiquer la science, l'art consiste à cacher, à entreposer ou à accumuler, tout ne semble être que dilapidation et excès.
— Certes, vous avez peut-être raison… mais vous ne pouvez pas le savoir en restant ici, vous n'avez que les nouvelles que vous lisez dans les gazettes…
— C'est que je ne peux pas sortir de cette maison Vladimir. Dès que je fais un pas pour sortir au dehors, je me retrouve dans cette chambre. On ne m'accusera pas d'errer sans but par les nuits sans lune (il se mit à rire). Si j'avais pu j'aurai rejoint ma tombe depuis longtemps, croyez-moi, même si vous êtes une aimable compagnie. Je suis prisonnier et je vous envie d'une certaine façon d'aller courir la ville et battre le pavé. De voir tous ces gens. J'avoue n'être pas peu pressé de vous savoir revenir ici et d'entendre de nouvelles histoires. Et je sais à présent que malgré vos aspirations vous êtes loin de mener l'existence d'un anachorète.
— Votre présence est précieuse, je suis souvent charmé de rentrer car je sais que vous écouterez ce que j'ai à dire, je ressens le plaisir que vous avez à apprendre de cette ville qui semble tant vous répugner. Je vous souhaite bonne nuit Sir William.
Vladimir tourna la tête en direction du fantôme qui le regardait en souriant. Sa forme opalescente se mit à se dissoudre dans l'air et en quelques secondes il ne restait rien du spectre. Le Moldave souffla sur la flamme de la bougie qui se trouvait sur la petite table près du lit puis s'endormit après quelques minutes où il tenta se se remémorer sa soirée.
Les songes les plus curieux saisissent souvent l'âme du voyageur harassé par une route trop longue et Vladimir était un voyageur à Perle, un être de passage qui n'oubliait pas la chance qu'il avait de rencontrer toutes ces personnes, bonnes ou mauvaises, que les destin avait mises sur sa route. Son existence lui semblait trépidante même si la fatigue le gagnait souvent, il s'était rendu compte que les émotions chassaient sa langueur et son désespoir et que, peut-être, c'était ce qu'on pouvait appeler vivre pleinement. Les heures passèrent sur Perle endormie, il était 4 heures du matin quand Vladimir fit un songe.
Ses yeux s'ouvrirent sur un immense vestibule, de grands vaisseliers le bordaient de chaque côté et le sol était recouvert de somptueux tapis persans. Une horloge sonna à l'étage au-dessus et ce devait être une horloge de bonne taille car les vitres des grands meubles bruns se mirent à vibrer ce qui fit craindre à Vladimir qu'elle ne se brisent et laissent tomber leurs précieux contenus. Vladimir se leva et fut étonné car sa perception des objets était différente, c'est en regardant ses mains qu'il s'aperçut qu'il avait la taille d'un enfant. Pourtant son esprit ne voulait pas l'admettre ce qui suscita chez lui un sentiment premier sentiment d'angoisse. Puis une forme passa devant lui, vaporeuse. Il pensa au fantôme de William Blake mais ce n'était pas lui. Il se mit à courir pour la rattraper et entendit un rire enfantin et quelques paroles qui lui disait de venir jouer avec la forme. Au bout du long vestibule se trouvait une porte qu'il franchit, hors d'haleine. A-delà se trouvait une immense entrée, une pièce de grande taille où se trouvait quelques statues ainsi qu'un escalier cyclopéen. La forme s'était arrêtée sur le premier palier et semblait l'attendre. Un rire cristallin se fit entendre. Vladimir retrouva quelques forces et un peu de courage puis monta tranquillement les marches. De larges tentures recouvraient les murs. Moirées, elles laissaient apparaître de jolies broderies reflétant les flammes des flambeaux allumés de part et d'autre. Et puis un choc se fit entendre à l'étage supérieur. Lourd et oppressant.
Vladimir s'arrêta pour tendre l'oreille et la forme se mit à monter à nouveau les marches. Il l'entendit lui dire “viens”. Comme il commençait à redescendre les marches il entendit des aboiements derrière lui et visualisa un grand jardin dans lequel courraient 3 énormes chiens de chasse. Il se retourna et vit que les portes et les fenêtres de la demeure étaient ouvertes et qu'il n'y avait aucun endroit où se cacher. Plus aucun bruit ne régnait à présent à l'étage alors il se décida et monta pour suivre la forme.
Il arriva devant un obscur couloir. De magnifiques flambeaux s'allumaient à son passage et révélaient toute la splendeur de l'endroit, quoique cette maison lui semblait pleine de poussière, attestant une incroyable vétusté. Les tapis étaient pourpres et carmins et nul bruit de pas se faisait entendre tellement ils étaient moelleux. La forme réapparut au bout d'un couloir et disparut dans un tournant, sur la droite. Puis, brusquement une porte s'ouvrit à quelques pas de lui sans que personne n'apparaisse. Il entendit derrière lui les chiens monter l'escalier qu'il venait de dépasser alors il se mit à courir devant lui, jetant un œil dans la pièce qui venait d'être ouverte. Une femme s'y tenait, devant une cheminée, elle semblait regarder devant elle. Vladimir reconnut sa mère mais n'osa pas rebrousser chemin, de peur d'attirer les chiens à sa suite. Il eut juste le temps de voir que son visage, de profil, était affecté par la tristesse. Cette vision, loin de le tyranniser, le rassura.
Plus que jamais il regretta d'avoir cette taille d'enfant car sa course lui semblait lente et pénible. La forme l'attendait à l'autre bout du couloir, passive. “Viens donc” dit-elle, “n'aie pas peur”. Il recouvra son assurance et s'élança vers ce qu'il considérait maintenant comme un guide ou un partenaire de jeu. Cependant un nouveau coup sourd derrière lui cette fois fit vibrer la maison et l'angoisse revint le saisir à la gorge. Il s'engouffra dans une grande pièce, cherchant la forme du regard. Un petit rire le fit tressaillir tandis qu'il avisait une forme devant lui, sombre et massive. C'était une table qui trônait en plein centre de la pièce qui devait être une salle de bal. Vladimir ferma la porte derrière lui et courut vers le meuble qui s'avérait être entièrement recouvert d'une nappe ornée de passementeries biscornues. Il se glissa sous la table aussi rapidement que possible, luttant avec le tissu épais tandis qu'un grand coup résonna dans la pièce, on venait de frapper à la porte et ce coup était tellement violent qu'il lui sembla que la pièce se mit à vibrer autour de lui.
Un petit garçon se trouvait sous la table, en face de lui. Il tenait un livre dans la main qu'il tendit à Vladimir en souriant. Sur la couverture de l'ouvrage il était écrit en lettres gothiques argentées : “Schwestern des Traumes”. Le petit garçon l'observa en lui souriant et Vladimir se reconnut en lui, cet enfant c'était lui. Et dès qu'il s'en rendit compte il se retrouva seul sous la table.
Alors le son lourd de pas s'éloignant se firent entendre dans le couloir puis ce fut le silence.
Une petite chandelle était allumée sous la table, près de lui et il était assis sur de nombreux coussins. Dans sa mémoire, par delà le rêve qu'il était en train de faire Vladimir se remémora cette cachette qu'il s'était faite sous la table de cette salle de bal déserte. Un endroit de jeu pour lui, un passage entre le rêve et sa réalité. Il sut qu'il était dans la maison de son père et cette idée ne le rassura pas. La couverture du livre lui parut douce sous ses doigts, aussi douce qu'un souvenir d'enfance. Vladimir passa sa petite tête sous la nappe pour voir si tout était calme dans la pièce et il se rendit compte qu'il était seul et que plus aucun bruit ne provenait du couloir. Il s'allongea alors sur les coussins et ouvrit le livre avec douceur, les feuilles du livre étaient parcheminées et les caractères d'imprimerie semblaient s'enfoncer dans la chair du papier. Bien que le texte soit en allemand Vladimir put comprendre ce qui était noté, ce qui l'étonna de prime abord. Il arrive cependant qu'en rêvant on aie conscience de rêver et c'est ce qui se passa, Vladimir adulte comprit en dormant que ce rêve était une espèce de message qu'on lui adressait et il se mit à penser à travers son sommeil que Sophia n'y était pas étrangère.
Le livre commençait ainsi : “Bien mystérieuses sont celles que l'on nomme Sœurs du Rêve depuis la nuit des temps car leur présence n'a jamais été réellement attestée ni prouvée. Aussi ce récit est rédigé sous la forme d'un conte, forme la plus commode pour narrer cette histoire à notre lecteur habitué qu'il est aux hauts faits héroïques, aux histoires d'amour, aux fantômes et aux princesses.” Une vignette illustrait la page en regard, il s'agissait de la même gravure que sur les communications des Sœurs à Perle, une femme couronnée de soleil, les bras levés devant un croissant de lune sur un champ de roses et d'étoiles. “C'est au cœur de ces fières et sauvages montagnes de Mongolie que commence cette histoire, celle des Sœurs du Rêve, au temps où Kūbilaï Khān était empereur. On raconte que ces sœurs rencontrèrent le khān à plusieurs reprises, la première fois lors d'une de ses campagnes au retour de Chine. Le khān cheminait avec son escorte, traversant les steppes en quête d'un lieu pour bivouaquer. Une jeune femme les interpella rudement à l'entrée d'un village en leur jetant des pommes. Qui plus elle menait un troupeau de yaks qui bloquait la route empruntée par le souverain. Le khān descendit de cheval, un peu furieux de n'être pas reconnu et s'adressa à la jeune fille avec toute l'autorité de son titre. Cette dernière lui répondit que ses chevaux devaient contourner le village par la montagne sous peine d'affronter la pire tempête qu'on eut pu voir dans cette région. Les cavaliers rirent de l'insolence de la jeune effrontée et le khān demanda le silence.
— Et que me vaut cette menace fillette, sais-tu à qui tu parles ?
— Je parle au grand Kūbilaï Khān qui rentre à Xanadu.
— Dans ce cas tu devrais savoir que je ne me soucie pas plus de ta propre vie que du vent courbant les fleurs des champs en automne. Voudrais-tu m'empêcher de rentrer chez moi ?
— Et tu as tort grand khān car rien ne te protégera des Seigneurs du Karma s'il leur venait l'envie de te punir de ne pas m'avoir écouté.
— Jeune fille es-tu prêtresse ?
— Je suis une messagère et une poétesse. Et je garde ces yaks pour les faire paître.
— La messagère de ceux que tu appelles les Seigneurs du Karma ?
— Si fait.
— Alors saches qu'ici il n'y a de Seigneur que le khān et que celui-ci est assez clément pour te demander de faire déguerpir tes animaux devant sa cohorte. Je ne retiendrais pas ton impertinence pour cette fois mais disparais sur le champ où tu subiras le courroux d'un homme lassé de devoir se battre pour de si futiles occasions.
— Grand Seigneur khān, mes bêtes appartiennent à ceux du dessous. Je les fais paître sur vos terres mais elles ne sont pas à vous.
— Du dessous ? De quoi me parles-tu ?
— De l'Agarttha Seigneur. Ton grand-père savait tout de cette contrée remarquable, il est dommage que rien ne vous fut transmis.
Le khān s'avança alors et sortit de son manteau un court bâton d'ébène cerclé d'anneaux d'argent.
— Mon grand-père Temudjin, celui qu'on appelait aussi Gengis Khān m'a offert ce bâton et m'a parlé du pays dont tu viens de dire le nom. Personne ne l'avait jamais prononcé avant toi et pourtant j'ai demandé aux plus sages savants de l'empire.
— C'est bien le signe que cette histoire est importante mais je ne sais pas si je pourrais te la raconter mon Seigneur, je ne suis là que pour faire paître ce troupeau.
— Et si je change ma route, me diras-tu ce que tu sais au sujet de cette canne, au sujet de ce pays et au sujet de ceux que tu appelles les Seigneurs du Karma ?
— Aussi vrai que l'on m'appelle Délie, Sœur du Rêve, je te dirai tout car celui qui demande la connaissance et qui sait écouter humblement mérite la lumière.
Ce soir-là les plus vaillants guerriers de Kūbilaï Khān bivouaquèrent au pied des montagnes et en échange d'une histoire avec une paysanne détournèrent leur route le lendemain.”
— J'ai aussi rencontré cet auguste et très charmant empereur, il fonda la dynastie Yuan qui régna sur la Chine de 1271 à 1368… mais c'est Délie qui l'a rencontré la première. Ce livre est assez juste finalement.
Sophia avait parlé, elle se tenait sous la table, près de lui et avait prit l'apparence d'une petite fille. Elle s'empressa de lui tendre une tasse de thé fumant, feignant de ne pas se rendre compte que sa présence pouvait le surprendre. À l'instant où il la vit il se rendit compte qu'elle possédait un charme transitoire, le charme d'une personne qui n'est jamais la même dans son apparence, qui se meut à travers les rêves, le temps, qui est différente à chaque rencontre tout en restant la même, pérenne, immortelle peut-être.
— J'ai peu de temps pour vous parler Vladimir, dans quelques instants quelqu'un va entrer dans cette salle et il vous faudra courir vers le miroir qui se trouve près de la fenêtre. Je ne peux pas rester beaucoup plus longtemps car cela n'est pas recommandé à une Sœur du Rêve de s'immiscer de la sorte dans une psyché à l'état de sommeil. Je pourrais déranger vos souvenirs, casser quelque chose. Et puis je pourrais vous influencer.
Vladimir la regarda, étonné mais néanmoins rassuré de la savoir près de lui, il porta la tasse à ses lèvres et le goût âcre de la boisson le revigora. Cependant, ce qu'avait dit la Sœur au sujet de l'irruption prochaine de quelque indicible créature dans la pièce lui fit redouter le pire.
— Il n'y a qu'une personne que je ne désire pas voir.
— Je le sais bien Vladimir et c'est de lui dont il s'agit.
— Dans ce cas, menez-moi immédiatement à ce miroir.
— C'est que… (elle hésita)… Bien. Si vous le souhaitez, ce n'était qu'une question de minutes de toutes façons.
— Le temps dans un rêve, est-ce que ça compte ?
— Non. Et dans un rêve ce sont vos désirs qui comptent Vladimir, beaucoup plus qu'à l'état de veille. Tout ici n'est que peur ou séduction. Tout ici n'est que regret et souvenir, ce ne sont que des lambeaux d'une pensée inconnue. Rien n'existe que votre psyché. (Elle lui prit la main. Ce faisant, il sentit qu'elle lui glissait un objet entre les doigts mais ne put voir de quoi il s'agissait). Venez !
Tous deux sortirent de sous la table. La salle de bal était maintenant faiblement éclairée, tout au fond se trouvait de grandes fenêtres fermées de persiennes où passait quelques rais lumineux. De la poussière voletait dans cette douce clarté, comme de petits insectes scintillants. Un miroir de forme ovoïde était posé sur le mur du fond. Sophia, la petite fille, se tourna vers Vladimir et lui dit :
— C'est par là que je passe quand tout est calme.
Vladimir ne comprit pas exactement ce qu'elle voulait dire et prit un air interrogateur alors elle précisa :
— Dans tous les rêves il y a des miroirs car les rêves servent à nous observer tels que nous sommes. Aussi on pourrait dire que les rêves sont aussi des miroirs.
Le jeune Moldave sentit la main chaude de la fillette qui se pressait contre la sienne. Il aurait aimé lui poser plus de questions mais un coup aussi sourd qu'inattendu ébranla la porte d'entrée qui menaça de céder. Vladimir sentit ses membres frémir tandis que Sophia l'entraînait en avant vers la lumière. Elle avait retrouvé sa taille d'adulte à présent et lui demanda de courir, toute aussi anxieuse qu'il pouvait l'être.
— Je ne devrais pas être ici, je n'ai pas le droit, je suis venue vous chercher, c'est ma faute. Et puis je viens de vous donner un objet qu'il faudra garder précieusement.
En refermant sa main Vladimir sentit un petit objet froid mais Sophia ne lui laissa pas le temps de voir de quoi ce que c'était. En quelques pas ils se retrouvèrent devant le miroir qui avait pris des proportions gigantesques et une voix les héla, venant de la porte d'entrée.
— Qui ose entrer dans cette pièce ? Qui ose entrer chez moi ?
Vladimir voulu se retourner pour contempler son père mais Sophia s'interposa et le poussa de toutes ses forces vers le miroir. S'attendant à un choc il sentit au contraire la surface dure et polie devenir liquide sous la pression de son propre corps puis s'enfonça dans une eau qui absorba instantanément tous les sons environnants. Un deuxième impact se fit ressentir, un corps le frôla et il entrevit une grande ombre se déplacer à la surface de l'eau. Restant à bonne distance Vladimir se tint immobile et put de nouveau voir la salle de bal de l'autre côté une fois que le liquide cessa de remuer. Il n'y avait personne dans la pièce.
On l'attrapa alors par le col et il ouvrit les yeux : il était dans la chambre 33 de l'hôtel Vlatva. Son premier réflexe fut de rechercher le fantôme de William Blake qui n'était hélas pas là pour entendre son récit. Alors, tandis qu'au dehors les premiers pépiements d'oiseaux annonçaient l'aurore il se réveilla totalement et s'aperçut qu'il tenait une petite clé dans sa main.
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08.11.2009
La Nuit, I.XIV
CHAPITRE QUATORZE
Tragédie !
Vladimir se rendit d'un pas décidé au Théâtre avec la crainte que l'horloge de l'estaminet ne l'ait abusé. Mais force était de constater qu'il s'était passé très peu de temps depuis son départ de la grande rue, chose qu'il ne s'expliqua pas. Néanmoins il prit la décision de ne pas en parler lorsqu'il reverrait Sophia, pensant qu'elle aurait sans doute une nouvelle explication à formuler. Après avoir pu se vanter de lire dans les esprits ou de voir à travers les miroirs, oserait-elle affirmer pouvoir arrêter le temps à sa guise ? Vladimir n'en doutait pas un seul moment.
La présence de Sophia l'avait apaisé sans qu'il sache pourquoi, il reconsidérait la situation et se rendait compte qu'elle l'avait contacté avec beaucoup de délicatesse contrairement à leur première entrevue. Même si son comportement lui semblait toujours aussi fantasque il semblait émaner d'elle quelque chose s'apparentant à une vérité. Peut-être était-ce du domaine de la foi ou de la prestidigitation. Sans doute y avait-il un accommodement avec la superstition d'autrui qui la rendait si sûre d'elle, quitte à ce qu'elle se laisse aller à diverses divagations, mais Vladimir sentait maintenant qu'elle ne jouait pas avec lui et qu'elle tentait véritablement d'établir une relation dont la nature lui échappait. Elle croyait en ce qu'elle disait, c'était une chose claire et limpide Elle savait aussi à qui elle s'adressait. Elle savait qui il était et ce qui le différenciait du commun. Vladimir ressentait la puissance pénétrante de son esprit sur le sien et la connivence qu'elle tentait de mettre en place entre eux tout en lui tenant la dragée haute. Elle tenait sans doute à conserver cette image qui la distinguait des autres habitants de Perle. Le fait qu'elle n'éprouvât aucune espèce de crainte en sa présence ne pouvait que le conforter dans cet avis.
Il ne lui parlerait donc pas de ces minutes disparues, envolées, dissoutes. Il ne lui ferait pas cette faveur et resterait sur ses gardes. Il en était là de ses pensées quand un grand abattement le saisit, sans qu'il sut pourquoi. Les gens commençaient à arriver au théâtre et, l'espace d'un instant, il eut envie de retourner à son hôtel. Indécis, il respira un grand coup et regarda autour de lui, aucune figure connue ne venait à lui. Cette sortie ne l'enchantait guère, sans doute à cause du monde qui l'entourait, la rencontre de l'être polyforme dans sa chambre ne l'incitait plus à découvrir Perle, il se sentait épié, surveillé et menacé. Laetitia avait eu beau tenter de le sortir de cet état de morne hébétude elle n'y était parvenue qu'à moitié : Vladimir sentait une angoisse latente s'immiscer en lui et il redoutait qu'un de ses moments de stupeur muette le prit à nouveau.
Paradoxalement il se sentit soulagé quand on le héla. Laetita descendait d'un fiacre à quelques mètres de lui et fit semblant de s'étonner de sa présence, ce qui l'amusa.
— Mais ! Monsieur de Valeska ! Vous êtes en avance, aviez-vous tant envie de voir cette pièce que vous me l'auriez caché ? Je m'attendais à ne pas vous voir, je m'étais presque demandé si je ne devais pas m'arrêter à votre hôtel pour vous quérir une fois de plus.
— Je suis là comtesse, je ne voulais pas vous faire attendre, c'est tout. fit-il en s'inclinant, ôtant son haut de forme.
— Mais je vois ça. Ah ! Et je vais vous dire, vous avez bien fait, car il n'y aura plus d'autres représentations après celle-ci, la grande Anika retourne à Paris dès demain à ce qu'il paraît. C'est donc un privilège d'assister à cette soirée.
Elle s'approcha de Vladimir pour le regarder par en dessous, la joie se lisait dans ses yeux et le Moldave ne se soucia plus de ses tracasseries. Il oublia le polyforme, la pluie et la Sœur du Rêve en quelques instants. Il ne restait plus que la comtesse et “Lucrèce”.
Après être entrés dans le somptueux Théâtre des Arts et être passés au vestiaire ils se laissèrent guider jusqu'à leurs places puis s'assirent en détaillant les gens venus assister au spectacle. Laetitia était particulièrement joviale et fit quelques commentaires amusés sur la mise de certaines personnes installées à proximité. Elle s'étonna qu'aucune figure officielle n'apparût aux balcons puis sembla se calmer quelques peu. Au bout d'un moment elle sortit d'un petit sac une ravissante paire de lunettes qu'elle montra à Vladimir.
— Regardez. Je me les suis offertes, non pas que j'en ai besoin absolument… mais parfois c'est utile pour lire, ou pour regarder de près. Et puis cela repose les yeux aussi comme on dit, c'est du dernier chic.
Dans ses mains la Comtesse tenait les lunettes que lui avait donné le Professeur Morgenstern. Elle lui montra avec fierté les initiales gravées à l'intérieur avant de les mettre sur son nez.
— Attendez, je ne suis pas habituée, je les mets juste pour que vous me disiez si vous les trouvez jolies sur moi. Alors ? Qu'en pensez-vous ?
Elle se tourna afin de se trouver bien en face de Vladimir puis se tint de façon quasi immobile.
— Elle sont ravissantes… quoique le verre me semble particulier. Il paraît un peu épais.
— Ne bougez pas ! Je vous regarde quelques instants avec. Je dois m'habituer.
Vladimir se raidit tout en continuant de sourire.
— Je ne peux pas croire que vos si jolis yeux puissent avoir besoin de lunettes,
— Oh mais si vous saviez comme j'ai toujours rêvé d'avoir ces… des lunettes comme celles-ci. fit-elle en les ôtant. Le souci c'est que je ne désire pas les user, j'ai surtout envie de les porter en société alors il faut que les gens s'habituent tout autant que moi à me voir avec. Voilà, j'ai fini.
— Mais vous ne les avez portées qu'à peine trente secondes, c'est un peu court pour que l'on s'y habitue.
La comtesse protesta que c'était amplement suffisant puis les rangea avec délicatesse dans leur étui d'ivoire. Le brouhaha dans la salle s'était amplifié et la représentation n'allait pas tarder à commencer.
— Je voulais vous les montrer par coquetterie, pour le moment cela m'use les yeux et je ne m'y habitue pas. Je dois commencer par lire quelques livres sans doute. Cela me change-t'il beaucoup le visage ?
— Cela vous donne un air tout à fait charmant et cela contraste avec votre caractère, pour un peu on vous trouverait sérieuse.
— Je ne sais pas comment je dois le prendre, vous ne me trouvez pas “sérieuse” ?
— Vous avez une nature plutôt joyeuse et je trouve que ces lunettes vous donne un air très pénétré.
— Pénétré ? C'est tout à fait ça. J'ai un air pénétré, investi, j'ai un air dubitatif. Voilà !
Vladimir s'étonna des paroles de Laetitia, certain qu'elles revêtaient pour elle un sens qu'il avait du mal à percevoir, aussi il ne répondit rien et se contenta de lui sourire. Elle le regarda de biais puis haussa leva les yeux en direction de la scène. Le directeur du théâtre venait d'arriver devant les épais rideaux rouges et faisait des gestes avec ses mains, des gestes destinés à tempérer le bruit des conversations. Comme par miracle cette gestuelle réussit à faire baisser la clameur dans la salle, ce qui lui permit d'expliquer le grand honneur que la tragédienne Anika faisait en venant à Perle pour jouer Lucrèce. Au bout de quelques instants des applaudissements lui répondirent et la salle fût plongée dans l'obscurité. On frappa les 14 coups avec le brigadier et les rideaux s'ouvrirent sur un décor d'intérieur italien qui contenait juste assez de luxe pour paraître crédible. Deux hommes se tenaient debout sur la scène et discutaient d'une affaire politique. Le plus trapu s'appuyait à un rebord de fenêtre et avait un air soucieux. Il appela un serviteur pour qu'on fasse servir des rafraîchissements et la discussion reprit de plus belle jusqu'à ce qu'on annonçât que Dame Lucrèce était rentrée.
Aussitôt dans les théâtre les gens retinrent leur souffle et on s'anima silencieusement. Laetitia joignit ses mains et se retourna vers Vladimir pour lui faire comprendre qu'Anika allait arriver sur scène. Et c'est ce qui se produisit, la tragédienne était là, devant eux, presque d'un seul coup, une main sur le front, l'autre tendu dans un geste d'exaspération théâtrale. Les deux comédiens sur la scène s'approchèrent d'elle et l'entourèrent dans une mimique anxieuse. Alors elle commença de déclamer son texte :
— (Lucrèce) Quoi, Seigneurs ! Que faîtes vous ici ? N'est-il pas assez tôt ?
Le port a, me semble-t'il perdu tous ses bateaux.
Et là…
— (un des deux hommes) Nous sommes bien ici Lucrèce. Dans vos appartements.
Depuis le point du jour résonnent à nos oreilles les insidieux sanglots de vos errements.
— Hélas, j'ai perdu le sommeil et rien ne peut plus arriver, que l'ire des notables,
mais dois-je le crier, Monsignore Tubani, ma tristesse reste implacable.
Ô lieux de joie, de bonheur et de grâce. Des moments joyeux toujours, dépositaires !
À n'en point douter ce sera ma tombe, qu'on me laisse allumer mon bûcher funéraire.
— (Tubani) D'où venez-vous Lucrèce ?
— (Lucrèce) Mais ! Que cela cesse !
Je viens d'une villa où j'ai passé la nuit, chez mon frère César…
— (Tubani fit un signe à l'autre homme qui partit silencieusement, puis s'approcha de Lucrèce) Qu'a-til dit ? On raconte qu'il est plein de fureur, qu'il a le regard noir.
— (Lucrèce) Ah ! Quoi donc ! Vous désirez me faire parler à peine franchi le pas de la porte,
entendez Monsignore Tubani, bien mauvaises sont les nouvelles que j'apporte.
Si seulement…
— (Tubani) Ma présence ici n'est pas du hasard le fruit,
Lucrèce je le sais, depuis que de mes amis
les rumeurs arrivent, bien sombres il est vrai,
avide je suis d'entendre la vérité !
— Alors souvenez-vous du vase de Soissons !
Laetitia donna du coude à Vladimir qui se pencha vers elle pour écouter ce qu'elle avait à dire. Elle sortit un éventail qu'elle secoua légèrement devant son visage.
— C'est assez prenant, comme ça, tout de go, assez bien joué, dramatique… mais on ne comprend pas grand chose pour le moment, ça vous plaît ?
— Je ne suis pas un grand habitué du théâtre, je ne connais pas cette œuvre, je ne sais pas où l'auteur veut en venir… mais c'est tout à fait charmant d'être près de vous.
— Vous ne suivez pas la pièce mais vous ne perdez pas le Nord comme on dit en France, c'est bien. gloussa-t'elle avant de se concentrer sur ce qui se passait sur la scène.
Il faut dire qu'Anika jouait remarquablement bien même si le texte était parfois difficilement compréhensible. Les scènes tragiques se succédaient, on eut le droit à un crime, les comédiens donnaient du meilleur d'eux-mêmes mais c'est la grande tragédienne qui toujours retenait l'attention. Elle apparût au dernier acte, vêtue d'une ample robe rouge qui éclipsait toute autre présence sur scène. Dans sa main brillait la lame d'un poignard. Laetitia qui, plus tôt, s'était plaint qu'il n'y eut pas d'entracte en toussant bruyamment fit un signe à Vladimir qui se pencha de nouveau vers elle.
— C'est le moment de la tirade.
— De ?
— La tirade, c'est un monologue un peu longuet mais parfois charmant, le clou du spectacle, plus c'est réussi plus le comédien a de talent. Je vous conseille d'y être attentif. On m'a beaucoup parlé de ce moment de la pièce.
— Vraiment ?
— Oui, Małgorzata m'a dit qu'elle n'avait jamais vu un jeu aussi subtil… Bon taisons-nous sinon nous allons tout rater.
Anika, aussi roide que possible s'avança sur le devant de la scène. Les décors représentaient une prison où elle avait été jetée sans mollesse deux actes plus tôt. L'auteur semblait avoir pris quelques libertés avec les vérités historiques et on ne savait plus s'il s'agissait de Lucrèce Borgia ou de Lucrèce, la fille de Spurius Lucretius Tricipitinus qui provoqua, par son suicide, l'avènement de la République romaine en 509 avant Jésus-Christ. Tout au plus était il possible de supposer qu'il s'agissait de la première grâce aux costumes mais alors l'histoire ne se rapportaient que peu aux détails de la vie de la seconde. Vladimir supposa finalement qu'il s'agissait d'une volonté délibérée de l'auteur de proposer un récit harmonieux et romanesque de la vie de ces deux héroïnes même si 20 siècles séparaient leurs existences. Il regretta cependant de ne pas en savoir plus, ce qu'ignora complètement la comtesse, jubilant sur son siège. Anika s'avança donc, poignard en main, mimant la folie et fit sa tirade.
— Il n'y a plus de repos pour cette navrante engeance.
Ô geôliers silencieux contemplez mes offenses !
Vous êtes comme ces murs, des remparts de silence.
sur lesquels je jette une dernière fois mes stances !
J'ai dans l'âme un mortel poison, mon sang frémit
à l'idée du départ… Je dois quitter ma vie.
Je vais me soustraire à cette vaine existence
dont trop de douleurs révèlent les carences.
Mon esprit n'assurant plus ses propres défenses,
un esprit dérangé retourné en enfance.
Et c'est à moi qu'incombe la pénible faute
de n'avoir pu aller jusqu'au bout, et je porte
ma ruine jusqu'à la fin des siècles, je ne puis vivre !
Je pars au tombeau, mon cœur glacé est ivre…
Laetitia se tourna vers Vladimir en le fixant. Ce dernier ne s'en aperçut pas tout de suite mais bientôt il tourna la tête vers elle, l'air interrogateur.
— Ce sont des alexandrins on dirait bien.
— Vous croyez, fit-il l'air étonné.
— Oui.
— Mais vous n'écoutez pas la tirade ?
— Si mais j'avais envie de vous regarder Vladimir.
— C'est très gentil mais n'êtes vous pas venue pour écouter Anika.
— Je peux faire les deux, vous regarder et l'écouter. D'ailleurs je vous parie qu'elle va se poignarder dans quelques minutes.
— C'est un peu le ressort de la pièce, vous n'avez pas grand mérite… Hum (Vladimir tourna la tête)… Si nous continuons de parler je pense qu'on risque de nous le faire remarquer.
— Alors ne parlez pas pendant que je continue de vous regarder.
Vladimir, surpris, se tourna à nouveau vers la scène, Anika continuait à déclamer son texte avec force volubilité mais il lui sembla que ce dernier manquait de caractère et de véracité. La comtesse choisit ce moment pour tirer sur sa manche.
— Je m'ennuie Vladimir.
— Mais… la pièce est presque terminée.
— Elle aura eu raison de moi, voilà tout. Sommes-nous obligés de rester ?
— Cela ne se fait pas de partir à quelques minutes de la fin.
Laetitia fit une moue qui signifiait qu'elle était mécontente. Elle chuchota.
— Non mais je suis ravie d'être là avec vous, c'est juste que cette pièce classique est peut-être un peu morne. Même si Anika est merveilleuse il est vrai…
Sur la scène un homme fit irruption, il portait une coiffure en panache et venait délivrer Lucrèce de son cachot. Hélas elle se porta un coup fatal dans un grand cri stridulant, ayant terminé son monologue.
— Qu'elle meurt, fit Laetitia n'en pouvant plus.
Vladimir pouffa discrètement et la regarda en coin.
— Vous avez parfois des attitudes d'enfant gâtée si je puis me permettre.
— Je crois que je ne vous permets pas Vladimir, et puis c'est moi qui vous ai proposé cette sortie que vous semblez apprécier, vous devriez être ravi d'être à mes côtés, ne gâchez rien de grâce.
Prenant la critique avec calme, Vladimir se concentra à nouveau sur la pièce qui finissait par l'agonie tonitruante d'une Anika qui semblait être littéralement possédée par son rôle de mourante. Il régnait dans le théâtre une étrange ambiance, faite d'euphorie et de délectation, le public semblait avoir très largement apprécié le spectacle et s'apprêtait à célébrer la tragédienne comme il se devait.
Le rideau tomba une dernière fois sur une Lucrèce toute à fait morte cette fois, gisant à quelques mètres du premier rang dans une mare de faux sang. Aussitôt les gens se levèrent et applaudirent avec beaucoup de conviction. On siffla même.
Laetitia s'était levée de mauvaise grâce mais applaudit tout de même et finit par retrouver le sourire. Au bout de quelques minutes, après que les comédiens se soient présentés et que la foule présente ait ovationné Anika, les gens commencèrent à se diriger vers la sortie. Laetitia et Vladimir passèrent au vestiaire sans souci de discuter dans les coursives du théâtre.
— Vous souriez parce que vous avez aimé le début de la pièce, lui demanda Vladimir.
— Non. Parce que je suis avec vous. Et que vous, vous avez aimé la pièce, répondit-elle d'un air mutin.
— Mais c'était un excellent moment même si j'ai trouvé l'intrigue un peu classique… les comédiens étaient tous très bons.
— Ah ça, oui, et ça criait dans tous les sens… Mais cette pauvre femme qui se tue parce qu'on l'accuse de crimes qu'elle n'a pas commis, c'est d'un triste.
— C'est le principe de la tragédie. Je pense que c'est ainsi depuis la nuit des temps.
— La nuit des temps ? Peut-être, je ne sais pas, je n'étais pas là, lui répondit-elle avant de lui tirer la langue.
— Vous êtes vraiment particulière…
— Avouez que ça ne vous déplaît pas que je ne me prenne pas au sérieux, il y a un moment où l'on peut être lassé des ronds de jambes et du protocole (elle lui prit le bras)… Vous savez Vladimir, pour faire sa vie il n'est pas toujours question d'être sérieux. Parfois même les actions les plus cruciales peuvent être faites avec beaucoup d'humour et de détachement. Comme si on jouait sa vie…
— Je serai très étonné d'entendre cette théorie une fois sorti. Voulez-vous parler un peu avant de prendre votre fiacre ?
— Mais je n'ai plus de fiacre, j'ai renvoyé Quinze à la maison, il n'a pas consigne de venir me chercher. Je comptais sur votre bras et sur votre gentillesse pour me raccompagner jusque chez ma sœur Charlotte Caroline et aussi sur le fait qu'il arrête de pleuvoir.
Vladimir souriait tandis qu'ils sortaient du théâtre. Les gens autour d'eux se pressaient aux portes des coulisses, bouquets de fleurs en main pour féliciter Anika.
— De quel côté habite votre sœur ?
— Vers l'Opéra. Cela ne vous dérange pas de m'accompagner ? Je sais que votre hôtel n'est pas vraiment dans cette direction, il vous faudra même rebrousser chemin…
— Ce n'est pas grave. Mais n'avez-vous pas froid ?
— Absolument pas. J'ai même un peu chaud, l'air frais est agréable après toutes ces heures passées à ne rien faire.
— Cela ne vous a pas du tout plu ?
— Mais si ! Mais j'ai vu tellement de pièces et de tragédies, tellement de concerts, depuis toute petite Vladimir, je vous assure, quand vous êtes entourée des plus merveilleuses créations il arrive un temps où vous ne vous rendez plus compte de ce qu'est vraiment la beauté.
— Le luxe n'est pas la beauté…
— Tout à fait… et parfois le luxe est hideux. Hmmm… mais attendez. Pouvez vous tenir mon ombrelle j'ai à faire.
Vladimir s'exécuta et Laetitia mit la main dans son sac afin d'en retirer une petite boite qu'elle ouvrit. S'y trouvaient une petite spatule dorée ainsi que de la poudre blanche.
— Qu'est-ce ?
— Un médicament.
— Vous êtes malade ?
— Je suis fatiguée. C'est un fortifiant. C'est un apothicaire qui me l'a prescrite.
Elle mit un peu de poudre sur la spatule et la renifla en se penchant légèrement.
— Tournez-vous Vladimir, je ne veux pas que vous me voyez faire ça.
Le Moldave se tourna et contempla les bâtisses devant lui. Des affiches portant le sceau des Sœurs du Rêve lui faisaient face et il se remémora le début de soirée.
— Ah ! Que c'est bon, ça va tout de suite mieux, cette poudre blanche est un vrai miracle !
Vladmiri garda l'ombrelle, réconforté du ton enjoué de Laetitia.
— Que savez-vous des Sœurs du Rêve, comtesse ?
— Vraiment, vous avez le chic pour choisir un sujet… Que voulez-vous que je vous dise, c'est une espèce de secte d'après ce que j'en sais. Pour l'instant personne ne s'en plaint mais je ne trouve pas ça très net cette main-mise sur le Rêve. Enfin… philosophiquement parlant. Car si ce n'est pas une religion ces dames sont de vraies prêtresses ! Surtout celle qu'on surnomme la Trancheuse d'illusions. Une bien fière donzelle.
— Sophia ?
Laetitia fit volte-face.
— Comment savez-vous comment elle s'appelle ?
— Il m'a semblé l'entendre dire. Je me trompe peut-être.
— Non, c'est bien Sophia. Sophia ! Sophia ! Sophia !
— Cela veut dire la sagesse.
— Ah ! Oui ! La sagesse ! Sophia la sagesse !
Laetitia se mit à glousser sous l'œil médusé de Vladimir.
— Je ne vous reconnais pas.
— Pourtant c'est bien moi, et je suis encore plus moi que je ne l'étais tout à l'heure !
— Je ne comprends pas.
— Je me sens si bien Vladimir. Vraiment, j'ai plaisir à parler avec vous.
— Très bien, peut-être voudrez-vous me parler de votre théorie d'il y a quelques minutes, au sujet de jouer sa vie sans être sérieux.
— Non ! Ce n'est pas ça. Je voulais juste vous dire… vous savez Vladimir depuis que je suis née je suis habituée aux fastes, au luxe, à la vie facile, je vais de pays en pays chercher quelque chose qui m'étonne, nous organisons ma sœur et moi de dispendieuses fêtes, convions les gens les plus instruits et les plus nantis, nous nous plaisons à cultiver ce train de vie pour chercher partout quelque chose de merveilleux mais en fait tout ceci est fatigant car ce qui vous paraît un jour être le faîte du contentement n'a que la valeur que vous voulez bien lui accorder, la vie n'est rien sans surprise. J'aurai beau prévoir de nouvelles activités et festivités il ne restera rien qu'un goût d'après, un sentiment de gâcher mes richesses pour combler un ennui qui m'étreint chaque jour toujours plus. Alors je ne peux qu'en rire et patienter, je ne peux que chercher à avoir quelque chose qui soit pour moi le plus grisant possible tout en sachant pertinemment que je suis blasée de beaucoup de choses. Or, j'en reviens toujours à me demander quel sens donner à tout ceci et je me dis que la simplicité est une bénédiction qui ne me fût point accordée. J'ai besoin d'extraordinaire au point de le réduire à une chose tout à fait commune à force de pousser le destin à me satisfaire. Je ne suis séduite que par l'impossible, il n'y a que ça qui me donne encore du plaisir car il m'est facile d'aller dans n'importe quelle ville d'Europe en claquant des doigts et en demandant à ce qu'on prépare mes malles. Que ce soit à Séville, à Londres, à Florence ou à Moscou je serai charmée des cultures, des gens, des fêtes et des festins mais en moi il demeurera un vide que rien ne pourra jamais combler. Donc je dois m'amuser vous savez, c'est une façon de patienter, une façon de ne pas se perdre en paroles et surtout en pensées. Mais une part de moi-même ne croit déjà plus en l'utilité de toutes ces futilités. Je trompe le monde, je trompe le temps et je trompe ma vie, je n'ai jamais rien trouvé à quoi me raccrocher qui m'emporte aussi loin que le ferait un véritable rêve. Enfin… si, je sais ce qui m'emporterait plus loin que ma vie, c'est l'amour. Mais je ne considère plus cela comme sérieux, j'en ai peur et je prierai presque pour qu'il m'emportât sans m'en rendre compte. Comme vous le voyez je ne suis pas portée par un noble enthousiasme alors tente de vivre mon existence comme si c'était un jeu. Je ne crois pas que l'or permette de créer les sentiments qui seraient nécessaires à mon bien-être.
— Tout ce que vous me dîtes est beaucoup plus sérieux que je ne l'imaginais. Je pensais que vous alliez me parler du plaisir de se laisser aller, même à la mélancolie, de voir le monde changer chaque jour, du pouvoir de l'argent, je pensais que vous me parleriez des charmes de l'aristocratie…
— Vous plaisantez, Vladimir, vous êtes un aristocrate tout comme moi, je ne discerne pas chez vous une plébéienne origine, seulement vous ne le dîtes pas, mais vos manières vous trahissent, vous êtes descendu dans un hôtel très modeste pour Perle mais vous n'y restez pas quelques jours, vous ne parlez pas de repartir en Moldavie ou dans quelque ville que ce soit, vous avez le temps devant vous et…
— Ne vous y trompez pas comtesse, je finirai bien par partir, comme vous le savez on m'y pousse.
— Oh, si vous étiez si intimidé vous seriez déjà parti. Mais ne changez pas de sujet, voulez-vous ? Êtes-vous noble ?
— Ma famille l'était.
— Cela veut-il dire que vous fûtes répudiés ? (Elle hésita puis continua d'un air interrogateur un peu craintif) Pire… excommuniés ?
— Je ne préfère pas parler de cela.
Laetita se planta droit devant lui, ses mèches de cheveux blonds sortaient de sa capuche et dansaient avec le vent devant ses yeux. Elle le fixa d'un de ces regards qu'aucune parole ne saurait peindre et lui dit :
— Monsieur de Valeska, il va falloir me dire la vérité un jour, sinon je me vois mal comment nous pourrions être amis, laissez-vous porter par la sublimité des dévouements. Je sais bien que vous ne désirez pas vous engager dans une relation amicale et civile avec qui que ce soit, persuadé qu'il vous faudra partir ou que vous êtes de mauvaise compagnie mais c'est fait à présent, nous nous connaissons et nous avons plaisir à sortir et à nous voir. Aussi je vous demanderais de bien vouloir respecter la délicieuse jeune femme que je suis et qui se désespère, j'ai toujours fait mon possible pour vous êtes agréable… sortez donc de cette réserve qui maléficie votre existence et qui vous amenuise à mes yeux, il n'en sera que grand temps.
Vladimir souriait, il savait que la comtesse allait se comporter de la sorte en lui donnant un conseil qui devait le rappeler à l'ordre, ce n'était pas la première fois. Mais, pour la première fois aussi, il eut envie de céder à ses désirs.
— Je ne vais donc pas continuer à vous dire des paroles tristement plaisantes… je suis comte.
— Oh !
— Je suis le comte Vladimir Alexandre Mircea de Valeska.
C'est à cet instant qu'un chat de la taille d'un veau déboula sur l'avenue inondée de lune. Venant dans leur direction on pouvait entendre ses griffes rayer les pavés et ce bruit crissant surmontait le feulement animal qu'il proférait. Laetitia recula instinctivement pour se mettre derrière Vladimir qui resta quand à lui complètement tétanisé devant cette apparition autant fantasmagorique qu'incongrue. L'air se remplit alors d'une humidité putride et délétère. Arrivé à leur hauteur le chat grognait toujours, leur jetant un regard torve mais il continua son chemin et passa, quelques mètres plus loin, à travers la vitrine d'un confiseur dans un fracas qui fit allumer quelques lanternes aux fenêtres.
Les miaulements s'éteignirent bientôt pour laisser place à un rire narquois tandis qu'un grand éclat de verre provenant de la devanture s'écrasait bruyamment à quelques mètres d'eux.
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02.10.2009
La Nuit, I.XIII
CHAPITRE TREIZE
Une apparition imprévue
La comtesse fit la moue. Une petite moue qui en disait long. Mais elle eut la délicatesse de laisser Vladimir discourir. Ce dernier se plaignait qu'un inconnu (ou une inconnue, ce n'était pas clair) se fit passer pour lui. Laetitia ne releva pas cet intriguant paradoxe d'ailleurs, une femme pouvait-elle imiter si bien un homme au point de prendre son identité ? Ce n'était pas sérieux. Elle pensa que Valeska divaguait, ni plus ni moins. Cet homme ne sait plus ce qu'il raconte, sa récente maladie l'aura plongé dans les affres de la confusion psychique. Au bout d'un temps elle prit longuement sa respiration, fronça le sourcil et remua sa cuillère dans la tasse à thé posée en face d'elle avant de s'en servir pour en tapoter la fine porcelaine. Cela retint l'attention de Vladimir qui finit par s'interrompre, l'air désireux. Laetitia se trémoussa sur son siège en gardant l'air perplexe qu'elle affectait depuis le début de l'entrevue.
— Vous savez Vladimir c'est simple. Vous êtes bien vous et je suis bien moi. Je le sais, vous le savez, nous le savons, je vous proposais juste de m'accompagner au théâtre, je vous y invitais et si cela vous ennuie je peux le comprendre… mais… vous me racontez une histoires bien étrange et inquiétante. En un mot comme en mille : vous n'êtes pas tranquille.
— Ce que je…
— (La comtesse lui coupa net la parole) D'autre part, cette affaire n'a pas vraiment de lien avec la représentation artistique de ce soir… cependant croyez-bien que je suis ravie d'en être informée. Je sais bien qu'il peut arriver qu'un individu peu scrupuleux désire se faire passer pour autrui afin de profiter d'une réputation ou pour amonceler des créances. Mais si vous n'osez plus sortir de chez vous alors il (ou elle) aura réussi son coup : celui de prendre votre place. Si vous le laissez faire en vous avouant vaincu cet usurpateur aura bientôt plus de consistance que vous en société et bénéficiera d'autant plus de crédit. On pourrait presque dire qu'il sera plus vous que vous ne l'êtes.
— Vous avez raison.
— Je ne vois que le chantage.
— Pardon ?
— Je ne vois que le chantage. Pourquoi vous a-t'il tout dit sinon ? Si c'était un simple aigrefin il agirait à couvert. Tout avouer d'emblée c'est vouloir vous influencer ou vous contraindre. Donc vous devez posséder une chose qui l'intéresse. Cela peut être matériel ou tout autre chose.
Le raisonnement de Laetita était logique et Vladimir se retint d'en dire plus car la comtesse semblait aussi curieuse que pertinente. Il n'avait pu s'empêcher de la prévenir de peur que l'imposteur ne cherche à l'abuser et elle avait réagit froidement, en le pressant de questions exemptes des câlineries dont elle aimait gratifier habituellement ses interlocuteurs.
La salle à manger de l'hôtel était calme, un bon feu brûlait dans l'âtre et des bavarois discutaient de politique à une table voisine. Le maître d'hôtel passait de temps en temps prendre leurs commandes et vérifier que Vladimir et la comtesse ne manquaient de rien. Du thé et des strudels occupaient la table, seuls témoins de la conversation. Puis Laetitia soupira et cela semblait signifier qu'il était temps de revenir au motif de sa visite.
— Une soirée au théâtre ne pourra que vous changer les idées. Vous savez que je me sens un peu responsable de ce qui s'est passé chez moi, j'ai donc envie de vous faire ce cadeau pour fêter votre rétablissement. D'autre part, je suis sensible à vos problèmes mais il ne faut pas qu'ils vous encombrent autant. Je suis votre amie et je vais faire mon possible pour vous aider. En vous conseillant et puis si cet imposteur devient vraiment nuisible en faisant jouer mes appuis ici et là. Ne vous en occupez pas pour le moment : profitez donc de cette jolie santé revenue pour sortir et vous faire plaisir. À mon bras.
Au terme de cette discussion ils se donnèrent rendez-vous à quelques pas du Théâtre des Arts, en plein centre ville, en début de soirée. Laetitia prit congé et Vladimir passa la fin d'après-midi dans sa chambre, jetant parfois un coup d'œil furtif au dehors, vérifiant que le banc devant l'hôtel n'accueillait aucune présence pernicieuse. Le fantôme de William Blake ne reparut pas ce qui permit à Vladimir de se plonger à nouveau dans la contemplation du petit tableau dans le cadre d'argent avant qu'il ne se décide à s'habiller pour la soirée. Puis il vérifia à nouveau que personne ne se trouvait à l'attendre au dehors et sortit.
Les abords du théâtre témoignaient de la vie nocturne de la capitale, les badauds traînaient en regardant les affiches, quelques brasseries étaient ouvertes et les gens s'y bousculaient afin de trouver une table pour souper. Les femmes étaient toutes habillées avec beaucoup d'élégance et il n'était pas rare qu'elles soient accompagnées de plusieurs hommes plus sobrement parés. Il faisait assez froid mais la rigueur du temps ne semblait arrêter personne. Perle était un lieu de plaisirs et la ville elle-même était la plus importante des attractions. Des affiches annonçaient les prochains événements de la capitale, certaines portaient le sceau des Sœurs du Rêve et offraient l'occasion de se rendre à des conférences et à des colloques aussi extravagants que la conférence qu'avait donné le Professeur Morgenstern à la Coupole. Vladimir pensa à Piotr, à sa réaction presque offusquée quand au peu de crédibilité scientifique qu'offrait ce type de manifestation. Peut-être avait-il aidé à réaliser quelques illustrations sur de telles affiches. Vladimir sourit en réalisant qu'il avait une bonne heure d'avance. Il ne pouvait pas décemment rester à attendre dehors alors il prit la décision de s'écarter de la grande rue qu'il parcourait pour s'engager dans de petites voies pavées qui l'amenèrent bientôt sur une place. Un orme était planté en plein centre et on aurait pu croire qu'il avait toujours été là si la ville n'avait été pensée, construite, étudiée, en un mot : élaborée. Un vieil estaminet était encore ouvert, projetant ses lumières sur le pavé moite. Vladimir s'approcha afin de scruter les lieu. Une pendule se trouvait derrière la vitre, ce qui le rassura : il ne manquerait pas son rendez-vous avec Laetitia. L'endroit était assez morne une fois la porte franchie, certains habitués semblaient s'adonner aux plaisirs de l'absinthe et personne ne prêta attention à lui. Il commanda un tilleul puis s'assit de façons à avoir la pendule et son hypnotique balancier en face de lui, à quelques mètres de sa table. Puis il pensa à la comtesse et sentit un doux sentiment s'emparer de lui. Se pouvait-il qu'elle lui plaise ? Les égards et les attentions qu'elle témoignait à son encontre le ravissait, elle le sortait petit à petit de sa condition de jeune homme égaré dans une ville toute aussi perdue en plein centre de l'Europe. Elle lui apprenait à vivre et à profiter des plaisirs de Perle avec patience, en s'abandonnant, et cela lui apportait beaucoup. Il sentait ses plus intimes résistances se dissoudre en sa présence, on ne pouvait contredire Laetitia bien longtemps, elle avait prise sur son entourage. Il semblait qu'un battement de ses cils suffisait pour l'exaucer. Il commença à penser qu'elle le rassurait tout simplement.
Il en était là de ses rêveries quand une main gantée de chevreau se posa sur son épaule et qu'une voix délicate lui posa la question :
— Me permettrez-vous de m'asseoir quelques instants à votre table Monsieur de Valeska ?
Il sursauta imperceptiblement et, confus d'être surpris, acquiesça de façon automatique en levant les yeux vers la personne qui l'avait ainsi interpellé. Il ne put voir son visage car elle portait un manteau de velours pourpre dont la capuche était relevée. Mais bien vite la jeune femme s'assit en face de lui et révéla ses traits. Bien que familier il ne put se remémorer où il avait rencontré cette personne. Son teint était clair et il émanait d'elle beaucoup de paix et d'harmonie. Sa bouche était délicatement ourlée, ses cheveux étaient tirés en arrière et elle portait un chignon élégamment sculpté. Un schall se lovait paresseusement autour de son cou. Elle ne devait pas avoir trente ans ou si elle les avait elle ne les faisait pas. Les fossettes de ses joues émurent Vladimir sans qu'il sache pourquoi. Cette jeune femme lui rappela un souvenir qu'il n'arriva pas à situer, l'émergence d'un doux sentiment, aussi calme et paisible que l'eau d'un lac de montagne.
Le serveur vint apporter une théière fumante et deux tasses.
— Je me suis permise de prendre la même chose que vous, j'espère que vous ne vous offusquerez pas de cette liberté fit-elle d'une voix flûtée.
Vladimir faisait des efforts incroyables pour se souvenir du nom de la personne et concentrait toute son attention sur son regard. De jolis yeux couleur noisette lui répondirent en souriant. À nouveau il ressentit toute la grâce qu'exprimait le physique de la jeune femme et chercha à établir une façon élégante et courtoise d'expliquer qu'il ne se souvenait pas d'elle alors que tout portait à croire qu'on ne pouvait oublier le visage d'une si gracieuse personne. Elle sourit en coin, imperceptiblement puis regarda la table en annonçant :
— Je suis Sophia. La première fois j'avais le visage masqué, c'est tout à fait logique que vous ne me reconnaissiez pas. Je ne m'en offusque guère, je suis même flattée du soin que vous prenez à me détailler ainsi. Pour un peu j'en serai confuse.
Vladimir, gêné, conscient de sa bévue baissa les yeux à son tour et prit un air dépité.
— Non, surtout pas, ne changez rien. Ce n'est pas la Sœur du Rêve qui vient vous rendre visite c'est Sophia. J'ai bien compris que l'aspect protocolaire vous déplaisait.
Vladimir releva la tête.
— Protocolaire ? répondit-il d'un ton patelin. Vous parlez de cet étrange interrogatoire de l'autre soir ? Si c'était une entrevue officielle elle était pour le moins déstabilisante.
— Je sais bien Vladimir. Mais je ne vous connaissais pas. Il fallait que je me montre à vous et que je vous prévienne. Je voulais vous dire que je vous savais ici. Et puis j'étais sans doute pressée de vous rencontrer pour vous parler.
— Je ne garde pas un bon souvenir de cette rencontre, je suis désolé de vous le dire, ce n'est pas contre vous, c'est au sujet des méthodes employées. Et je pensais que ce que vous aviez à me dire tenait en un avertissement. Avertissement que j'ai pris en compte quand bien même mes intentions n'étaient pas celles que vous me prêtiez.
— Vous auriez préféré une convocation signée par le Gouverneur lui-même ? Croyez-moi, personne n'apprécierait ce genre de missive. Non, j'avoue que j'ai agit de mon plein gré et de ma seule initiative. Je suis venue m'excuser d'avoir usé de cette étiquette familière au public pour vous rencontrer l'autre soir.
Sophia lui masquait la pendule, il avait rendez-vous à neuf heure moins le quart, il estima sa présence effective à dix minutes, il lui fallait donc rester une vingtaine de minutes en compagnie de la Sœur du Rêve, pas une de plus.
— J'accepte vos excuses, d'autant plus que je n'ai sûrement pas le choix. Vous êtes une personnalité ici, votre nom apparaît même sur les murs alors on ne doit rien vous refuser. Pourquoi le ferais-je ?
— Ne le prenez pas si mal. J'étais moi-même assez confuse lors de notre entrevue. Je ne vous imaginais pas si beau, voilà tout.
Vladimir sursauta, se demandant par quel prodige la discussion avait si soudainement franchit la dimension protocolaire pour se projeter à un tel niveau d'abstraction surréaliste. Mais sa surprise ne l'empêcha pas de répondre immédiatement à la Sœur du Rêve.
— Si beau ? J'ai l'air d'un cadavre à en croire mes amis (il pensa aux réflexions toujours distrayantes du fantôme de William Blake qui avait, une nuit, comparé son teint à un aplat de craie sur un tableau noir)
— Vous êtes beau à votre façon, dans votre tristesse, c'est ce que je voulais dire. J'ai ressenti pour vous une réelle compassion, mais je ne pense pas que ce soit de moi dont vous attendiez l'aide. Et ce serait illusoire de penser que l'aide viendrait de quelqu'un d'autre que vous.
— Je crois que je n'appelle personne à l'aide de toutes façons, voilà la vérité.
Sophia servit la tisane brûlante dans les tasses et prit un peu de sucre. Elle tendit la petite coupelle contenant les morceaux blancs à Vladimir pendant qu'il se passait un silence. Elle lui sourit à nouveau.
— Vous ne voulez pas parler un peu ?
— Je ne sais que vous dire. Je ne comprend pas trop le but de votre visite. J'accepte vos excuses, c'est dit mais votre intérêt m'échappe quelque peu dès lors que je n'ai rien à me reprocher. Du reste vous devez être suffisamment informée de ma santé ou de mes allées venues …
— Oui. De votre santé. Je vous ai vu vous écrouler chez votre amie la comtesse du Tapis Rouge de Sixte. J'étais là.
— Allons bon, vous savez bien que c'est impossible !
— Vous ne vous souvenez pas ? J'étais votre reflet. Je peux voir tout ce qui se passe dans cette ville, il me suffit de voyager de miroir en miroir.
— La dernière fois vous lisiez en moi comme un livre ouvert, cette fois-ci vous vous déplacez à la faveur des reflets…
— Oui, je vous disais avoir lui votre passé. Au fond vous savez que je dis vrai mais j'ai décidé de ne pas me cacher moi-même. Parce que j'ai envie d'en savoir plus sur vous. Vous voyez, je m'interdis d'aller trop loin. Et pourtant ce serait si facile.
— Pourquoi ? En disant cela c'est encore plus inquiétant. Vous ne me laissez pas une réelle chance d'avoir une discussion paisible avec vous.
— Vous êtes comme tous les autres alors ? Vous préférez rester dans votre obscurité plutôt que de vous dévoiler ? Votre vérité vous effraie-t'elle à ce point ? Mais il n'y a rien de plus beau pourtant. Rien de plus fragile et de plus terrible. La vérité c'est comme la caresse d'une aile de papillon sur votre visage et cette caresse plus vous l'amoindrissez, moins vous l'acceptez plus elle a de chance de revenir vers vous avec la force d'une tornade un jour. Cette caresse est une voluptueuse félicité pour certains, pour d'autres elle est un soufflet.
— Mais la vérité de quoi ?
— La vérité de votre souffrance. Vous êtes différent, vous vous sentez différent alors ce poids vous encombre. Ce n'était pas pour des raisons politiques que je désirais vous voir l'autre soir comme je vous l'ai dit. Il n'y aucune raison pour que le Gouvernement s'intéresse à vous. J'ai menti dans le but de vous obliger.
— Vous parlez de vérité et tendez au voyageur des subterfuges et des chausse-trappes.
— Ce n'était pas un piège mais un travestissement. Je suis venue à vous car la dernière fois vous étiez venu jusqu'à moi.
La discussion s'étendait sur de précieuses minutes, des minutes que Vladimir n'avait pas. Il essayait parfois de se rehausser sur son siège pour apercevoir la pendule derrière Sophia mais ne le pouvait pas, la masse de cheveux de la jeune femme l'en empêchait. Cette malencontreuse obturation excitait son inquiètude. La Sœur du Rêve s'en aperçut et lui dit :
— Ne vous inquiétez pas, vous serez à temps au théâtre…
— Ainsi vous me surveillez ? Vous savez tout de mon emploi du temps et rien ne vous échappe. L'intimité d'un homme n'a-t'elle aucun prix dans ce pays ?
— Je m'interdis d'aller plus loin avec vous mais vous êtes très particulier Vladimir. Vous le savez bien. Il y a une part de curiosité à vous croiser. Une autre à vous étudier… mais je préfère vous parler. J'aimerais que les choses viennent de vous. C'est pour cela que je vous impose ma présence. Pour vous en donner l'occasion. Mais je vois que je ne suis pas la seule à attendre vos faveurs…
— Mes faveurs ?
— Oui.
— De quoi parlez-vous ? Se peut-il que je rêve à l'instant ? Qu'une âme charitable me vienne en aide ! Je ne comprends plus rien.
— Oh si, vous comprenez tout, mais vous ne saisissez rien. Vous avez l'esprit empesé par la peur et ce trouble vous accompagne partout, dans tout vos actes, Vous me parlez en pensant au rendez-vous que vous allez rater. Et ce sera de ma faute. Vous n'êtes pas là, avec moi, à l'instant où je vous parle, vous êtes ailleurs… et puis vous pensez que vous n'êtes pas à même de vous défendre alors vous abdiquez. Vous laissez la discussion se déliter sans vous. Vous n'êtes plus un homme et vous êtes sans doute moins qu'un fantôme à vous comporter de la sorte. Si vous étiez si offusqué vous chercheriez à m'affronter au lieu de battre retraite.
Le visage de Sophia s'était teint de tristesse, ce qu'elle venait de dire lui tenait à cœur, cela s'entendait et Vladimir se sentit d'autant plus confus qu'il ne comprenait pas ce qu'elle cherchait à exprimer. Il prit simplement conscience qu'elle s'intéressait réellement à lui et qu'elle prenait un soin particulier à tenter de le réveiller de l'état de victime dans lequel il se plaisait à se retrancher bien que toutes les apparences l'incitait à demeurer prudent. Mais rien n'était plus difficile pour lui que d'aller dans cette direction, chaque moment de révolte, chaque soubresaut en lui éveillait des cauchemars et des impossibilités qui semblaient le dépasser. Vladimir agissait comme un enfant, on ne pouvait que le gronder ou le gratifier, il avait peu d'autonomie morale en face d'autrui et pouvait arriver au mutisme à force de chercher les énergies suffisantes pour devoir répondre de lui-même.
Sophia le regardait et la dureté de ses dernières paroles contrastait avec son visage quasi séraphique. Si Perle était visité par les anges alors Vladimir se trouvait en face d'un de ceux-ci. Et quelque chose faisait qu'il était amené à répondre du tac au tac, qu'il cherche un chemin pour se faire entendre. Sophia était en train de réussir ce pour quoi elle était venue : elle le forçait à dévoiler son orgueil, seule arme utile devant la peur.
— Oui, j'attends vos faveurs Vladimir. Je devais vous rencontrer. Certaines âmes correspondent à travers les livres et j'ai ressenti la vôtre lisant “Schwestern des Traumes”, vous n'étiez qu'un enfant, aussi peureux que vous pouvez l'être à présent. Bien qu'il vous a fallut du courage pour partir et laisser votre mère.
Vladimir bredouilla :
— Je vous crois.
— Pourtant je ne cesse de vous dire la vérité, pensez-vous que le hasard soit si souvent à mes côtés pour me servir ? Vous savez bien au fond de vous que je ne mens pas. C'est un grand bienfait de lire ce que je lis et de voir ce que je vois et c'est aussi une chose que je ne souhaiterais à personne. (Elle ferma les yeux) Regardez attentivement la fille la-bàs (elle désigna une jeune femme buvant un verre de lait à quelques tables d'eux) : elle ne sait pas lire. Hé bien, elle est en train de penser au jeune homme qui lui apprend la lecture presque tous les soirs et qui loge deux étages plus bas. Elle boit son verre de lait en se demandant s'il éprouve pour elle de nobles sentiments, un peu d'amour peut-être. Et lui, derrière le bar, le tenancier, il pense à sa fille et se demande s'il pourra lui offrir un violon, il vient de Brême et sa femme est morte là-bas, il est venu à Perle pour refaire sa vie. Et l'homme qui vient de rire à l'autre bout de la salle… c'est un marchand d'épices, un turc, il pense à ses bateaux, la mer lui manque mais il a besoin de commercer à Perle. Il se pose la question de savoir s'il pourra faire affréter quelques péniches jusqu'ici. Allez demander à ces personnes si ce n'est pas ce qu'elles pensent. Je ne vous mens pas Vladimir.
Ce dernier se pencha pour chuchoter sa réponse :
— Cela ne se peut pas Sophia. On ne demande pas ça comme ça aux gens. Ils n'auront que faire de ma requête. Pire, cela les effraiera qu'on s'intéresse à ce qu'ils pensent et cela serait pire si cela était juste. (Il réfléchit puis reprit plus hardiment) Cependant j'ai souvenir que l'autre soir vous parliez avec fierté des élites de Perle.
— C'est exact.
— Et de cette population presque sélectionnée.
— Oui.
— Alors comment pouvez-vous me faire croire que la jeune fille au verre de lait ne sache pas lire ? Elle n'a pas l'air d'une touriste.
— Mais c'est très simple Vladimir. C'est tout à fait évident.
— On dirait une jeune fille de bonne famille.
— Apparence trompeuse.
— Je ne vous crois pas.
— Allez le lui demander.
— Non, cela ne se fait pas.
Sophia demanda alors au patron un morceau de papier et un crayon de plombagine. Quand il les lui apporta elle griffonna quelques mots puis lui rendit le billet en désignant la jeune fille au verre de lait. Elle lui remit aussi quelques pfennings pour régler la note. Le patron s'inclina avec bonhomie puis alla remettre le message à la jeune inconnue, apparemment il n'avait pas reconnu Sœur du Rêve.
Vladimir regardait la scène, perplexe et absorbé au point de ne plus faire attention à la pendule. Sans plus attendre Sophia se leva, attirant une dernière fois son attention.
— Je dois partir Vladimir. Aurez-vous la bonté de m'accorder une autre entrevue un jour prochain ?
— Je crois que ce serait très discourtois de ma part de refuser.
Sophia sembla ne pas remarquer que la réponse était teintée d'impertinence, elle s'inclina en lui souriant, remit sa capuche en place puis sortit d'un pas rapide alors qu'il se mettait à pleuvoir. La porte claqua derrière elle tandis qu'un vent froid s'engouffrait et il entendit le son décroissant des bottines de la Sœur martelant le pavé. Il la suivit du regard quelques instants puis se retourna pour s'apercevoir que la jeune fille au verre de lait était prêt de lui et guettait au dehors la Sœur du Rêve qui venait de partir.
— Je suis désolée monsieur mais je crois que ce billet n'est pas pour moi, je ne connais pas la dame qui était assise avec vous. De plus j'ai beaucoup de mal à comprendre ce qu'elle a écrit, auriez-vous la gentillesse de me le lire ?
Vladimir sourit, Sophia avait raison : l'inconnue ne savait pas lire.
— Bien sûr Mademoiselle.
Il prit le billet mais se retint d'en lire le contenu. Il inventa tout autre chose et lui répondit qu'effectivement son amie avait du se tromper de personne. qu'il lui expliquerait sa méprise dès qu'il la reverrait. L'inconnue retourna à sa table tandis que Vladimir relu le message laissé par Sophia :
Cette jeune femme ne sait pas lire car elle est domestique tout simplement, c'est le fils de son patron qui lui apprend la lecture. Elle aimerait aussi savoir jouer du piano.
Le Moldave froissa le billet avec circonspection et son regard s'arrêta sur la pendule que plus personne ne lui masquait. Il dut vérifier par deux fois que ses yeux ne l'abusaient pas. Il était huit heures dix et bien que la discussion avec la Sœur du Rêve avait parue lui prendre de longues et précieuses minutes il était la même heure qu'à son arrivée dans l'estaminet. Sans pouvoir s'expliquer ce curieux paradoxe il se leva, mit son manteau et sortit pour se rendre au Théâtre des Arts.
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13.09.2009
La Nuit, I.XII
CHAPITRE DOUZE
Miroir noir
L'employé de l'hôtel n'avait pas eu le temps de finir sa phrase que Vladimir montait les escaliers quatre à quatre, le souffle court. Il arriva au 3ème étage et se dirigea vers le bout du couloir, en direction de la chambre 36. Son pas ralentit, il mit la main à la poche afin de trouver la clé et ne la trouva pas. Il s'arrêta net et chercha encore tandis qu'il tendait l'oreille. Des gens descendirent de l'étage supérieur et Vladimir se redressa, prenant l'air le plus naturel possible. Il salua paisiblement le couple qui arriva sur le palier. L'homme mit sa main sur la bordure de son chapeau afin de lui rendre la politesse et continua de descendre. Le couloir était mal éclairé mais Vladimir y voyait parfaitement. Il avança vers la porte de sa chambre et y colla son oreille, n'entendant rien de suspect. Alors il tourna la poignée et entra car la porte n'était pas fermée à clé. Il n'eut pas besoin de faire la lumière dans sa chambre afin de constater que tout était en place à part deux choses : le cadre d'argent qu'il avait sortit de sa valise le soir de son arrivée se trouvait sur le lit et du courrier avait été déposé sur son oreiller. Une forme opalescente apparût près du cabinet de toilettes et le fantôme de William Blake se matérialisa peu à peu.
— J'ai tout vu Vladimir et c'était effrayant ! s'exclama-t'il.
— Qu'est-ce qui était effrayant ?
— Tout ce que j'ai vu ! Hmmm… Excusez-moi. Il me semble que je viens de vous répéter ce que vous savez déjà.
— Mais je ne sais rien.
— Si. Vous savez que j'ai tout vu.
— Bien. Sir William, arrêtons cette conversation sans queue ni tête voulez-vous ? Pouvez-vous me dire si quelqu'un est venu dans ma chambre ?
— Oui. Il y a eu quelqu'un, ou quelque chose. Au départ j'ai cru que c'était vous car cela a bien imité votre démarche et votre silhouette. Et puis comme je n'étais pas sûr je suis resté dans mon coin. D'ailleurs j'étais vraiment dans un coin, j'étais dans l'angle du mur là-bas, près de l'étagère. Un peu en hauteur. Et puis la forme a changé. Je préfère dire que c'était une forme voyez-vous parce que je ne sais pas ce que c'était. Enfin, ce n'était pas un fantôme, c'était bien vivant et solide vu que la forme s'est cognée contre la table. Le cadre est tombé d'ailleurs. La forme l'a attrapé, a regardé la peinture et l'a jetée sur le lit. Puis a déposé votre courrier sur la tablette avant de se raviser et de le mettre sur votre oreiller.
— Cette effraction a eut lieu il y a combien de temps.
— Mais là, il y a à peine 5 minutes ! Et ce n'était pas une effraction, vos clés sont sur le rebord de la cheminée. Tenez, elle sont là (Il lança un de ses bras vaporeux en direction de l'endroit.) Vraiment c'est une présence très étrange.
— C'est vous qui me dîtes ça. Et comment cette… forme, dîtes-vous, comment cette forme est-elle partie ?
— Mais elle n'est pas partie Vladimir, elle est juste derrière vous.
Le Moldave se retourna d'un coup et scruta l'obscurité, une petit fille était assise sur une chaise et le regardait.
— Il vous a dit que c'était effrayant ! fit-elle d'un air moqueur. Vous devriez écoutez les anciens Monsieur de Valeska, leurs conseils sont souvent fort sages.
— Qui êtes-vous ? Qu'êtes-vous venue faire dans ma chambre ?
La petite fille dodelina de la tête et chantonna un air moldave, une berceuse avant de répondre :
— Et vous ? Qui êtes-vous Monsieur de Valeska ?
— Vous êtes dans ma chambre, c'est à moi de poser les questions !
Vladimir sentit un frisson d'angoisse monter le long de sa colonne vertébrale. La voix de la petite fille était étonnamment assurée, derrière son timbre fluet masquait mal un ton presque menaçant et vindicatif. Il s'avança vers le coin où se trouvait son interlocutrice.
— Pas un pas de plus où je crie. (Elle rit d'un timbre clair) Vous ne me faîtes pas peur Monsieur de Valeska, autant vous le dire tout de suite je ne suis pas ce que vous pensez que je suis. Je ne suis pas l'être sans défense que laisse présager ma forme physique actuelle. Mais je saurais être gracieuse avec vous, voire généreuse. Ou généreux c'est selon. Alors comme ça vous êtes acoquiné à un fantôme et pas n'importe qui en plus. C'est fascinant. (Elle désigna une chaise). Asseyez-vous je vous en prie, vous êtes ici chez vous, je ne vais pas rester bien longtemps aujourd'hui.
Bien que saisi d'une crainte inexplicable Vladimir trouva la force de prendre la chaise qui se trouvait derrière lui, s'assit et tenta de dévisager la petite fille. Les persiennes ne laissaient malheureusement pas passer assez de lumière pour qu'il puisse la détailler suffisamment. Le fantôme de William Blake vint se tenir près de lui pour un moment, décrivant la situation avec solennité.
— C'est étonnant, n'est-ce pas ? Je vous l'avais bien dit. Vous devriez l'écouter. Ce n'était pas une enfant quand elle est entrée dans la chambre, c'était vous.
— Tatata, fit la créature. Si vous racontez tout aussi il n'y aura pas de surprise. (Puis s'adressant à Vladimir) C'est cependant exact : j'étais vous naguère. Pas très grand, un peu voûté, maladroit, souffreteux, chétif, pâle… comme vous êtes pâle Vladimir, on dirait que vous êtes souffrant. Je vous ai cherché dans les rues de Perle pendant quelques jours avant de décider de vous rendre visite, ne vous voyant plus nulle part. Je me suis presque inquiétée. (Elle mordit ses lèvre minces puis se remit à sourire.)
— Est-il possible d'en savoir plus ?
— Aujourd'hui non. Je n'ai pas pris les renseignements adéquats et je n'ai pas reçu les ordres indispensables à la continuité de ma mission. Je ne peux en dire davantage mais tout ce que je peux dire c'est que je suis après vous Vladimir. Je ne vous quitterai plus désormais, fit-elle avec le sang-froid d'un avoué détaillant les moyens d'une procédure pénale.
— Travaillez-vous pour quelques instances de Perle ? Sont-ce les Sœurs du Rêve qui vous envoient ?
— C'est froid. Ouh que c'est froid, vous n'y êtes pas du tout. Croyez bien que je serais ravie de tout vous raconter mais là non, vous n'y êtes pas du tout. Que les Sœurs du Rêve s'intéressent à vous relève de la fatuité et n'oubliez pas que les magistrats comme les prêtres ne se dévêtent jamais entièrement, je ne vois pas pourquoi je le ferais. Je ne suis pas venue tout dire, je suis venue me présenter… dans les limites du raisonnable, cela s'entend.
La créature bougea imperceptiblement et un rai de lumière provenant de la fenêtre éclaira alors son visage. Vladimir se décomposa : il avait déjà croisé son regard à deux reprises dans les rues de Perle, sur le banc, en face de l'hôtel. Devinant ce qui se passait la petite fille lui sourit.
— Oui c'est bien moi. Je vous ai déjà aperçu en bas, juste en face. J'étais une jeune espagnole et puis quelques jours plus tard un garçonnet. En général quand on croise mon regard, c'est comme la Méduse de la légende : on s'en souvient. (Il y eut un silence) Ou on meurt. Mais dans votre cas Vladimir ce n'est pas chose aisée. Que ressentez-vous à cet instant ?
— Votre regard m'est familier. Je veux bien admettre que vous soyez une créature qui change de forme. Je ne m'explique pas que vous m'ayez désigné comme la victime de vos apparitions. Serait-ce du harcèlement ?
— Les grands mots !
Le fantôme de William Blake surenchérit, irrité.
— Les grands mots, les grands mots… Vous venez de lui dire que quiconque croise votre regard meurt. Ce n'est pas d'une sotte susceptibilité dont il est question tout de même ! Cette façon de contrefaire l'apparence du propriétaire de cette chambre pour lui rendre visite, c'est glaçant.
— Glaçant ! Vous en avez de belles, ce n'est pas un fantôme qui va m'expliquer ce qui est glaçant, reprit la petite fille d'un ton qui laissait transparaître une sécheresse toute diplomatique.
— Du calme ! s'écria Vladimir. Sir William a raison, sa propre présence n'est nullement menaçante. En revanche, je ne m'explique pas la vôtre. Vous m'espionnez ?
— Non, je ne vous espionne pas, je vous observe.
— Vous voyez bien Sir William, voilà ce qui me cause du tourment ici, je ne peux rien faire sans que je fusse épié, observé, analysé, sans qu'on me pourchasse, je ne peux pas être juste là, tranquillement…
— Tranquillement quoi ? Tranquillement en fuite ? Exemptez-moi de vos coquecigrues, cela m'éreinte. Vous êtes en fuite Valeska, c'est une chose que vos amis ici ne savent sans doute pas mais que vous allez avoir bien du mal à cacher dorénavant.
Vladimir ouvrit la bouche mais aucun son ne s'en échappa. Il fit tomber sa canne et resta muet. Le fantôme de William Blake regardait tour à tour le Moldave et l'inconnue et ne trouva rien à dire non plus pour l'instant. Sa silhouette sembla s'affaisser sur le tapis moelleux et il se passa quelque minutes avant qu'il ne murmure d'une voix altérée :
— Je suis passablement médusé.
— Ah ! Médusé ! Je vous l'avais bien dit ! s'écria la gamine dans un rire hystérique.
Vladimir sentit la chair de poule lui parcourir les bras lui faisant penser à de petits orvets se faufilant frénétiquement dans l'herbe. Le regard de l'enfant ne le quittait plus, il ressentit cette méchanceté peu commune qu'il avait déjà éprouvé lors des rencontres précédentes et se sentit victime, victime d'être inoffensif. La peur s'insinuait en lui petit à petit et le fantôme de William Blake dût s'en apercevoir car il s'interposa entre Vladimir et son accusatrice en rugissant d'un ton impérieux :
— Monsieur de Valeska. Ne vous laissez pas malmener ! Grands Dieux ! Vous n'êtes coupable de rien ? N'est-ce pas ? Si vous êtes en fuite cela doit provenir d'un quelconque malheur qui vous accable mais je ne vous sens pas capable d'être cruel. Je ne pense pas que vous soyez poursuivi par une quelconque autorité, tout ceci n'est que malice à coup sûr.
— Oh non. Monsieur de Valeska n'est coupable de rien du point de vue législatif ni à l'égard d'une quelconque nation. Vous avez raison. Mais il est tout de même en fuite, reprit l'infernale créature de sa voix aiguë.
— Alors vous avez vraiment une bonne raison pour toute cette anxiété Monsieur de Valeska ? (le fantôme fit une pause avant de reprendre) Bon, cela ne me regarde pas après tout ! (Il se tourna vers la petite fille) Cela n'est pas une raison pour vous manifester d'une aussi vile façon. On ne pénètre pas chez les gens comme ça, je refuse que vous le menaciez en ma présence vous m'entendez ! La véracité de vos propos n'absout pas votre conduite.
— Tout doux l'ami, fit la créature confortablement installée sur son siège. Je suis venue pour discuter un peu, faire connaissance. Votre présence est gazeuse et ne saurait interférer dans cet entretien.
Le fantôme de William Blake prit mal la remarque et marcha alors vers le coin sombre de la chambre 36 d'un air furieux. Vladimir se leva car la forme opalescente de son ami lui masquait la créature qui était tapie à cet endroit. C'est à ce moment que se produisit un phénomène étonnant : des murs se mirent à couler des traces blanchâtres et vaporeuses. Ces formes ressemblaient autant à du coton qu'à de la fumée, elles dégoulinaient sans bruit de tous côtés comme de petits serpents. Certaines s'arrêtaient sur les meubles, d'autres semblaient s'enfoncer à nouveau des murs d'où elles sortaient, une odeur d'éther se manifesta aussi ainsi qu'un souffle d'air glacé. La petite créature ne riait plus sur le fauteuil, elle regardait les formes se déployer autour d'elle avec un air de dégoût puis se projeta du siège de toute la force de ses membres comme un ressort sortant d'une boite. Elle plongea dans la forme spectrale qui eut un soubresaut. Vladimir, surpris de cette agitation soudaine, ne sut que faire et eut un mouvement de recul pensant que la créature qui s'était orientée dans sa direction allait le percuter. Au contraire, cette dernière se dirigea rapidement vers la porte qui se trouvait à sa gauche, l'ouvrit et disparut dans le couloir. On l'entendit dévaler dans les escaliers et puis ce fut le silence. Le fantôme de William Blake qui avait perdu de sa consistance sembla se rassembler sur lui-même avant de se tourner vers Vladimir, hébété.
— L'industrie paie toujours : je lui ai filé une bonne frousse. Elle ne vous embêtera plus pour un moment. Je me demandais si quelqu'un dans cette fichue ville avait encore peur des fantômes ! C'est un monde, ça !
Les formes blanches issues du mur se résorbèrent et finirent par disparaître. Vladimir se rassit sur la chaise, l'air ennuyé et répondit :
— Je n'en saurai hélas pas plus pour le moment.
— Que vouliez-vous apprendre de cette engeance polyforme ? Elle est venue se présenter sans même vous dire son nom, quelle leçon ! Vous savez déjà tout mon bon ami.
— Je ne sais rien au contraire.
— Vous savez si cette chose avait raison. Si vous êtes en fuite. Et si c'est le cas vous devez savoir pourquoi. Voilà ce qu'on appelle de la déduction. Le reste n'est peut-être pas important, que cette créature soit faite de chair ou des flammes de l'enfer ne vous regarde pas. Simplement elle était là et semblait avoir des informations sur vous et votre présence à Perle. Et pour ma part je lui ai trouvé un ton détestable et arrogant. C'était une parfaite démonstration du raffinement de l'orgueil pour ainsi dire.
— Le fait que j'ai décidé de m'installer à Perle est uniquement dû à la nouveauté de l'endroit et n'est nullement à prendre en compte. À l'en croire, si je me trouvais à Budapest, Varsovie ou Rome cela aurait été la même chose, elle m'aurait retrouvé. Elle semblait s'enorgueillir du fait.
— Alors, considérons cela autrement : qui pourrait bien vous rechercher ? Une fois de plus c'est la raison de cette fuite qui pourra vous éclairer. Je vais finir par croire qu'on vous en veut vraiment…
— Vous ne me croyiez pas ?
— Ce n'est pas ça, les âmes seules développent parfois une sorte de mélancolie qui leur fait penser que tous les malheurs du monde existent dans le seul but de les contraindre. Je vous voyais, harassé, solitaire, cherchant le calme que cette ville ne peut vous donner et j'ai cru à un moment que vous étiez de cette espèce. Force est de constater que vous n'êtes pas tranquille, une chose vous tarabuste, c'est évident. Si vous vouliez vous livrer un peu, je pourrais peut-être vous aider ou tout du moins vous donner mon avis.
— Je suis sensible à tout ce que vous faîtes pour moi mais je vais avoir besoin de temps pour en parler, ce n'est pas chose facile. En revanche, je vous demande de me faire confiance : je ne suis coupable d'aucun crime et le fait que nous parlions ne vous rend complice de rien. Je fuis l'autorité de mon père et je préfère ne rien dire de plus.
— Hé bien, votre père doit être une bien étrange personne pour lancer à votre poursuite ce genre de goule. Il a dû s'adresser à quelque instance ténébreuse pour trouver ce chien de chasse déguisé en pucelle.
— Cette créature avait bien mon apparence en entrant ici ?
— Comme je vous l'ai dit. Par la barbe d'Élie ! Vous ne me croyez toujours pas ?
— Si bien sûr, cela expliquerait que quelques unes de mes relations à Perle m'ont aperçu à différents endroits alors que j'étais encore convalescent.
— Encore une fois cela s'explique fort bien. Cétait peut-être une façon de vous faire sortir d'ici. Et aussi une manière de vous dire que cette créature peut considérablement vous ennuyer dans vos tentatives, certes fragiles, de sympathiser dans cette ville.
— Je vais devoir quitter Perle le plus rapidement possible.
— Allons allons, si cette créature vous a retrouvé ici il lui sera facile de vous retrouver autre part. Je pense qu'elle vous propose un duel. Ou un bras de fer. En tout cas une épreuve de force. Elle vous met face à vos responsabilités. C'est comme un engin diabolique qu'il faudrait désamorcer. Quand elle aura reçu l'ordre de la suite de sa mission, d'après ce qu'elle dit, elle reviendra. Et ce sera à cet instant qu'il faudra décider.
— Votre logique arithmétique m'abasourdit.
— Je vous suggère dans un premier temps de prévenir vos relations qu'une personne tente de se faire passer pour vous. Allons, vous n'êtes pas mal entouré. Vos connaissances mondaines à Perle pourront peut-être vous aider.
— Vous voulez parler de la comtesse du Tapis Rouge de Sixte ?
— Pourquoi pas. Vous m'avez dit qu'elle est curieuse et patiente avec vous. Ce genre de situation devrait lui plaire, peut-être aura-t'elle envie de vous aider à vous débarrasser de cet imposteur.
— Le souci est qu'il semble que mon imposteur est fort bavard. Elle aura alors libre cours pour l'interroger.
— Quand bien même elle le ferait : est-ce un mal de fuir sa famille ? Avez-vous tué un de vos proches ? Accepté un mariage peu flatteur, avez-vous contracté des dettes qui pourraient nuire à l'honneur de votre nom ? D'ailleurs, Valeska, est-ce votre nom ?
— Oui.
— Vous fuyez sous votre propre nom ! Quel piètre aventurier vous faîtes ! Le pire écrivain ne voudrait pas de vous dans son roman. Ne vous en faîtes pas, vous n'êtes pas au dernier période de votre vie !
Le fantôme se mit à rire tandis que Vladimir se décomposait littéralement.
— Ah ! Une autre chose que je relève mon bon ami. s'exclama le fantôme.
— Quoi donc ?
— Cette créature me voit tout comme vous me voyez. Ce qui n'est pas le cas des résidents de mon ancienne demeure, enfin de cet hôtel… Voilà un fait qui est curieux pour le moins et que je ne m'explique pas. D'ailleurs je ne m'explique pas non plus que vous seul ayez pu me voir jusqu'à présent. Vous savez Monsieur de Valeska, j'ai parcouru quelques pièces de cet hôtel, visité quelques chambres, je suis allé en cuisine, un jour d'orage j'ai débarqué dans la salle à manger en poussant des cris… Des cris, Mon Dieu, je suis un fantôme malhabile, personne ne m'a entendu ni vu ou alors tout le monde m'a ignoré. Et pourtant j'y ai mis tout mon cœur de revenant. Mais revenant de quoi ? De la nuit éternelle ? Je ne sais pas. Je suis plutôt un réveillé de la mort. (Il se mit à disparaître puis se re-matérialisa soudainement.) Oui ! Comment se fait-il que vous seul puissiez me voir ? Si je le savais je saurais sans doute pourquoi cette méchante petite fille le pouvait aussi.
Vladimir se sentit embarrassé de cette question et chercha une réponse mais on frappa à la porte de la chambre ce qui interrompit sa réflexion. Le fantôme de William Blake regarda Vladimir puis mit son index devant sa bouche en écarquillant les yeux avant de disparaître dans un léger chuintement. Il eut le temps de murmurer au Moldave.
— C'est une femme.
En effet, il s'agissait de Douze, la domestique de Laetitia. Sa mise était des plus soignée, ce qui attestait de l'opulence de sa maîtresse. Elle fait une révérence à Vladimir quand celui-ci ouvrit la porte et lui tendit une missive, refit la révérence et s'en fut dans le couloir, aussi silencieuse qu'une ombre. Vladimir décacheta l'enveloppe parfumée et lu les quelques mots qui lui étaient adressés.
“Cher Vladimir,
je sais que vous allez mieux car ma chère amie Małgorzata m'a dit vous avoir vu à quelques pas de votre hôtel. J'aurais presque envie d'organiser une fête à l'occasion de votre guérison, savez-vous ? Hé bien non ! Je vous propose de vous retrouver dans peu de temps : après-demain : vendredi ! La tragédienne Anika joue Lucrèce au Théâtre des Arts et c'est un événement à ne pas manquer. Je vous demande donc d'être mon cavalier à cette occasion. Quinze, mon cocher, viendra vous chercher à huit heures précises. Je suis ravie de vous revoir enfin. Je n'en dis pas plus.
Votre amie, Laetitia.
PS : ne prétextez pas une santé encore fragile, Małgorzata m'a dit que vous ne “cessiez de sortir en ce moment”. Je compte sur vous et n'ai, je pense, pas besoin d'avoir votre aval.”
Vladimir posa la lettre sur la petite table de sa chambre, s'assit sur le lit le regard vague, se passa la main dans les cheveux, l'air absent avant de se mettre à sourire. Finalement. Il s'exclama :
— Sir William ? Je ne serai pas là vendredi ! Je sors ! Nous allons au théâtre la comtesse et moi, s'essaya-t'il à annoncer sur un ton se voulant insouciant.
Mais personne ne répondit.
Après quelques minutes, soupirant, il se leva, refit son nœud de cravate devant le miroir de son cabinet de toilettes, sifflota un air de Domenico Scarlatti avant de se diriger vers la fenêtre afin de voir se qui se passait dans la rue. Le vent faisait trembler les carreaux. En regardant au dehors Vladimir s'arrêta net. Sur le banc en face de l'hôtel était assis un homme qui lui ressemblait traits pour traits. Ce dernier porta sa main à son chapeau en signe de salut puis s'alluma un petit cigare de façon délicate et raffinée. Son regard était aussi perçant que celui d'un oiseau de proie. La malice qui s'en dégageait était insoutenable et Vladimir en fut pris de frissons.
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13.08.2009
La Nuit, I.XI
CHAPITRE ONZE
Le dédoublement
Nul médecin ne vint ce soir là ni tous les autres soirs car personne n'avait entendu le fantôme de William Blake s'époumoner dans les couloirs de l'hôtel Vltava. Et bien que mal en point Vladimir décida de n'appeler personne et de garder la chambre quelques semaines afin de se remettre. Un sentiment intime bien curieux lui faisait dire qu'il ne craignait pas la mort.
Vladimir se faisait apporter ses repas dans sa chambre, prétextant un travail important, prenant soin de paraître en bonne santé quand le personnel de l'hôtel venait frapper à sa porte et il commença d'écouter les conseils du fantôme quand à ce qu'il devait ingérer pour se libérer du potentiel poison qui sommeillait en lui. Rien ne prouvait qu'il avait bu une mixture contenant du plomb mais son état premier pouvait faire penser qu'on lui avait donné une quelconque potion qui l'avait plongé dans cette bien triste torpeur. En revanche il lui semblait tout à fait impossible qu'il ait pu consommer ce breuvage lors de son séjour à la Villa de Laetitia car lui seul avait été malade ; sans compter qu'il n'y avait pas de mobile à un tel forfait, il était un voyageur assez modeste et tout à fait anodin comparé aux notables et aux aristocrates qui se pavanaient dans les rues de la capitale. Un quidam de plus, dans un hôtel qui aurait pu être ordinaire s'il n'avait été situé à Perle, au pays du Rêve.
Alors peut-être était-ce une réaction inconnue à un aliment en particulier. Une banale intoxication. Et dans le cas contraire qui s'ingénierait à utiliser du plomb alors que l'arsenic était un moyen beaucoup plus sûr pour se débarrasser de quelqu'un ?
Quand on se sent ainsi menacé il est toujours préférable d'accorder sa part au hasard et de continuer de vivre comme si de rien n'était. Se dire qu'il y a une cause inconnue, un malheureux concours de circonstances, qu'on était là au mauvais moment, banalement. Personne n'avait de raisons pour faire une chose pareille. Cela ne pouvait être délibéré, Vladimir n'intéressait personne et personne n'avait de réelle curiosité à son égard.
Du moins c'est ce qu'il pensait.
La chambre de douleur s'endormait chaque soir jusqu'à l'accalmie annonciatrice d'une proche guérison. Vladimir reçut au bout de quelques jours des nouvelles de la comtesse qui s'enquérait de son état de santé, il répondit qu'il était convalescent et qu'il sortirait à nouveau dans quelques jours. Puis Piotr vint le voir, bouteille de vodka en main mais qu'il fut seul à en boire. Vladimir récupérait peu à peu et ses discussions nocturnes avec le fantôme constituait un plaisir renouvelé, il apprenait des choses sur la poésie, sur la peinture, sur l'art en général et aussi sur les textes saints. L'artiste mettait beaucoup de conviction dans ses histoires et racontait sa vie avec une verve sans égale. Oscillant sans cesse entre excès verbaux passionnés et éclats de rire il apportait beaucoup de chaleur à cette chambre 36, toujours aussi modeste et simple. Vladimir passait aussi du temps à regarder au dehors les changements délicats de lumière sur les façades d'immeubles, les nuages lourds de février semblant frôler de loin en loin le faîte des plus hauts édifices de Perle. Les jours se changèrent en semaines et Piotr rendait toujours visite au Moldave, calfeutré, s'habituant à cette convalescence, presque ravi de ne pas devoir sortir. Le Russe racontait les fêtes qu'il parcourait la nuit, aux bras de jolie modèles et artistes, enchaînant les histoires amoureuses avec un rythme régulier, des histoires toujours aussi passionnées mais sans lendemains. Piotr semblait bien s'en accoutumer, évoquant son besoin de rester sans attaches mais il ne tarissait pas d'éloges sur les personnes avec qui il connaissait les plus exquis moments. Les prénoms féminins se succédaient dans sa bouche et Vladimir, souriant, lui demandait plus d'explications quand à ces changements permanents.
— Une jour une blonde Italienne, un autre une Ibérique au teint mat, une Prussienne collet monté rencontrée lors d'une conférence, une Russe de passage - cousine de mes voisins à Moscou -, elles sont toutes aussi jolies les unes que les autres, comment pourrais-je choisir laquelle remportera mon cœur, j'appartiens à chacune d'elle l'espace d'un moment Vladimir, je ne suis pas fait pour les choses du mariage ou de la famille, pas encore, pas maintenant, j'ai besoin de m'étourdir et de m'inspirer de la beauté des choses et des gens.
— Mais n'as-tu pas peur mon bon ami de ne jamais trouver ce qui te conviendra sous prétexte que , pour toi, s'arrêter c'est mourir ? Il viendra un temps où tu seras bien seul et où ces créatures ne t'accorderont plus leurs charmes, un jour où il y aura un autre graveur à faire tourner les têtes ou peut-être un danseur, un poète, un autre artiste, quelqu'un qui ne prendra pas la peine de réfléchir comme tu le fais actuellement et qui te ravira tes plus belles conquêtes. Et peut-être que tu regretteras certaines personnes à qui tu n'auras pas laissé leur chance. Le souvenir des femmes les plus amoureuses de toi deviendront alors prétexte à d'amers états. Comme si tu ne t'étais jamais rencontré dans aucune d'entre elle.
— Je ne me sens pas libre moi-même, pas libre de décider, je ne pense qu'au plaisir et à la satisfaction, je sais bien qu'une part en moi réclame un amour que je m'efforce de donner à mes gravures. J'aime qu'on s'intéresse à moi, qu'on me charme et m'enchante mais je suis bien incapable de vouloir me fixer et fonder une famille. C'est comme si mon cœur n'allait pas jusqu'au bout, c'est comme si je considérais l'amour comme un rêve, une suprême illusion, celle qui peut vous perdre ou vous apporter le paradis. Et je me dis que toutes ces choses ne viennent que de ma façon d'aborder la vie, alors je me protège car je ne désire pas être malheureux, je ne désire pas voir ma compagne souffrir d'une quelconque maladie, je ne veux pas m'inquiéter pour quelqu'un de sorte que cette vie que je mène est la plus sécurisante que je connaisse. Je ne peux oublier que nous sommes inopinément mortels.
— L'inquiétude tu l'as peut-être déjà Piotr, en te posant toutes ces épouvantables questions, car tu dois souvent refuser de t'arrêter dans les bras de celles avec qui tu pourrais vivre un peu plus longtemps que quelques jours ou quelques semaines et tu dois bien sentir malgré toi l'espoir qu'elles doivent nourrir à ton sujet.
— Je dois toujours être prêt à les éconduire en expliquant pourquoi. Et bien malgré moi je me rends compte que j'utilise toujours les mêmes procédés par facilité, parce que ça fonctionne… Bien entendu je me dis qu'un jour j'emploierai ces stratagèmes pour m'éloigner de l'une d'elles qui sera différente des autres et que je ne m'en rendrai peut-être pas compte. Je serai peut-être alors entré dans un processus qui me dépassera moi-même mais je veux penser que l'amour, le véritable amour a une saveur bien différente des autres et que nous ne pouvons que nous adapter en conséquences. Et toi Vladimir ? Tu parles rarement des femmes. J'ai bien compris que tu parlais peu de ta famille ou de tes amis en Moldavie mais qu'en est-il de ta vie amoureuse ?
Vladimir soupira.
— Faut-il que nous soyons devenus amis pour avoir à parler d'une chose aussi délicate ? Je n'ai rien à dire, j'essaie de m'occuper de moi, de m'instruire, de comprendre le monde, les femmes font partie pour moi d'un continent inexploré qui m'effraie un peu alors comme toi je ne me sens nullement l'envie de me lier. Et plus précisément je doute de ma capacité à y arriver un jour.
— Ah ! Je comprends, la liberté absolue ! dit Piotr avec emphase.
— Non, pas du tout mon ami. Je souffre d'une molle langueur qui me prend et me laisse souvent abasourdi. Je ne crois pas qu'il soit bon de me fréquenter trop longtemps, mon rythme personnel n'est pas celui du commun, je vis la nuit, je suis souvent pris d'angoisse et je me sens comme un poids pour moi-même. C'est bien parce que je suis bloqué ici que je te reçois, et ne t'y trompe pas je suis honoré de ce que tu m'apportes, mais je me sens tellement hors du monde que je ne souhaite absolument à personne de m'avoir comme ami.
— Je crois que nous y arrivons fort bien tout de même, fit le Russe en souriant.
Au terme de chaque discussion Vladimir finissait par fermer les yeux et se laissait envahir par une salvatrice torpeur. De cruelle, la fatigue était devenue apaisante et consolatrice. Et les rues de Perle ne manquaient pas au Moldave, il était heureux de se laisser aller ainsi à ces douces somnolences, bercé par le bruit des fiacres parcourant la cité. Chaque nuit le fantôme de William Blake venait lui rendre visite pour avoir avec lui de passionnantes discussions. Laetitia finit par lui écrire tous les trois jours et lui envoyait parfois des sucreries parce que “ça vous rendra des forces !” Vladimir prit l'habitude de lui répondre quelques mots puis fut plus généreux et commença à entretenir une véritable correspondance avec elle. Il fut rassuré de voir que parfois il se passait une semaine avant qu'elle ne réponde car elle était très occupée à ses affaires. Mais en vérité, elle laissait passer volontairement quelque jours pour que cela soit “convenable” et reprenait la correspondance d'un ton enjoué et amical, s'excusant toujours de la malencontreuse circonstance qui avait fait qu'il s'était senti mal alors qu'il se trouvait chez elle, entouré des plus grandes marques d'attention. Elle lui demanda s'il voyait un médecin, il mentit en répondant par l'affirmative. Elle lui demanda alors s'il avait quelques précisions sur son trouble, constatant que cet empoisonnement l'avait laissé alité de longues semaines et que cela devait être une expérience éprouvante que de ne rien faire, de ne pas profiter du beau soleil, du vent et des vitrines des commerces environnants. Il lui répondit que son médecin n'avait pas pu déterminer la cause de ce trouble mais qu'il lui fallait éviter les excès de nourriture et d'alcool, que sa fatigue disparaîtrait au terme d'un repos complet et qu'il pourrait de nouveau profiter pleinement de ses sorties pour l'instant proscrites. De son côté Laetitia ne profita pas de cette occasion pour lui rendre visite et l'informa qu'elle partirait dans quelques mois en Provence pour ses affaires sans préciser lesquelles. Elle insista pour le revoir et lui demanda quand sa convalescence prendrait fin car “il serait trop bête de rater l'arrivée du printemps.”
Vladimir prolongea sa période de repos, il ouvrait chaque soir sa fenêtre afin de profiter des senteurs de la capitale et se laisser aller à la rêverie. Les couleurs de la ville changèrent au fur et à mesure que le soleil remontait le long de l'écliptique révélant toute la joliesse de l'endroit. Le Moldave sentit disparaître sa crainte d'affronter la rue, les gens, l'agitation urbaine et il décida de descendre plus régulièrement dans les salles communes. Le fantôme de William Blake se réjouissait de ce changement et invitait Vladimir à se rendre à la librairie Démeraude. En effet, Monsieur Raphaël avait adressé aussi au malade un courrier où il lui proposait de passer au plus vite afin de se voir permettre le droit d'emprunter à sa guise les ouvrages qui seraient susceptibles de l'intéresser. Le libraire s'était souvenu de sa chute lors du dîner et, sur les conseils de Laetitia, avait décidé de lui prêter quelques volumes afin de rendre plus agréable sa convalescence.
“Rien de tel que Goethe, Shakespeare ou Rousseau pour vous rendre toute votre santé !” avait-il écrit pour terminer son courrier. Et c'est le 13 mars, plus de deux mois après l'incident qui se produisit à la Villa Strangiato que Vladimir sortit devant l'hôtel Vltava. Il eut à peine le temps de faire quelques mètres quand il tomba nez à nez avec la Polonaise Małgorzata.
— Tiens Monsieur de Valeska encore vous ! Vous êtes partout dîtes-moi, un jour au Musée, un soir à l'Opéra. Je ne fais que de vous croiser. Vous m'avez l'air moins en forme qu'hier. Je n'en suis pas surprise outre mesure si vous me permettez ce ton familier.
Vladimir s'excusa et entreprit d'expliquer à la jeune femme qu'il venait tout juste de prendre la décision de faire sa première promenade. Ce à quoi elle répondit :
— Pas à moi Monsieur, s'il vous plaît. Je pense bien que vous désirez éviter mon amie la comtesse mais ne me mentez pas. De grâce. Je ne lui dirai rien d'ailleurs, vous avez le droit de sortir comme bon vous semble.
— Mais je suis étonné du ton que vous employez, je vous assure…
— Assez. Je trouve Laetitia bien aimable de vous faire confiance, vous devenez incorrect. Je vous ai vu de mes propres yeux hier au Musée, vous discutiez avec un autre homme qui n'avait pas l'air très civil et qui promenait des regards parfaitement déplacés quand il croisait des personnes du beau sexe, ce n'était pas une compagnie très flatteuse pour vous. Vous n'aviez pas l'air tout à fait normal non plus…
— Mais…
— Monsieur de Valeska, je vous ai vu par moi-même vous dis-je. Ne vous justifiez pas. Piotr vous a vu aussi, il était surpris. Il était à l'Opéra et vous l'avez ignoré. Depuis ce moment 'il n'est pas venu vous voir à l'hôtel.
— Effectivement je n'ai plus de nouvelles et peut-être que c'est cela qui m'a donné envie de sortir. Je ne suis pas sorti depuis presque deux mois !
— Oh ! Vous jouez ? Très bien. Mais je suis sûre de moi, je vous ai vu au Musée hier !
Vladimir s'interrogeait. La discussion aussi déstabilisante fut-elle ne devait pas rester infertile, il proposa donc à la jeune femme d'aller s'asseoir dans un parc voisin afin de l'écouter et de ne pas rester sur un quiproquo. La jeune femme s'enquit de l'heure puis accepta.
— Il est déjà assez tard alors je ne resterai pas plus de dix minutes, je suis invitée à un spectacle ce soir, Laetitia enrage de ne pas pouvoir y aller. La fameuse Anika donne des représentations au Théâtre des Arts.
— Je ne connais pas cette artiste. Que fait-elle ?
— C'est vrai que vous ne sortez pas beaucoup et que vous ne connaissez pas vraiment l'Europe. C'est une tragédienne française, elle est réputée pour son jeu très expressif. Je n'ai pas eu encore la chance d'assister à un de ses spectacles. On joue “Lucrèce”, une création récente écrite spécialement pour l'occasion. Tout Perle est en ébullition.
Ils arrivèrent dans un petit parc, Perle était une ville où chaque quartier tentait de conserver l'ambiance d'une autre cité. Mais parfois le goût devenait douteux, car l'emplacement de ces lieux ne respectait pas les délicates variations architecturales des régions européennes limitrophes. On pouvait ainsi passer du style méditerranéen des demeures calabraises à celui des maisons à colombage de l'Alsace. Et c'est justement non loin d'une de ces imposantes maisons à toiture en tuiles plates qu'il s'assirent.
— C'est une maison normande non ? demanda Małgorzata en désignant le bâtiment qui projetait son ombre imposante sur la rue.
— Je ne sais pas, cela ressemble à un style germanique, cela pourrait même être bavarois. C'est saxon de toutes façons.
— Ils devraient mettre de petits écriteaux pour qu'on comprenne un peu plus d'où viennent toutes ces maisons. J'ai toujours trouvé ça étrange qu'ils ne construisent pas des bâtiments neufs, ce n'est pas l'argent qui manque ici quand même. Le Gouverneur s'est acheté cet endroit, il aurait pu créer son style. Un mélange de byzantin avec autre chose. C'est vrai qu'il ne respecte pas vraiment les styles des pays alentour, c'est une faute de goût que je lui reprocherais. Mais, tout de même, j'aime ces petits ponts vénitiens qu'il a fait placer sur les canaux. C'est très chic.
— J'ai cru voir des ponts où les inscriptions et les maximes étaient allemandes et françaises aussi. Mais la plupart comportent des phrases latines, ça n'aide pas à s'y retrouver.
— Vous disiez l'autre soir que vous marchiez beaucoup dans Perle, êtes-vous toujours avide de nouveaux lieux, il y a bien un jour où vous aurez tout vu de cette ville.
— Ma convalescence va me permettre de redécouvrir ces endroits, après tout j'étais vraiment très mal en point, je n'ai pas menti là-dessus et je vous assure que j'aurai toutes les garanties nécessaires pour vous prouver que je suis resté à mon hôtel. C'est pour cela que je désirais parler avec vous car je crois aussi en votre sincérité quand vous avez dit m'avoir vu.
— Je ne comprends pas. Vous persistez à me dire que ce n'était pas vous mais vous acceptez le fait que je vous ai quand même vu ? C'est illogique. Ou du moins cela met en péril la conception que j'ai de la logique. Et vous savez, je suis slave comme vous, chez nous la fantaisie l'emporte bien souvent sur la logique. Nous sommes des exaltés qui ne craignons pas la Mort et encore moins la Fatalité. (elle réfléchit) Alors quoi ? Serait-ce un double ? Comment dit-on déjà ? Un jumeau ? Il faudrait le trouver dans ce cas et je serai tout à fait disposée à m'incliner devant cette preuve évidente.
— Bien entendu. Mais c'est peut-être une personne de passage. D'ailleurs lui avez vous parlé ?
— Je ne vous ai pas adressé la parole non. Mais Piotr l'a fait la semaine dernière.
— Serait-ce possible de savoir ce qu'ils se sont dit ?
— Je n'en sais pas plus, il m'a dit que vous n'aviez pas toute votre tête et qu'il s'en était offusqué. Il m'a aussi dit que vous étiez saoul. Vous parliez russe.
— Mais je ne parle pas le russe à tout va.
— Oh mais ça ne veut rien dire, quand je suis éméchée je parle russe parfaitement vous savez ? (Elle réfléchit puis continua) Bon, je veux bien vous croire en fait. Vous avez toujours l'air livide et mal en point. Il est tout à fait possible que vous ne soyez pas sorti pour faire n'importe quoi à peine remis. Et puis ça n'a pas l'air votre genre de vous enivrer. Même si…
— Chez Laetitia (Vladimir se rendit compte qu'il l'avait appelée par son prénom, c'était la première fois et cela venait sans doute du fait de cette correspondance qu'ils avaient établie)… Chez Laetitia j'ai fait ce malaise sans doute à cause d'un empoisonnement ou d'une intoxication. Et cela peut aussi être une allergie étant donné que je fus le seul à en souffrir. Croyez-moi je m'en serais bien passé.
— C'était spectaculaire. Je peux vous le dire, je vous ai vu du coin de l'œil. Boum ! D'un coup, à la cosaque. Vous êtes tombé comme un paquet de linge sale si j'osais l'expression.
— Justement je me vois mal avoir ces deux mois de repos et retomber aussi vite dans des excès qui mettraient ma santé en péril.
— Votre santé et votre vie. D'accord, je vous crois. Mais allez voir Piotr, ça lui fera plaisir et il comprendra. Ce peut être un jeu d'ailleurs de trouver votre jumeau dans Perle, fit-elle en souriant et en croisant les bras, se dandinant sur le banc. (Elle soupira) Oui et puis, il ne faut surtout pas que Tissia croise votre double, elle serait déçue !
— Déçue ?
— Non enfin, je ne dis rien. Je crois qu'elle vous apprécie beaucoup. Même si vous n'êtes pas quelqu'un de facile. Si ce n'était pas mon amie je ne vous aurais pas parlé plus de 3 minutes tout à l'heure. Mais je sais à quel point elle aime votre attitude, un peu flegmatique, indifférente, voire craintive. Pour parler en style de cour, elle vous donne les grandes entrées. Et puis vous n'êtes pas aussi simple que Piotr, cela peut séduire.
— Oh mais vous savez, Piotr est très complexe aussi, il donne cette apparence d'homme rude et viril mais il a ses propres soucis, je ne connais pas un seul homme qui n'aie peur de rien.
— D'autant qu'il me soit permis de répondre à ce qui n'est pas une question, je crois bien que le Gouverneur n'a peur de rien. Il ose tout. D'ailleurs regardez, maintenant c'est une évidence : auriez-vous collé ces 8 isbas au bout de la rue à côté à proximité de ce temple à colonnes corinthiennes ? Non mais quand même! C'est abominable.
Elle se mit à rire avec candeur et Vladimir prit un air perplexe.
— Oui, c'est vrai, ça jure.
— Vous irez voir Piotr ?
— J'irai. Il m'a laissé l'adresse de son atelier.
— Je me rends compte que vous avez un petit côté charmant quand même Monsieur de Valeska, vous êtes très différent, voilà tout. (Elle se leva) Je me vois dans l'obligation de vous laisser à présent, je dois vite retourner chez moi me changer. J'ai hâte de voir le spectacle de ce soir.
Ils sortirent du parc en détaillant de nouveau quelques anachronismes architecturaux puis Vladimir la raccompagna jusqu'à un fiacre. De retour à l'hôtel il passa par la réception pour demander s'il n'y avait pas de courrier pour lui. Il était 8 heures du soir. L'employé fut très étonné de le voir là.
— Monsieur, je ne vous avais pas vu sortir, vous m'avez demandé la même chose il y a un quart d'heure sauf votre respect. Je vous ai déjà donné votre courrier et puis vous êtes monté dans votre chambre. La chambre 36. (Il sourit de façon ironique avant d'ajouter) Avec de la chance vous êtes encore là-haut.
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04.08.2009
La Nuit, I.X
CHAPITRE DIX
Meurs mon amour, meurs
Vladimir émergea difficilement de la torpeur dans laquelle il se trouvait plongé. Les objets lui parurent flous et un puissant mal de crâne le saisit. La chambre était dans une relative obscurité, des rais lumineux passaient à travers les volets, le jour se levait, une porte s'ouvrit subrepticement avant de se refermer délicatement et des pas se firent entendre. Puis ce fut le silence, il se redressa sur son lit et se demanda où il se trouvait puis les événements de la soirée lui revinrent en mémoire, il inspecta ses vêtements, sa veste était posée près de sa couche, sur une chaise, pendant tristement. On avait défait quelques boutons de son pantalon pour le laisser respirer plus librement. Il essaya de se lever mais la migraine le reprit et sa vue se troubla, une luciole semblait danser devant ses yeux, lumière fragile et éphémère. Perturbante.
On toqua à la porte et Vladimir se glissa à nouveau sous les draps.
— Êtes-vous visible ? entendit-il. C'était Laetitia.
— Je crois que oui, attendez, oui je suis bien là.
— Puis-je entrer ou cela vous dérange-t'il ?
Il n'eut pas le temps de répondre que la Comtesse était à son chevet.
— Vous allez mieux ?
— Que m'est-il arrivé ?
— Vous étiez là, dans le salon, et puis vous êtes tombé. De manière très digne je tiens à le signaler. Une jolie chute, comme un seul homme, patatras ! Les invités ont été saisis, on vous a transporté jusqu'ici, c'est une chambre d'ami… Attendez, vous allez voir, le jour se lève, je vais ouvrir les rideaux, la vue est très jolie de cette fenêtre.
Dans un effort qui lui parut insensé Vladimir lui attrapa le poignet.
— Non ! J'ai mal au crâne, pas de lumière s'il vous plaît.
La Comtesse regarda la main de Vladimir attentivement puis fit mine de s'asseoir sur la chaise près du lit. Il desserra son étreinte mais Laetitia bondit.
— Allez ! Un peu de lumière Monsieur de Valeska, il fait à peine jour, vous verrez ça ne peut que vous faire du bien.
Une fois de plus Vladimir la rattrapa par le poignet.
— Vous allez finir par me faire mal à me tenir de la sorte, il y a des façons beaucoup plus agréables de retenir quelqu'un.
— Je suis navré mais j'ai les yeux très sensibles et l'alcool n'arrange rien…
— Puis-je m'asseoir ? Je vous assure que je ne vais pas courir vers la fenêtre. J'ai bien compris que vous ne teniez pas à voir l'aube poindre comme on dit chez les poètes.
— Faîtes, vous êtes chez vous, c'est moi qui suis confus. J'ai dû paraître ridicule.
— Ridicule ? Non, vous aviez l'air fin saoul. Enfin je ne sais pas vous étiez tout pâle. Vous êtes arrivé devant le miroir et puis…
— Et puis ?
— Et puis je vous l'ai dit, vous êtes tombé. Tout le monde est accouru pour vous porter secours et je vous ai fait amener ici. C'est la plus belle chambre d'ami. Tenez, regardez, juste au-dessus de vous c'est le portrait de ma grand-mère.
Vladimir fit semblant de s'intéresser au tableau accroché au-dessus de sa tête.
— Je vous remercie.
— De grâce. C'est naturel, on ne laisse pas les gens par terre ici. Ah !
— Vous vous moquez.
— Un peu, je l'avoue, je ne pensais pas qu'un Moldave s'effondrerait de la sorte dans mon salon. C'est une expérience inédite. Et je ne regrette pas le nombre de spectateurs. Non, je vous taquine, tout le monde s'est inquiété à commencer par votre ami Piotr.
— Je connais peu Piotr.
— Vous devriez le fréquenter un peu plus alors, c'est un homme charmant vous savez. Avez-vous soif ?
La Comtesse se leva, prit un verre d'eau sur une tablette et le lui tendit. Vladimir but une rasade avec difficulté mais cela parut lui faire beaucoup de bien.
— Désirez-vous que je m'en aille ? Voulez-vous dormir encore un peu ?
— Je vais rentrer à l'hôtel.
— Oh ! Et affronter la lumière du jour ? Grands Dieux, quelle témérité !
Vladimir se sentit ridicule. La Comtesse s'approcha de lui, il pu apercevoir ses magnifiques yeux dorés à la faveur d'un rai de lumière. L'obscurité environnante donnait l'impression que ses lèvres étaient carmin. Elle s'assit sur le lit et avoua :
— Je n'aimerais pas qu'il vous arrive quelque chose, voulez-vous consulter un médecin ? Ce serait plutôt sage que…
— Non, je vous remercie, j'ai juste eu un vertige. Je ne suis pas habitué à faire bonne chère. Je pense dire que j'ai une santé fragile. Et ce sont les émotions aussi…
— Mais vous vous amusiez ! Vous étiez ravi d'être venu. Écoutez-moi Monsieur de Valeska, vous êtes toujours le bienvenu ici et cet incident est clos.
— Je vous remercie Comtesse.
— Laetitia. Je vous en prie, appelez-moi par mon prénom. Nous sommes amis ? Vous êtes déjà dans un de mes lits… fit-elle en pouffant. Dans de beaux draps comme on dit en France.
Vladimir se sentit gêné de ces plaisanteries mais n'osa rien dire. Il appréciait les moments passés avec Laetitia même s'il était souvent surpris par le ton très libre de la Comtesse. Elle était jolie, ses gestes brusques avait le charme de ceux des oiseaux, une sorte d'impatience juvénile qui confinait à la joie, son élégance semblait naturelle, son maintien restait digne et ses yeux dorés le scrutaient avec une douce malice.
— Pouvez-vous faire en sorte qu'on me raccompagne à l'hôtel Vltava ?
— Oui, je peux faire ça, mais ne voulez-vous pas rester un peu pour me tenir compagnie ?
— Non, je vous remercie, je vais prendre congé. Je me suis assez donné en spectacle.
— C'est d'accord… Juste un peu, quelques heures, allez soyez chic ! Je m'ennuie parfois… Vous n'avez pas encore vu tous les trésors de la Villa.
— Non, je vous assure qu'il est préférable que je rentre…
— Bien. vous devez avoir un emploi du temps chargé, je veux bien l'admettre et si j'insiste il me semble que j'aurais franchi les limites de la courtoisie. (Elle fit une moue puis s'écria en sursautant) Allez ! Restez avec moi !
Vladimir n'osa pas répondre et sentit pour la première fois naître de l'exaspération à l'endroit de la Comtesse. Laetitia le sentit et se leva abruptement avant d'ajouter.
— Excusez-moi, je dois prendre mes désirs pour des réalités, je ne sais pas comment exprimer la joie de vous connaître vous et vos singularités. Je vais demander à Quinze de vous raccompagner. Le fiacre sera prêt dans quinze minutes. Je vous souhaite une excellente fin de journée.
Puis elle s'inclina tout en lui faisant le plus ravissant des sourires et s'en fut, laissant Vladimir dans le même état d'hébétement qu'à son réveil. Le silence s'installa dans la chambre.
Quelques instants plus tard Vladimir se trouvait sur le perron de la grande bâtisse tandis que le véhicule s'arrêtait à sa hauteur. Il scruta la façade pour voir s'il devait saluer la Comtesse et l'aperçut dans un dernier regard, elle se tenait à une fenêtre, une paire de lunettes à la main. Elle lui fit un petit signe puis referma les rideaux.
L'équipage s'ébranla et il mit une quinzaine de minutes à rejoindre l'hôtel. Vladimir voyagea les vitres baissées, calfeutré dans son manteau, le col relevé, lunettes sur le nez, son chapeau lui tombant sur les yeux. Il sortit précipitamment, remercia le conducteur et rejoignit la chambre 36 sans s'arrêter devant l'hôtelier qui sermonnait une femme de ménage. La chambre avait été rangée depuis son départ, il tira les rideaux et s'allongea sur le lit avant de sombrer dans un profond sommeil.
Il dormit fort mal, préoccupé qu'il était par ce qui venait de se passer, sa chute, sa faiblesse, son humeur maussade, le fait de devoir repousser l'amitié de Laetitia et l'impression de n'avoir pu créer de véritables liens avec la société où il était. Il se sentait vide et son sommeil l'accablait plutôt qu'il ne lui faisait du bien. Il n'avait pas prévu d'activités pour les jours suivants, il ne savait pas s'il resterait à Perle, il pensa à sa santé fragile et lui revint l'idée que son corps était une cage vide habitée par l'absence d'une chose sans substance qui aurait dû s'y trouver. Son âme. Mais s'il n'avait pas d'âme alors d'où lui venaient ses humeurs et ses émotions ? Sur quoi se fixaient-elles ? Il oscillait entre veille et sommeil et à chaque fois qu'il ouvrait les yeux la lumière baissait encore d'intensité, la pénombre s'accroissant au fil des heures. La torpeur pesait sur lui comme un couvercle et il se trouva prostré sur son lit de longues heures durant parcouru de rêves inachevés, saisi des bribes de sa conscience émoussée, à moitié délirant. Un incendie couvait en lui.
Il rêva d'une jeune femme qui jouait de l'orgue, il s'approchait d'elle et la prenait dans ses bras puis se retrouvait devant une fenêtre où l'orage se déchaînait, les cheveux de la jeune femme frôlaient son visage, puis il était penché sur elle, sur un lit, l'embrassant avec fougue, les rideaux de sa chambre poussés par le vent s'agitaient en tous sens, il entendait des chœurs d'enfants au dehors chantant et pleurant et se vit au milieu d'un champ de bataille, entouré de milliers d'hommes hurlant de peur. Puis une voix s'éleva, si belle et si pure qu'il sentit sa chair se retrousser. Il avait déjà entendu cette voix, limpide et claire comme une eau pure ; elle dit :
Je sens votre crainte.
Je vais vous enlever d'ici, vous transporter ailleurs.
Vos os ne guériront jamais.
Je ne me soucierai pas que vous vous mettiez à genoux devant moi.
De fortes explosions faisaient ployer les arbres alentour et Vladimir tenait toujours cette femme inconnue dans ses bras alors que s'approchait sa Mort. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête quand la voix répéta à nouveau ces phrases et lui demanda de lâcher la femme qu'il étreignait. L'inconnue s'agrippait à ses bras sans se préoccuper du chaos environnant, des gens mourraient, fauchés comme des feuilles portées par le vent. Il sentit ses oreilles bourdonner et sa nuque se raidir, ses membres étaient pris de fourmillements, comme piqués par de minuscules aiguilles. Les enfants continuaient de pleurer et leurs cris l'assourdissaient. Seul le regard de la femme dans ses bras était doux, exprimant une émouvante tendresse, celle des aurores du printemps, de la brise légère, de la route paisible des nuages dans le ciel, ses bras le retenaient dans un autre monde et les sphères se chevauchaient. Il vivait dans plusieurs réalités au même moment. Mais la voix reprit, d'un ton plus grave.
Je sens votre crainte.
Il tressaillit au point de se trouver projeté au sol, il chut avec lourdeur et sentit ses os se fracasser comme s'il s'était défenestré et venait d'atterrir sur le pavé. La femme dans ses bras lui échappa et resta à le regarder, hors de toute action.
Je vais vous enlever d'ici, vous transporter ailleurs.
Des mains vigoureuses le saisirent par le col, attrapant son vêtement, les soldats de Napoléon l'attirèrent vers le sol, s'agrippèrent à lui. On le souleva avec force dans les airs. D'âcres fumées lui brûlèrent la gorge.
Vos os ne guériront jamais.
Une plainte déchirante se manifesta en lui, on hurla dans son ventre avec violence et il se sentit comme un miroir qu'on jette contre un mur. Il se brisa en de multiples morceaux, projetés comme poussière dans le vent.
Je ne me soucierai pas que vous vous mettiez à genoux devant moi.
Il demanda grâce, la femme qu'il avait étreinte disparut, elle s'évanouit avec toute la tendresse de son regard et il resta seul, porté par des serres invisibles qui le jetèrent loin de ce spectacle abominable. Hors du champ des corps hurlants. Il eut l'impression de quitter la Terre et les derniers mots qu'il entendit furent : Meurs mon amour, meurs. Je t'aime. La vie ne peut t'aimer comme je t'aime, car la vie te quittera alors que je serai ta compagne pour l'éternité.
Il ouvrit les yeux et sanglota un long moment.
Puis une voix se fit entendre. Faiblement. À côté de lui. Un soupçon d'ironie la teintait sans être acide.
— Je ne sais pas d'où vient cette agitation Sir mais votre état de santé mérite qu'on s'y intéresse. Seriez-vous pris de calenture ?
C'était le fantôme de William Blake. Vladimir se tourna lentement sur le côté et vit le visage du poète de profil, allongé près de lui sur le lit, faisant mine de regarder le plafond.
— Vous permettrez ma position et l'occupation de ce lit confortable, ce fut ici chez moi comme vous le savez. Je le dis sans souci de m'impatroniser cela dit.
— …
— Bien, votre cas est très spécial, vous courrez rejoindre cette charmante personne venue vous voir il y a deux jours et vous voilà au seuil de la mort (Vladimir frémit) en rentrant chez vous. Mais que se passe-t'il dans les soirées de Perle ? Accomplissez-vous de noirs sabbats pour rencontrer le diable ? Faîtes-vous commerce avec des nécromants ? On me disait sujet à la tourmente mais cela vous arrive aussi. Je le vois bien, vous allez entrer en état cataleptique si vous continuez, voilà un avis que vous ne m'avez pas demandé mais que je vous donne tout de même.
— Il s'agit de surmenage. Je n'arrive pas à me reposer, il se passe sans arrêt des choses qui demandent mon attention. Je ne suis pas habitué à l'agitation des grandes villes et le voyage jusqu'ici aura sans doute eu raison de ma santé.
— Si c'est le voyage alors… (Le fantôme eut un petit râle, un sifflement dans la gorge puis reprit) Pourquoi pleuriez-vous ?
— Le déracinement sans doute. Une langueur qui ne me quitte jamais.
— Oh ! Mais vous êtes quand même assez grand maintenant pour courir l'Europe et, pourquoi pas, revenir aux bras d'une jolie épousée au terme de votre circumnavigation. Les Françaises ont bon caractère et sont réputées pour leur beauté. Vous n'avez eu de cesse de me vanter les avantages du cosmopolitisme…
— L'amour ne m'intéresse pas.
— Quand bien même, vous pourriez avoir de jolies maîtresses si vous étiez badin.
— Cette discussion m'étonne de votre part, je vous pensais plus porté sur l'impalpable et la continence.
Le fantôme de William Blake sembla s'enfoncer sur le lit avant de reprendre :
— Vous êtes pâle.
— Venant de vous je ne sais pas comment je dois le prendre, répondit Vladimir un semblant de sourire au lèvres.
— Je pense que vous devriez vous reposer et vous mettre un peu à l'écart de toute cette agitation. Nous pourrions parler un peu le soir, vous me raconterez ce qui se passe dans le monde s'il y a des gazettes. Je pourrais rester informé de l'actualité des arts. Qu'en pensez-vous ? Je pourrais vous donner quelques conseils pour vous tenir éloigné de toute dissipation.
— C'est une idée mais je serais bien obligé de descendre… À quoi cela servirait que je n'aille plus courir la ville ? Pourquoi serais-je venu ici si je n'en tire pas profit ?
— Oui… Bien sûr et quel est le profit que vous désiriez trouver ?
— Voir l'Europe, les gens, la culture de différents pays j'imagine.
— En spectateur ?
— Oui, absolument. Simplement spectateur. Mais il est difficile de le rester.
— Vous n'êtes pas obligé de vous rendre malade, apprenez la contemplation mon ami. Faîtes les choses simplement. Vous savez, c'est en restant tranquillement dans mon jardin que j'ai vu les anges dans les arbres. Ils étaient là, souriants. Et je ne les voyais pas.
— C'est une jolie image.
— Ce n'est pas une image ! Je vous dit qu'il y avait des anges dans mon jardin ! Ils rayonnaient de mille feux et parfois des flammes sortaient de leur gueule ou de leurs yeux. Ils mettaient en marche la nature chaque matin, comme les ouvriers qu'ils sont, poussaient les nuages, faisaient grandir les plantes, les fleurs et les arbres, soufflaient le vent, faisaient venir la nuit en aspirant la lumière du jour par la bouche…
— Quand j'entend tout ça je me dis que ce que je vis n'est pas bien grave. Moi je n'ai pas d'ange dans mon jardin, je n'ai même pas de jardin.
— Et que vivez-vous ? Qu'avez vous vécu de si terrible pour revenir dans cet état ? Vous êtes vous enivré ? La belle affaire !
— Je ne sais pas, c'est étrange voyez-vous, j'étais à table avec de nombreux convives quand j'ai été pris de vertiges. Je me suis levé, et dans le salon, j'ai tourné la tête vers le miroir et là j'ai vu une des Sœurs du Rêve…
— Pardon ?
— Le visage de Sophia, la Sœur du Rêve.
— Schwestern des Traumes, murmura le poète. C'est un conte ! C'est un très joli conte d'ailleurs.
— Mais les personnages de ce livre existent.
— Allons, ne dîtes pas de bêtises, parler avec un spectre ne vous donne pas le droit de dire n'importe quoi, s'exclama le fantôme de William Blake en riant. Je connais ce conte, c'est une histoire qui n'a pas de sens.
— Je l'ai lu étant petit mais je ne me souviens pas de son contenu.
— Et vous dîtes que vous avez vu une de ces Sœurs ?
— Les deux. Je ne sais pas combien il y en a mais j'ai vu deux Sœurs du Rêve. Sophia et Délie.
— Et que font-elles ces Sœurs ? C'est la jeune dame qui est venue vous chercher hier ?
— Non, hier c'était la Comtesse du Tapis Rouge de Sixte.
— Pour quelqu'un qui ne connaît pas grand monde vous semblez bien entouré. Ce n'est pas comme si vous dormiez sur un grabat et fréquentiez des indigents.
— Je joue de malchance.
— Ne dîtes pas ça, ce serait messeoir, vivant la solitude de la vie spectrale je peux vous assurer qu'il est bon de vivre une existence de chair et d'os. Au moins je peux discuter avec vous. Mais je ne sais vraiment pas si je vis. Vos tracasseries sont de fécondes illusions, vos soucis un pensum. Vous devriez chercher le bonheur.
— Vous n'avez pas essayé de trouver d'autres spectres ou d'autres personnes à qui parler ?
— Il n'y a que vous à m'avoir remarqué et c'est fort étrange. Alors dîtes moi que font ces Sœurs du Rêve ? Que veut dire ce titre ronflant, quelles sont leurs prérogatives ?
— Je pense qu'elles administrent la cité de Perle et étudient des projets avec le Gouverneur, elles ont l'air de faire partie d'un conseil, une sorte de cénacle. Je n'en sais pas plus mais il y a beaucoup de déférence quand on prononce leur nom, on les prône. Et pourtant, elles m'ont paru extravagantes pour le moins. L'une d'elle a essayé de me faire avouer certaines choses. Me parlant comme si j'étais un autre.
— Avouer des choses ? Vous seriez un espion ? Un diplomate ? Que savez-vous de si important Monsieur de Valeska ? Vous me diriez vos secrets ? Qu'en ferais-je d'ailleurs ? Je ne peux plus rien faire.
Vladimir se troubla mais reprit :
— Je crois qu'elles m'ont pris pour un autre, je ne vois que ça, je n'ai rien à cacher.
Il se redressa et eut la nausée.
— Je ne sais pas ce que j'ai bu mais ça me fait mal partout, c'est affreux.
Il se pencha et laissa échapper un filet de bile noirâtre sur le tapis. Le fantôme de William Blake apparut en-dessous de lui, le liquide le traversa tandis qu'il inspectait la bouche de Vladimir. On pouvait y voir un fin liseré bleuâtre sur ses gencives.
— Mais Grand Dieu, Monsieur de Valeska, que vous a-t'on donné à boire ? Du plomb ? Vous êtes victime du saturnisme ! (puis se dirigeant par la porte et la traversant il hurla dans les couloirs) Un médecin ! Vite ! Un médecin ! On l'a empoisonné !

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14.07.2009
La Nuit, I.IX
CHAPITRE NEUF
Les lunettes du Professeur Morgenstern
Sous mes doigts la texture souple du taffetas. J'ignore la peur. Je monte les escaliers pour le voir, il est là quelque part à l'étage, les domestiques l'ont transporté, ballotté, saisi, doucement, délicatement pour qu'il ne tombe pas. Je presse ma crinoline, au-dessous de la taille, morceau de tissu apaisant, doux et soyeux. Je donne des ordres, on ne me contredit jamais. J'inspire le dévouement. J'ai vu ce qui s'est passé, j'ai été surprise. Ne pas lui dire, ne pas lui avouer que j'ai tout vu. Poser des questions indirectes. Indiscrètes. Pour savoir. Je veux savoir, je veux tout savoir, je veux connaître son secret. Il en a un finalement et je m'en doutais. On ne me confie pas la tâche d'espionner les gens pour rien. Je suis la meilleure. Quoique je fasse je me renseigne, je suis avide. Je joue le jeu. Je gagne à tous les coups. J'ai ce que je veux, toujours. Je touche ma robe, je serre le tissu et cela m'emporte ailleurs, au plus profond de ma mémoire, quand j'avais 20 ans, quand j'ai commencé à emmagasiner des tas d'informations monnayables, quand j'ai saisi les cordes du pouvoir. Jamais je n'ai échoué, je suis la meilleure. Je donne le change, je donne ce qu'on désire que je donne, je me donne parfois mais je fini toujours par avoir ce que je désire. Avoir. Savoir. Vouloir. Je veux, je veux effrontément, on ne me résiste plus bien longtemps, tant est si bien que je n'ai plus d'adversaires à ma taille. Je sais employer les grands moyens sans m'avilir inutilement, une parfaite petite-maîtresse. Et ce, partout où je vais. Je suis partout, je sais tout. Je parle 15 langues, mon éducation a été la clé de mon ouvrage. Je serre le tissu. Il ne faut pas que je froisse ma robe, une si jolie robe. J'avance toujours. tout le monde est en bas. Il était plus sûr de le transporter à l'étage, je ne voudrais pas que d'autres sachent ce que je sais à présent. Qui l'envoie ? Qui est derrière tout ça ? Comme si ce n'était pas déjà assez compliqué. Il y a des espions partout ici. Des observateurs. Comme si les Sœurs du Rêve n'étaient pas un obstacle assez difficile à dérouter. Elle était là, je l'ai vue aussi. Elle était dans le miroir. Bloquer les issues, cacher les miroirs. Par chance une chambre n'en possède pas. Il est isolé. Il est souffrant. Je veux savoir. Je veux tout savoir. Il va tout me dire, peu importe le temps qu'il faudra mais je veux faire un rapport qui étonnera tout le monde. Et je serai bien payée même si je n'ai plus besoin de rien. Que cette étoffe est douce. Plus que quelques mètres et me voici devant la porte. J'irai jusqu'au bout. Je n'échouerai pas. Je n'échoue jamais. Ma beauté est le bras de ma volonté, plus haute que toutes les passions du monde.
***
On sonna. Douze, qui était descendue alla dans le hall et ouvrit la porte. Un visage souriant arborant de belles joues bien rouges lui apparut, un chapeau sans forme servait de couvre-chef à l'homme qui se tenait devant elle. Il l'enleva prestement et s'inclina légèrement.
— Je suis le Professeur Morgenstern, mon ami Monsieur Raphaël m'avait convié à passer mais je ne pouvais me libérer avant minuit. J'imagine que votre maîtresse, la Comtesse du Tapis Rouge de Sixte a elle aussi été prévenue.
— Bien sûr monsieur, soyez le bienvenu, entrez, je vais vous débarrasser.
Le Professeur entra d'un pas alerte et donna son manteau et son chapeau à la domestique qui lui indiqua les escaliers.
— Vous trouverez Monsieur Raphaël dans le salon avec les hôtes. On vous servira une boisson.
Quelques minutes plus tard, le Professeur était assis sur un confortable fauteuil, entouré des convives de cette fête qui s'était soldée par l'évanouissement de Vladimir de Valeska. Chacun avait repris ses esprits suite à la confusion qu'avait engendré ce malheureux incident et tous buvaient punchs, cordiaux et tisanes brûlantes aux vertus rassérénantes, assis sur de confortables fauteuils ou à proximité du foyer. Le Professeur prit le soin de se présenter mais tous semblaient avoir déjà entendu parler de lui comme d'un personnage singulier aux multiples talents. Certains avançaient qu'ils s'intéressait à la magie, d'autres à la géographie et aux machines volantes. Sa culture était réputée mais on disait aussi qu'il avait été chassé des principales facultés scientifiques des grandes capitales européennes où ses théories étaient apparues “farfelues”, “surannées” et “pas du tout rationnelles”. À part Monsieur Raphaël tout le monde ignorait que sa présence dans la capitale du Rêve était due à la réception quelques mois plus tôt d'une lettre du Gouverneur lui demandant de le rejoindre afin de le rencontrer. Réalisant sans doute qu'il n'y avait rien de bon à se battre contre de purs esprits cartésiens Morgenstern avait fini par sauter sur l'occasion et dans une diligence qui lui fit traverser de nombreux pays afin de parvenir quelques jours plus tôt à Perle.
— Je viens de chez le Gouverneur qui a donné une fête remarquable ce soir, mais j'ose penser que vous avez fêté Sviata Vetcheria d'aussi aimable façon. J'ai de grandes nouvelles en ce qui concerne les recherches de la cité, les Sœurs du Rêve ont trouvé mon exposé très intéressant et elles ont appuyés ma nomination au Ministère des Sciences en tant qu'observateur officiel et cela, sans flatteries inutiles j'aime autant le préciser. En outre le Gouverneur est ravi des avancements du pays et de ses progrès. Nous avons aussi vu quelques plans et projets de ce que sera Perle demain. Une période de prospérité s'annonce mes amis !
Les invités écoutèrent le Professeur avec beaucoup d'attention, certains posèrent des questions sur les projets en cours mais Morgenstern ne pu rien révéler de concret. Monsieur Raphaël posa des questions sur les ouvrages envoyés à la Grande Bibilothèque et il eu comme réponse que des merveilles arrivaient chaque jour de tous les pays d'Europe et que tout était mis en lieu sûr afin d'être classé, archivé, rangé, étudié et conservé.
Mademoiselle Scheiterhaufen prit un air renfrogné à cette annonce mais ne pu protester car Cadiot posa de nouvelles questions au sujet des projets du Gouverneur, s'excusant au passage d'être journaliste. Le Professeur, très enjoué, précisa à nouveau que ce qu'il disait n'avait pas de valeur officielle et qu'il ne pouvait en aucun cas parler de projets qui n'appartenaient qu'au Gouverneur et qui, à priori, seraient annoncés par lui-même dans les jours qui venaient.
— Nous célébrerons 1830 et nous nous en souviendrons, c'est tout ce que je peux dire. Le pays se porte bien, nous sommes en paix avec nos voisins et la présence des Sœurs du Rêve nous inspire à aller de l'avant. Nous allons construire des manufactures, avoir une économie encore plus florissante, agrandir Perle… hum… je crois que j'en dis déjà suffisamment comme ça…
Louise-Émilie profita de l'occasion que Laetitia soit absente pour prendre la parole et relancer la discussion qui avait été interrompue ci-avant.
— Monsieur, je suis sensible à tout ce que vous dîtes, mais simplement, en deux mots, vous n'avez pas l'impression que ce pays est en train de grappiller tout ce qu'il reste à la pauvre Europe après les guerres qui l'ont ravagée ?
— Oh… mais Mademoiselle… (le Professeur sembla sensible à la joliesse de son interlocutrice quand il se tourna vers elle) le Rêve est un pays fort jeune, il ne possède pas l'unité des grandes nations, j'en suis bien conscient Il ne possède pas l'histoire de ces peuples millénaires, il a surgit ex-nihilo et le Gouverneur a toujours parlé de paix et incité les voyageurs à venir faire découvrir leur culture. Connaît-on plusieurs pays en Europe à fêter Noël deux fois de suite ? À ouvrir ses bras à…
— Aux riches et aux aristocrates ? compléta Louise-Émilie d'une moue dédaigneuse. Le Rêve est un pays sans partis politiques, c'est presque une théocratie. Une pyramide. Sauf qu'en dessous du Gouverneur il y a bien peu de choses, ce pays porte bien son nom si vous voulez mon avis !
Cadiot fit semblant de réfléchir et opina du chef tandis qu'Alexandre Saint-Georges du Valens tenta de désamorcer un débat qui s'annonçait des plus acides.
— Je crois mademoiselle qu'il faut peut-être laisser le temps à ce pays de se réaliser, de se construire, de s'affirmer, sa politique extérieure a toujours été des plus pacifiques comme le dit le Professeur Morgenstern. C'est bien la première fois qu'un état se créé à partir de rien et sans guerre ni trouble, c'est déjà un tour de force en soi.
— Monsieur croyez bien que je suis sensible à tout ceci et je suis venue animée de la plus grande des curiosités, une chose me chagrine cependant. (Et Louise-Émilie eut un sourire narquois).
Piotr s'empressa de demander quelle était cette chose.
— Hé bien, c'est fort simple. Il n'y a pas vraiment de citoyens du Rêve. Pour le moment j'ai entendu dire que ce pays est totalement ouvert aux visiteurs mais ne pratique pas beaucoup la naturalisation. Un pays qui n'a pas d'histoire n'a pas d'habitants. Nous sommes dans une impossibilité. Ce pays est une impossibilité en soi. Tout revient à dire que nous participons à une mascarade. Je vais même vous dire plus, ce pays est une espèce de vampire qui est en train d'affaiblir toute l'Europe. Il s'abreuve de nos cultures, fait voyager les aristocrates, les riches, les propriétaires, il est en train d'affoler les bourses et chacun souhaite un petit morceau de cette utopie. Et que produit le Rêve ? Quelle est sa marque de fabrique ? Le plaisir ? La paix ? Le progrès ? Moi je vais vous dire ce que ça suscite et ce n'est pas très bon, ça engendre l'envie, l'envie de quitter sa patrie, ça donne envie de se déraciner, d'abandonner sa propre histoire…
— Mais vous avez raison !
La voix de Laetitia surgit du fin fond du salon faisant l'effet d'un coup de fouet. Pourtant la phrase avait été lancée avec calme mais avec suffisamment de truculence pour signaler qu'elle était de retour parmi les invités. La Comtesse s'approcha du groupe et salua d'une révérence le Professeur qui s'écarta pour la laisser passer.
— Vous avez tout à fait raison Mademoiselle, ce pays stimule nos sens, il nous donne l'opportunité de contempler ce qu'il y a de mieux, de plus beau, les choses qu'on ne doit pas perdre dans tous les autres pays parce que justement il y a bien trop de guerres, ce pays est un conservatoire, un musée et on ne vit pas dans le musées, on les visite.
Cadiot prit la parole, ravi de pouvoir se faire remarquer, sans contredire la Comtesse ni infirmer ce que disait Louise-Émilie il se permit d'ajouter :
— Peut-être devrions-nous considérer tout ceci sous un autre angle, après tout l'Europe est assez grande et assez puissante pour décider d'elle-même ce qu'elle doit faire de son patrimoine, les trésors inestimables de sa culture sont encore en place, il n'a jamais été question d'acquérir le Colisée ou le Louvre, il ne s'agit que de maisons, d'habitations, de pièces architecturales ici et là…
— Et de livres, de peintures, de sculptures, précisa Louise-Émilie. Si tout ce qui donne un sens à l'histoire européenne se trouve déplacé ici qu'aura l'Europe pour expliquer son existence ?
— Elle créera de nouvelles guerres, lança Laetitia d'un air sournois. Ah ! Vous pensez bien qu'un jour un nouveau dictateur aura envie de s'approprier tout ce qui est ici en sécurité ! Et je pense qu'il sera bien reçu. C'est par amour de l'art et de la culture que le Gouverneur acquiert toutes ces collections, et peut-être même pour les protéger.
— Mais vous êtes en train d'avouer que vous laisseriez la suprématie sur l'Europe à un pays qui n'a qu'un seul habitant ? C'est penser que l'argent achète tout.
Piotr maugréa.
— Il achète tout et suscite les envies des plus puissants.
Le Professeur se permit d'interrompre tout le monde.
— Allons, tout ceci est une question de temps, peut-être que les choses ne tourneront pas si mal, peut-être que cette paix et cette puissance inspireront les pays les plus touchés par la guerre ou la maladie, si le Rêve voit son existence se prolonger il deviendra peut-être le promoteur d'une nouvelle Europe, plus unie et plus forte. Croyez-moi j'ai parlé avec le Gouverneur, c'est un homme sage qui ne nourrit aucun sentiment belliqueux…
Laetitia ne put s'empêcher de lancer à nouveau son grain de sel.
— Oui, absolument, comparez tout ceci avec l'époque romaine, quand César est arrivé il a tué, pillé, massacré, saccagé, il a essayé de faire apprendre le latin à tout le monde et au final en quelques années tous les hommes portaient des jupes. Si vous appelez ça un progrès ! Et puis comme personne n'habite véritablement le Rêve voilà un pays qui n'enverra pas ses sujets à la guerre.
— Je ne peux vous empêcher d'ironiser, cela ne m'empêchera pas de m'inquiéter…
Laetitia s'approcha alors de Louise-Émilie et lui prit la main.
— Mademoiselle Scheiterhaufen, nous avons le même âge et le même espoir d'une Europe tournant le dos à la barbarie croyez-moi, je suis sensible à vos inquiétudes et, comme vous, je suis venue pour me rendre compte par moi-même de la réalité de ce pays. Pour le moment je n'ai rien vu qui m'ait paru contre-nature ou susceptible d'ébranler notre continent. Je n'ai vu que le désir de voir prospérer un pays qui manque d'histoire sans pour autant se vanter de la voler ailleurs. Je crois que nous avons tous le souffle un peu court devant tant de beautés et peut-être que c'est très bien de nous rappeler que toutes ces merveilles proviennent de notre monde à nous, de Prusse, de France, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Russie… Je crois aussi que l'argent donné par le Gouverneur peut aider les états qui ne sont pas du tout contraints de céder leurs biens mais le font avec intelligence. Et puis on peut penser que la fortune du Gouverneur n'est pas extensible à l'infini, il ne possède pas la corne d'abondance. Ce n'est qu'un homme qui a ses limites aussi. Je suis ravie que vous ayez songé à reprendre cette discussion pendant mon absence car nous arriverons bien à nous entendre. Je ne cherche pas à vous rassurer mais simplement à vous faire considérer les choses sous un autre angle. Personne n'a de réponses à ces questions, peut-être avez-vous raison d'ailleurs mais il est trop tôt pour se faire une idée. Ne crions pas trop vite au loup.
Le Professeur, souriant à la tirade doucereuse de la Comtesse, ajouta :
— Le plus important est de ne pas perdre de vue les trésors culturels achetés par le Rêve, qu'ils soient protégés ici ou ailleurs n'est pas très important, du moment qu'ils ne dénudent pas ceux qui s'en séparent. En outre le Gouverneur a promis dans certains cas de les laisser à la disposition des pays qui s'en sont dessaisis…
Louise-Émilie Scheiterhaufen sourit de bonne grâce et sembla s'apaiser face à ce discours plein de bon sens, ce qui détendit d'autant l'atmosphère du salon où on apportait quelques petits fours et on commençait à servir thé, café et punchs. Les invités se séparèrent en petits groupes et les discussions futiles reprirent le plus naturellement du monde. Małgorzata parlait avec Piotr et commenta de façon très personnelle la discussion qui venait de se produire :
— Laetitia a toujours le dernier mot, c'est un génie pour ça, elle sait débuter une conversation ou l'achever en trois mots et coupe court à toute élégie ou irritation mondaine. La rhétorique, chez elle, n'est pas une nature de convention. Pour ma part j'ai mieux perçu les intentions de cette farouche prussienne, elles me semblent louables et joliment tragiques… En même temps je parle d'intentions mais il n'en est pas question Piotr, enfin vous savez on peut gloser sans s'arrêter il n'y a pas de solutions à tout ça, soyons fatalistes après tout, l'Histoire s'écrit en face de nous, sous nos yeux et il faudrait tout arrêter ?
— Mais, mon amie, il n'est pas question d'arrêter mais de lui donner un sens, de comprendre ce qui se passe en Europe actuellement… rétorqua Piotr les yeux brillants.
— Moi ce que je vois c'est qu'on peut en discuter des heures, nous voici dans un pays merveilleux où la guerre n'existe pas, ceci suffit à mon bonheur, je parle même avec un Russe en ce moment, que voulez-vous de plus ? Je crois que le Rêve nous demande le meilleur de nous-mêmes et que nous ne devons pas le décevoir.
— Parfois j'ai l'impression tout de même qu'on fait un peu trop confiance au hasard…
— Qu'est-ce que le hasard Piotr ? N'est-ce pas ce principe ludique qui nous arrache à la nécessité ? Notre nouvelle nécessité ne devient-elle pas alors celle de se laisser porter sans laisser place au verbiage ?
Elle se tourna vers Laetitia et lui fit signe de s'approcher. La Comtesse qui parlait à présent au Professeur et à Monsieur Raphaël s'excusa auprès d'eux, leur promettant de revenir très vite.
— Je pense que Piotr et moi-même aimerions avoir quelques nouvelles de Monsieur de Valeska, comment va-til ?
La Comtesse toussota et répondit :
— Il se repose à l'étage, Douze fait des allers-retours pour voir si tout va bien, je pense qu'il a abusé de la boisson. Il prendra un cordial aux mûres en se réveillant - il faut soigner le mal par le mal n'est-il pas ? - faire chercher un médecin était superflu, ce n'était qu'un malaise qui a coloré cette soirée d'un semblant de drame mais qui est un événement somme toute très fréquent. Vous savez, nous autres grands voyageurs avons l'habitude des excès de table mais il semblerait que Monsieur de Valeska soit de nature fragile et ne soit pas beaucoup sorti de sa Moldavie natale. Comment avez-vous trouvé le dîner ?
La Polonaise et le Russe ne tarirent pas d'éloges quant aux délectables raffinements du repas et discutèrent avec la Comtesse le temps qu'elle s'éclipse à nouveau pour retourner vers les autres invités afin d'échanger quelques mots à tous, elle souriait de façon très particulière à Louise-Émilie et cette dernière sentit bien qu'il s'agissait d'un artifice qui ne cachait pas un manque de complaisance de sa part. La prussienne ne se priva pas pour lui rendre le même rictus de manière discrète mais effrontée. Laetitia donna alors quelques ordres à ses valets, demanda à ce qu'on surveille le feu et invita le Professeur Morgenstern à la suivre jusqu'à un petit salon adjacent.
Une fois seuls ce dernier sortit de sa poche un petit étui et le tendit à Laetitia qui s'en empara immédiatement en piaffant.
— C'est ça ? C'est ça ? Vous avez réussi ? Il me fallait ces précieuses lunettes !
— Oui ce sont elles très chère Comtesse. Elles risquent de vous aider grandement à apprécier vos interlocuteurs si je puis dire.
— Pouvez-vous me dire ce que je dois faire pour les utiliser.
— Hé bien, c'est assez complexe, comme vous allez vous en rendre compte : il suffit de les porter.
— Et ?
— Les couleurs Mademoiselle.
— Mais oui ! Les couleurs ! Rouge ! Vert ! Bleu ! C'est ça ?
— Tout à fait, ce sont des lunettes très spéciales. Une copie de celles apportées au Gouverneur, c'est lui-même qui m'a demandé de les fabriquer.
— Et bien entendu il ne sait pas que j'ai les mêmes ?
— Bien sûr il ne sait pas et je ne tiens pas à ce qu'il le sache. Il n'était pas question que j'en fasse deux paires.
— Vous pouvez compter sur ma discrétion, je suppose qu'elle n'ont pas le même aspect.
— Oui, je vous ai fait des lunettes sur mesures, les vôtres sont plus jolies, regardez cette monture, c'est du métal ciselé et finement ouvragé et j'ai pris soin qu'on grave vos initiales sur les branches à l'intérieur.
— Je vois ça, c'est un travail d'orfèvre. Puis-je les essayer à l'instant ?
— Pour me regarder ? Oui pourquoi pas. Je ne risque rien.
Laetitia sortit les lunettes de l'écrin d'ivoire, les porta à ses yeux et s'écria de manière tonitruante : “C'est vert ! Ah ! C'est fabuleux !”
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21.06.2009
La Nuit, I.VIII
CHAPITRE HUIT
Un inutile débat
La galerie était un endroit somptueux où chaque mur était décoré de trophées. On pouvait voir des restes d'animaux étranges : des buffles, des fauves, des sauriens. L'espace était arrangé avec un goût très sûr et l'odeur de la cire donnait à l'endroit son ultime touche de dignité. Les épais tapis étaient ornés de devises en latin et on pouvait y voir des crosses épiscopales romaines ainsi que la férule papale. De grandes banquettes en cuir étaient alignées près des fenêtres et de confortables fauteuils se trouvaient près d'une antique cheminée. Aux lampes étaient accrochées diverses peaux : panthère, jaguar, léopard, antilope. Une collection impressionnante de fusils et d'armes blanches jouxtait les cuirs et les fourrures sur les murs. Le substantif galerie avait du être donné en raison des dimensions du salon, car c'était en fait un salon, très haut de plafond et surtout de forme très allongée. Il y avait quelques tableaux sur les murs, l'un d'eux représentait un homme aux vêtements de cuir brun, avec un chapeau, il portait une moustache et avait l'air très digne, sa tenue évoquait celle des chasseurs mais Vladimir ne put pas certifier son origine. Plus loin, le même homme était représenté dans un paysage rocailleux, sur fond de mer, des faisans gisaient à ses pieds et un chien se tenait à ses côtés, le regardant. L'homme avait un fusil et un couteau à la ceinture. Un autre toile montrait une dame d'âge mûr, assise sur une chaise, l'air absent et toute vêtue de noir mais le dernier tableau intrigua Vladimir. Il du aller au fond du salon pour pouvoir le contempler, il était accroché entre deux têtes de zèbre et représentait deux cavalières, habillées très élégamment, cheval tenu par la bride. L'une d'elle serrait sa cravache sous son bras et avait les cheveux attachés en chignon tandis que l'autre regardait en l'air, les cheveux flottant au vent. Une meute de bassets se tenait à proximité. Les deux jeunes femmes étaient habillées de la même façon et portaient identiquement la même écharpe ponceau mais ce qui troubla Vladimir c'était qu'elles avaient le même visage, celui de Laetitia. Et c'est à ce moment qu'il entendit un petit toussotement léger. La Comtesse se tenait derrière lui.
— Il est beau ce tableau n'est-ce pas ?
— Oui… mais…
— C'est ma sœur Charlotte Caroline et moi-même. Nous sommes jumelles.
— Je me demandais…
— Laquelle je suis ?
— Oui.
— À votre avis ?
— Je ne sais pas.
— Bien ! Alors c'est l'heure d'aller dîner !
Elle tourna les talons, fit quelques mètres, et lança :
— Vous venez Monsieur de Valeska ?
Vladimir lui emboîta le pas jusqu'à arriver à sa distance puis ils allèrent jusqu'à l'escalier.
— Mon père est chasseur, tout ce que vous avez vu fait partie de ses trophées, il nous en a fait cadeau à ma sœur et à moi-même. Au départ je voulais décorer cette galerie avec des éléments équestres et puis je ne savais pas où mettre les présents de mon père donc Charlotte et moi-même les entreposons dans ce lieu. En même temps on peut dire que c'est une jolie collection non ?
— C'est une collection impressionnante, je n'avais jamais vu autant d'animaux sauvages auparavant, votre père a du souvent aller en Afrique.
— Détrompez-vous, il y est allé une fois pendant 3 mois, je ne sais pas combien de ces bêtes il a tué là-bas ni combien de dépouilles il a ramené mais je pense qu'on peut dire qu'il s'est fait plaisir.
— J'ai été étonné aussi de voir les tapis ornées de devises latines…
— Ils viennent du Vatican, c'est un cadeau.
— J'ignorais que le Vatican offrait ses tapis.
— C'est parce que vous ignorez qu'il y a eu un Pape dans ma famille, c'est tout.
Vladimir s'arrêta tout net alors que la Comtesse continuait de monter les marches. Elle se retourna en faisant la moue.
— Oui, un Pape. Mais c'est vieux tout ça, ce n'est pas très intéressant.
— Quand même ce n'est pas rien…
— À chacun son business comme disent les anglais, fit elle dans un geste d'insouciance. Bon, venez, je pense que tout le monde est arrivé, je vous préviens il y aura des gens que j'apprécie beaucoup ce soir, donc soyons mondains juste ce qu'il faut et laissons nous emporter par le mystère de cette très jolie fête slave.
Vladmir arriva à sa hauteur. Elle reprit :
— C'est avec une immense joie que j'ai fait donner ce dîner traditionnel, je pense que vous en apprécierez chaque moment, les gens qui sont là sont peut-être importants mais ils le sont surtout par la fidélité qu'ils ont envers ma famille. Et puis je vous ai fait une surprise : votre ami Piotr est là.
— Ce n'est plus vraiment une surprise, fit Vladimir en fronçant les sourcils.
— C'est vrai… mais voilà ce qui arrive quand on parle trop. Allons venez.
Quelques instants plus tard Laetitia et Vladimir se trouvèrent dans le grand salon, saluant les convives, pour la plupart fort souriants et distingués. Le personnel de maison commença le ballet du service avec beaucoup de distinction, l'endroit était très agréable et resplendissait de dorures, un bon feu rougissait dans la cheminée, transmettant sa chaleur apaisante. Le vent, au dehors, frappait les carreaux et la neige se mit à tomber. En quelques instants les vitres se couvrirent de buée et les domestiques fermèrent les rideaux. Comme à l'étage inférieur des tableaux couvraient les murs, d'augustes personnages y étant représentés dans d'aimables poses avec, cependant beaucoup plus de femmes que d'hommes. Laetitia s'en expliqua fort bien à l'occasion d'une saillie : “Notre famille est connue pour sa prédilection à produire des veuves !”. Vladimir retrouva Piotr qui le remercia pour l'opportunité que représentait pour lui cette avancée dans ces hautes couches sociales et aristocratiques. Vladimir se retrouva confus, ne sachant que dire mais décida d'assumer le fait que Laetitia se comportait comme une amie ou une protectrice à son égard. La charmante Małgorzata était présente elle aussi, très affable et souriante, elle discutait à l'autre bout du salon, son sourire était aussi pétillant que le champagne qu'elle était en train de déguster. Son rire fusait régulièrement à travers la pièce comme un son de clochette tintinnabulant. Il y avait aussi le patron de la librairie Démeraude que tous les convives appelaient Monsieur Raphaël, il était accompagné d'une jeune femme brune très élégante qui ne devait pas avoir 20 ans. Vladimir se senti rapidement à son aise. Il lui semblait à présent ridicule d'avoir imaginé tous les convives se tourner vers lui, comme si tout le monde se connaissait, le dévisageant, tel un intrus, incapable de pouvoir répondre à toutes les questions qu'on lui poserait car hormis les salutations d'usage personne ne s'adressa à lui directement. Vladimir , fort d'être animé par ce dédain pour ses propres peurs s'amusa à compter les convives, il y avait en tout douze personnes, 6 hommes et 6 femmes. Les apéritifs consommés, il vint le moment de se diriger vers la salle à manger, deux grandes portes s'ouvrirent sur la salle attenante qui semblait une réplique du salon, n'était la présence d'une cheminée supplémentaire. Une grande table avait été dressée et chacun fut amené à sa place par un valet qui s'occupa d'organiser le service. Laetitia l'appella Onze.
Vladimir reconnut le jeune homme qui avait interpellé Laetitia lors de leur première rencontre, il croisa son regard et lui sourit. Il apprit par la suite qu'il était attaché d'ambassade pour la France. Laetitia répéta son nom : Xavier-Christophe du Berny, Vicomte du Falvy. Ce dernier était accompagné d'un jeune homme, apparemment chroniqueur et journaliste pour le journal parisien “Le Soir”. Un dénommé Dominique Cadiot, qui dispensait à tout va ses pensées politiques sans grande distinction, se révoltant de tout, tentant de ne pas égratigner sa voisine de table, une musiciene de l'académie des Arts de Perle. Les critiques fusaient et Xavier-Christophe rit à gorge déployée, aucun invité ne semblait faire grand cas de l'aspect solennel que revêtait cette fête. Cependant, Laetitia demanda un peu de silence afin d'en préciser l'aspect rituel, sans se tromper elle évoqua les tablées ancestrales de Russie et d'Ukraïne célébrant cet authentique repas de Noël, elle donna quelques indications sur les plats qui allaient être servis et présenta le premier : la koutia.
— Foin de la gastronomie blasée ! Nous autres, aristocrates et gens de bonne compagnie, savons aussi nous contenter des saveurs exquises de la simplicité. Depuis que j'ai découvert ce petit trésor qu'est la koutia je ne mange plus que ça le matin ! Je vous souhaite bonne chère.
Les gens de maisons commencèrent le service et le plat fut servi dans de petits ramequins de porcelaine, il s'agissait de blé bouilli arrosé de miel, accompagné de sirop d'abricot et de raisins secs. Les convives, bien que montrant un enthousiasme de bon aloi semblèrent un peu étonnés par la rusticité de ce premier met. Piotr, à l'autre bout de la table précisa que, traditionnellement on ne devait passer à table qu'à la condition qu'une étoile commençât à briller dans le ciel. De riches candélabres éclairaient la scène faisant briller les couverts d'argent poinçonnés du monogramme “TRS” et les dorures des plats et assiettes. La koutia s'avérât excellente car servie avec un peu de lait sucré. Les discussions reprirent et la politique revint en premier plan, Cadiot relançait sans cesse ce sujet, jetant un œil le plus discret possible à l'inconnue qui accompagnait Monsieur Raphaël. Cette dernière gardait sa fière allure et son port de tête était véritablement altier même si sa parure était des plus modestes comparée aux fastes des autres dames de la table. Piotr la regardait aussi parfois à la volée et un dénommé Alexandre Saint-Georges du Valens (situé à la gauche de Laetitia), apparemment sensible aux charmes féminins demanda cette dernière de façon discrète qui elle était.
— Une certaine Louise-Émilie Scheiterhaufen, une Prussienne, chuchota la Comtesse. C'est une amie de Monsieur Raphaël.
— Mais encore ?
— Une journaliste. Je crois qu'elle écrit dans une gazette littéraire. Je ne saurais en dire plus. Monsieur Raphaël désirait nous la présenter.
— Bien jolie personne.
— Ma foi, elle n'a pas dit un mot depuis son arrivée, peut-être ne parle-t'elle pas le français ? Elle aura l'avantage de ne pas comprendre Cadiot, c'est déjà ça.
— Il la fixe.
— J'ai vu (puis revenant à Vladimir qui se trouvait à sa droite), la koutia vous semble-t'elle correcte Monsieur de Valeska ?
Le Moldave sourit.
— Aussi succulente que les discussions à cette table, c'est un régal et une caresse adressée à mes souvenirs d'enfance.
Bientôt on servit le borchtch, les pampouchkas, le tovtchenyky, les kholodets, l'houloubtsis, les vushkas et les varenykys, la Comtesse veilla aussi à ce que la table fut garnie de caviar, de blinis et d'esturgeons fumés en permanence ainsi que de carafons de vodka et du vin en grande quantité. En tout il y avait 12 plats comme le voulait la tradition.
Les invités rivalisaient d'esprit, Piotr se prit au jeu et s'enorgueillit de faire revivre la gravure des maîtres allemands, bientôt il sortit un petit carnet de sa poche et se mit à croquer les invités autour de lui, Monsieur Raphaël parla de l'actualité culturelle de Perle et annonça les prochaines activités de la ville en la matière, il décrivit le Ministère des Lettres, Sciences et Beaux Arts comme un petit cercle d'érudits paradoxaux en quête du Saint Graal et expliqua son rôle de chercheur de trésors. Il avait des agents dans toute l'Europe, prêts à trouver les livres les plus rares afin de les envoyer vers Perle en vue de constituer une nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. La plupart du temps il n'avait pas la possibilité de consulter les cargaisons de documents en arrivage des capitales européennes, un groupe d'experts s'en chargeait au Ministère puis lui envoyait le surplus et lui demandait conseil quand au choix des ouvrages à conserver à la Grande Bibliothèque de Perle. Il s'exclama qu'il n'aurait pas assez de 4 vies pour lire tout ce qui arrivait chaque mois et que la quintessence même des cultures européennes se trouverait à Perle dans une période qu'il estimait à 7 années. La musicienne de l'Académie de Perle, une violoniste appelée Geneviève Huneman-Vincens, expliqua à son tour que l'Opéra avait les mêmes vues, ce à quoi Cadiot rétorqua qu'il trouvait tout ceci très fantaisiste étant donné que la musique ne pouvait être possédée, les partitions appartenaient à tout le monde, on pouvait jouer Mozart ou Muffat à Vienne comme à Milan, Berlin ou Perle sans que rien n'y soit changé. Laetitia du lui expliquer qu'on ne pouvait pas s'approprier les œuvres mais qu'on pouvait s'accaparer les musiciens, les chefs d'orchestre & les chanteurs pour les jouer. Xavier-Christophe s'essaya à faire une synthèse de cette histoire de captation du capital artistique européen mais elle fut maladroite car tout le monde avait raison et personne n'avait tort, ce qui fut souligné par Piotr, qui s'arrêta cependant assez tôt car son principal commanditaire et employeur travaillait pour le Gouverneur et qu'il se tenait assis à quelques sièges de lui. Dinah de Fleury, savant de profession changea de sujet avec beaucoup d'à propos et évoqua les recherches en matière d'aéronautique menées par le Gouverneur. Il était question d'envois d'aérostats en direction de Khugnu Khan pour étudier la diversité des massifs montagneux de la région. Une danseuse blonde, assise à la droite de Piotr, en bout de table rappela que la légende voulait que le Gouverneur fut né à Kharkhorin, dans la province d'Ovörkhangai et qu'il était devenu riche à l'âge de 16 ans en trouvant un fabuleux trésor dans les montagnes. Małgorzata, qui se trouvait près de Vladimir lança un tonitruant :
— Il a trouvé le trésor de Gengis Khan !
Ce qui amusa les uns et laissa dubitatifs les autres. Quand à Vladimir il trouva qu'une telle innocence eût mérité qu'on se mit à genoux.
Les plats se succédaient un à un tandis que les convives continuaient de parler au sujet du Gouverneur et de la cité. Laetitia resplendissait et minaudait à tout va avec légèreté, au bout d'un moment elle demanda aux convives quel était leur vœu le plus cher en matière d'art. Piotr avoua qu'il aurait aimé avoir la technique d'un Dürer ou d'un Schongauer et qu'il faisait son possible pour s'approcher de la qualité de ces orfèvres, la violoniste Geneviève cita Stradivarius et elle confessa que l'art de la lutherie était un projet de toujours, elle désirait fabriquer le plus bel instrument du monde. Dominique Cadiot faillit s'étouffer d'une boulette de viande à ce moment-là et toussa bruyamment, Małgorzata se permit de lui donner quelques coups secs sur le dos et c'est les larmes aux yeux qu'il estima n'avoir de l'intérêt que pour les prosateurs et les politiciens.
— Vous pouvez considérez que c'est de l'art si vous répondez à ma question, intima Laetita d'un air rusé tandis qu'elle jouait avec sa fourchette.
— Hé bien… Je ne vois qu'un seul maître en la matière en ce moment et je préfère les gens bien vivants.
— Et qui est-ce ? demanda Xavier-Christophe.
— Bon sang ! Mais c'est Talleyrand, qui voulez-vous que ce soit, cet homme… ce diable est increvable ! Il a fait l'Ancien Régime, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, les Cents-Jours… il a assisté à 4 couronnements ! Voilà un homme qui sait s'accrocher au pouvoir.
— Ou manger à tous les rateliers, rétorqua Xavier-Christophe… mais je vois ce que tu veux dire, c'est homme est un maître dans sa spécialité comme tu dis, il a droit à notre admiration.
— Et vous Xavier-Christophe ? demanda Laetitia, qu'auriez-vous aimer faire ou être ?
— Moi… mais ma chère j'aurai aimé être un grand romancier ou un grand poète.
— Attention, ce n'est pas la même chose, la poésie élève l'âme alors que le roman est une distraction.
— Vous croyez ? Moi je pense que les meilleurs livres sont ceux qui nous transmettent un héritage, peu importe leur forme ou leur épaisseur, peu importe par qui ils ont été écrits ni dans quel but. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes insensible à un beau roman d'amour tout de même…
— J'avoue n'avoir pas le temps d'en lire.
— Et si je vous en écrivais un ?
— Oh mais ce serait tout à fait splendide, je pourrai m'exalter de ce noble travail, je vous dirai alors (la Comtesse repoussa son siège et se leva, les bras tendus vers le ciel, droite comme un cierge pascal, puis s'écria d'un air moitié dolent moitié réjoui) écris moi ! Écris moi je t'en supplie, un mot, une lettre, un roman. Oui ! Un roman d'amour et même… vous m'effeuillerez dedans !
En disant ses mots elle fit mine d'être frappée au cœur par un invisible trait et l'assemblée se mit à rire en l'applaudissant, Xavier-Christophe se sentit un peu gêné mais finit par s'esclaffer à son tour. Małgorzata lança :
— Tu serais une excellente tragédienne Tissia, je suis sûre qu'une foule d'admirateurs se jetterait à tes pieds chaque soir de représentation.
— Je n'ai pas besoin de ça mon amie, répliqua du tac-au-tac la jeune femme blonde aux traits de poupée. Je suis tourmentée chaque jour par un nombreux courrier de demandes en mariage, je n'ai même pas le temps de répondre : non !
Tous rirent. Et Laetitia posa à nouveau la question, cette fois-ci à Monsieur Raphaël.
— Hé bien, toussota-t'il faiblement, j'aurais de bonne grâce cédé aux attraits du voyage… Mais ça ne compte pas pour de l'art…
— Tout à fait, répondit Laetitia, mais vous êtes entouré de ces livres précieux toutes la journée, de ces petits bijoux, de ces reliures enveloppant élégamment ces ouvrages dorés sur tranche, des fascicules rares et abscons au profane donc vous pouvez, je vous l'accorde, nous dire en quoi consisterait votre rêve.
— Je vous remercie, figurez-vous que ces livres sont autant de portes ouvertes vers d'autres cultures et j'ai toujours pensé que ces portes étaient les meilleurs invitations qui soient pour se mettre en route et aller à la rencontre de nouveaux espaces. Pensez-donc que Christophe Colomb a découvert les Amériques il n'y a que deux siècles et demi ! Qui vous dit que d'autres espaces vierges n'attendent pas d'être foulés par le pied de l'homme, sait-on ce qu'il y a au plus profond de l'Afrique, que se passe-til au Grand Nord ? A-ton déjà découvert tous les pays habitables et habités ! Et l'Atlantide ! L'Hyperborée ! Thulé ! Panchaïe ! L'Île Heureuse ! Ces mondes n'existent-ils pas quelque part ?
— Et pourquoi pas la Lune aussi pendant qu'on y est, siffla Cadiot entre ses dents, suffisamment fort pour s'attirer le regard noir de la moitié des convives.
— Mais oui Monsieur Cadiot, pourquoi pas la Lune ! Qui vous dit qu'il n'existe aucun passage vers cet astre ? Lucien de Samosate écrivait dans son “Histoire Vraie” que tous les personnages illustres s'y rendaient après leur mort.
— Je crois Monsieur Raphaël qu'il faut garder ce projet pour la fin, vous vous y rendrez par vos propres moyens.
La répartie n'était pas fine mais elle fut bien prise par l'assemblée et Monsieur Raphaël ne sembla pas s'en offusquer, au contraire il s'en amusa et se tourna vers sa voisine Prussienne, muette jusqu'à présent.
— Et vous Mademoiselle Scheiterhaufen, que pourrait être le couronnement de votre carrière ?
La jeune personne posa son verre avec délicatesse, sa tête était penchée et elle regardait les gens légèrement par dessous dans une espèce de moue de défiance. Son sourire s'étendit sur son visage, sa bouche était grande, charnue et finement ourlée. Xavier-Christophe, situé à sa droite pouvait apprécier pleinement ce profil parfait, ce nez aquilin, ce menton tout juste rebondi qui surplombait un cou d'une finesse inouïe, ces joues à peine rosées, ces mains graciles, cette peau de lait tendre et diaphane. Les hommes retenaient leur souffle devant tant d'élégance naturelle, devant ce maintien irréprochable et cette grâce époustouflante qui se se manifestait en si peu de gestes. Ils remerciaient silencieusement Monsieur Raphaël de lui avoir donné la parole, enfin, pour qu'ils puissent se tourner vers elle et l'observer sans que cela soit déplacé. En peu de mots et pour faire simple il émanait de Louise-Émilie Scheiterhaufen un charisme dramatique et une nature altière qui faisait tourner les esprits et se taire les plus bravaches.
— Je crois que je travaillerai à redonner toute sa superbe au Saint-Empire Germanique, Bonaparte a affaiblit l'Europe avec ses guerres, il y en avait de plus utiles et au lieu d'unir l'Europe sous la bannière du christianisme romain il l'a saigné à blanc et à provoqué un éclatement qui s'en ressentira dans l'avenir quand les barbares déferleront à nouveau parmi nous.
Małgorzata s'empressa de répondre.
— Mademoiselle, excusez-moi mais pourriez-vous précisez ce que vous entendez par “barbares” ? Je suis Polonaise, insinueriez-vous que j'en fait partie ?
— Mais enfin ! s'écria-t'elle tempétueusement. Que se passe-t'il en Europe ? Nous avons tous baissé la tête devant Bonaparte, nos traditions sont perdues et une ville comme Perle est érigée en Europe par la seule volonté d'un mongol ! La cupidité nous fait nous débarrasser de notre patrimoine !
— Qu'est-ce que cela me fait ? Vous ne répondez pas à ma question, suis-je une barbare ? Suis-je responsable de l'abdication de François II ? Sous-entenderiez-vous que tout ce qui n'est pas germanique…
— Non ! Vous êtes slave ! Je ne parle pas de vous et je ne maudis pas le peuple français non plus…
— Encore heureux, fit Laetitia en direction de Vladimir et en faisant une petite moue pincée.
— Ce que je dis c'est que l'éclatement du Saint-Empire a permit, entre autres, la fondation d'un pays comme le Rêve, en plein centre de l'Europe. Et qu'avons-nous à présent pour nous en prémunir, le Tsar de toutes les Russies ? Charles X ? Vous avez voulu la fin des Habsbourg et voici une Europe prête à accepter n'importe quoi de n'importe qui !
Laetitia reprit la parole, cette fois de façon à ce que tout le monde l'entende.
— Mademoiselle, pour ma part, personnellement et je peux vous l'assurer je n'ai pas désiré la fin des Habsbourg. Personne ici n'a désiré la fin des Habsbourg et nous sommes trop jeunes pour avoir voulu la fin de votre Saint-Empire Germanique. Je comprend que vous soyez nostalgique et que vous ayez des idées politiques affirmées mais à cette table vous trouverez une Polonaise, un Russe, un Moldave, une Italienne et quelques Français et je crois que tous ne partageront pas votre avis, il est déjà assez difficile de s'entendre quand à ce que nous désirons souper quand nous sommes au restaurant pour ne pas voir que la discussion que vous être en train de déclencher va mettre le feu aux poudres dans les minutes qui suivent. Je vois bien que vos intentions sont naturelles mais serait-il possible que nous ne parlions pas trop de politique céans ? Ou du moins, je vous propose d'approfondir tout ceci quand nous serons plus tard au salon, je le fais car je prend en considération votre fougue et que je ne voudrais pas avoir l'air de vous priver de l'expression de vos opinions, simplement nous allons dîner paisiblement en premier lieu et profiter de cette fête religieuse si vous le voulez bien.
Sans attendre de réponse elle claqua des mains afin que les derniers plats furent servis, la semonce était sans appel mais suffisamment adroitement tournée pour que la jeune Prussienne obtempère, le regard plein de malice et sans doute ravie que le conseil de l'hôtesse prive les convives des réponses qui leur brûlaient désormais les lèvres. Aussi, les discussions reprirent avec difficulté mais au bout de quelques minutes chacun avait oublié l'incident et Mademoiselle Scheiterhaufen s'entretenait d'un autre sujet avec le Vicomte du Falvy et Monsieur Raphaël.
Laetitia se pencha vers Vladimir et lui dit de façon discrète et placide :
— Vous avez vu cette walkyrie salonarde ? On lui donne la parole et en 3 mots il était moins une qu'elle ne déclenchât une nouvelle guerre de coalition, mais elle aurait été bien seule face à tous, pour un peu je passais pour une despote… Małgorzata était prête à l'étriper ça ne fait aucun doute. Elle ne s'en doute pas mais j'ai plutôt œuvré pour son salut à l'heure qu'il est. Il est des propos qu'il vaut mieux garder pour soi ici. Ces pamphlets sont aussi barbants qu'une suite d'amendements constitutionnels. La faut à qui ? La faute à Cadiot qui, parce qu'il est journaliste prend l'habitude d'exhiber ses idées politiciennes, on dirait un épervier prêt à fondre sur n'importe quel campagnol, les dîners sont pour lui des tribunes… si au moins il était bon orateur cela serait réjouissant mais non, il est juste fat. Croyez-moi, je sais reconnaître un intellectuel véritablement intelligent. La convenance est-elle devenue une discipline si sévère qu'on ne sache plus en faire montre en société ?
— Cependant, pour en revenir à cette demoiselle, je crois que son charme naturel l'aurait protégé des plus véhéments, il y a quelque chose de magnétique dans son apparence qui semblait tétaniser l'auditoire et qui n'aurait pu la rendre véritablement méprisable.
— Je ne sais pas ce que vous entendez par tétaniser, je crois surtout, en utilisant un raccourci imagé, qu'elle est la jument que tout le monde rêve de dresser et elle appelle la cravache volontairement, ce n'est pas irresponsable, c'est de la provocation… mais je sais brider les chevaux d'escadron les plus emballés… et puis on ne dit pas du mal de Napoléon à cette table, n'oubliez pas qu'il était corse tout comme moi, zut alors !
Quelques instants plus tard, les desserts arrivèrent : pounchkis polonais, strudels au pavot et à la crème d'abricot, vatrouchkas servis avec de la confiture de cerise accompagnés de Wisniowka et de punch brûlant, les convives remercièrent Laetitia pour ses bons soins et le choix très sûr des mets et accompagnements. Elle se trémoussa dans son fauteuil en baissant les yeux et fit apporter du champagne grand cru tout en complimentant tout le monde pour lui avoir fait l'honneur de venir pour cette fête typiquement slave. Deux grands gaillards entrèrent alors avec zèle dans la salle à manger pour jouer des airs traditionnels à la balalaïka et tandis que la fête battait son plein Vladimir eu l'irrésistible envie de prendre l'air, ses yeux étaient cuisants et sa tête tournait sous l'effet des alcools. Laetitia remarqua son teint de plus en plus pâle et lui conseilla d'aller sur le balcon du salon quelques instants.
Une horloge indiquait une heure du matin quand on lui ouvrit la grande fenêtre et tandis qu'il patientait devant la cheminée il cru voir le visage de Sophia la Sœur du Rêve se refléter dans l'immense miroir en face de lui. Elle lui fit un imperceptible sourire tendre et délicat puis s'estompa, laissant place au reflet de son propre visage qui commença à disparaître lui aussi. Il pouvait voir derrière lui, à travers lui les convives restés dans la salle à manger et Laetitia qui tournait la tête vers lui, l'air inquiet.
Il s'effondra dans un bruit sourd sur le tapis moelleux.
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10.05.2009
La Nuit, I.VII
CHAPITRE SEPT
La Villa Strangiato
Vladimir se tourmenta le temps qu'il restait avant de donner une réponse. Sa principale préoccupation venait du fait de ne pas connaître le nombre de personnes invitées à ce dîner. Étant donné que Sviata Vetcheria était une des fêtes slaves les plus populaires il était quasiment certain que la Comtesse allait organiser quelque chose de fastueux, or Vladimir craignait de rencontrer trop de gens en même temps. Cela devenait une évidence : il fuyait ses congénères, de quelque nationalité qu'ils fussent. Mais il devait prendre en compte que son hôtesse le savait elle aussi, qu'elle avait senti son trouble lorsque les discussions se faisaient plus gaies et plus futiles. S'il restait seul ce soir là il gagnait ce qu'il avait toujours eu, une tranquillité certaine et la possibilité de sortir voir les festivités de la rue, assis sur un banc, scrutant les fenêtres, solitaire et taciturne. S'il acceptait l'invitation, en revanche, il s'exposait à toutes les surprises, agréables ou non. Le temps passait et il n'arrivait pas à se décider, il faisait les cent pas dans sa chambre. Plusieurs questions interféraient dans son esprit, il ne comprit pas tout de suite comment Laetitia avait eu son adresse, puis il se souvint l'avoir donné à Piotr alors qu'elle était là ; ensuite il se demanda s'il fallait en vouloir à la jeune femme de le presser autant à accepter sa compagnie mais il s'arrêta à la conclusion que tout ceci était tout à fait banal, son angoisse devait se ressentir, sa tranquille mélancolie devait interpeller les gens avec qui il discutait et la Comtesse l'avait pris en sympathie, pensant peut-être l'amener à des sentiments plus gais. Mais pouvait-on penser sérieusement pouvoir changer l'existence d'une personne aussi morose que lui en l'invitant à un dîner, en présence de quelques dizaines d'invités ? Il se souvint du ton mi-figue mi-raisin de Laetitia au musée, insistant sur le fait qu'il n'arrêtait pas de fuir les occasions de se lier d'amitié, elle avait l'air véritablement préoccupé par ses humeurs et sa maussaderie. Il en vint à regretter de ne pouvoir en parler au fantôme de William Blake, afin de lui demander conseil, puis se trouva sot d'avoir si peu de vaillance face à ces mondanités somme toutes très ordinaires. Car les réceptions entre aristocrates sont l'endroit des plus futiles généralités, il le savait. Finalement il arriva à l'idée d'un souper en tête à tête avec la Comtesse, ce qui lui parut tout à fait déplacé car elle ne devait pas ignorer que ces festivités étaient le théâtre de bien des réjouissances familiales, d'une célébration publique que l'on partageait avec un grand nombre de gens. Non, elle n'aurait pas pu profiter de cette occasion pour l'inviter lui, seulement lui… et qu'avait-il à dire, que pouvait-il raconter ?
Il était 2 heures, les gens s'affairaient dans la rue et les fiacres passaient dans un grondement affaibli par les rideaux de la chambre 36. Machinalement il ouvrit la petite armoire pour regarder pendre ses habits, il avait peu de choses à se mettre mais il commença à aligner ses affaires sur son lit, l'air perplexe. Et puis il se souvint qu'il n'avait pas fêté Sviata Vetcheria depuis son enfance. Que cette fête était interdite chez son père. Il s'assit sur le lit et se passa la main droite dans les cheveux, plusieurs fois, en grimaçant presque. Comment avait-il pu imaginer que son entrée dans le monde, parmi les peuples d'Europe, se serait passée de manière progressive et anonyme ? Surtout dans cette ville extravagante qu'était Perle, où tout restait à construire, à créer, à sublimer, en un mot : à vivre.
Finalement il se senti confus devant ces fausses difficultés, conscient que ses seuls problèmes venaient de son caractère pusillanime et timoré. Et quand le messager de Laetitia Marie du Tapis Rouge de Sixte vint toquer à sa porte pour recueillir sa réponse il su intimement que la Comtesse ne lui ferait plus d'autres faveurs et qu'elle considérerait son refus comme un camouflet. Alors il accepta l'invitation et précisa même qu'il était très honoré et heureux de se rendre à ce dîner. On lui signifia poliment de se tenir prêt pour 9 heures : un fiacre passerait le prendre. Il demanda à ce que la Comtesse soit remerciée pour sa gentillesse et sa courtoisie puis, une fois le messager congédié, s'effondra sur son lit les mains sur la tête, fixant le plafond, la bouche ouverte, ennuyé de ce qui avait fini par devenir une obligation.
La journée passa rapidement et Vladimir sentait en lui un étrange mélange d'exaltation et d'angoisse, oscillant entre d'extrêmes sentiments. Voyageant de l'acrimonie à l'enthousiasme il tentait d'éviter d'y penser mais se rendait compte que c'était impossible, invariablement de nouvelles questions le saisissaient. Finalement il se rendit dans le cabinet de toilettes, s'aspergea le visage et décida d'accepter sa propre décision puis il choisit la tenue la plus appropriée aux circonstances. Le soleil déclinait imperceptiblement à travers les rideaux de la chambre, la lumière se modifiait doucement minutes après minutes, ce soleil si bas à l'horizon en hiver avait peine à réchauffer Perle. Vladimir regardait les gens par la fenêtre, l'air absorbé, trouvant à présent que le temps ne passait pas assez vite. Puis il sursauta. Un cadeau. Il fallait un cadeau. Offrir un présent à son hôtesse pour son attention, lui montrer qu'il jouait le jeu, qu'il pouvait être aussi un être sociable et mondain. Il prit ses affaires à toute hâte, mit ses lunettes aux verres fumés, sortit de la chambre 36, dévala les escaliers de l'hôtel et se retrouva dans la rue. Il ne savait pas vraiment ce qu'il devait chercher, que pouvait-on offrir à une Comtesse corse ?
Tandis qu'il pensait, son regard se posa sur le banc en face de l'hôtel. Un petit garçon était assis, seul. Il portait des vêtements de velours vert ainsi qu'une casquette et se tenait la tête entre les mains, fixant un point invisible à ses pieds. Vladimir s'étonna de la solitude du jeune garçon et s'approcha de lui dans l'intention de lui demander où était ses parents mais il recula bien vite quand l'enfant leva sa tête et le regarda. En effet, ce regard le troubla sur le champ. Il ressentit immédiatement une impression de déjà-vu. Le garçon le fixait impérieusement sans manière aucune, et il sembla à Vladimir qu'un sourire narquois vint naître sur ses traits. Le Moldave resta immobile quelques secondes ne sachant que faire puis marcha en direction de la rue la plus proche, sous le coup d'une désagréable sensation qu'il ne s'expliquait pas véritablement.
Il fit quelques mètres à regarder les vitrines, dubitatif et troublé. Ce qui s'offrait à ses yeux lui semblait futile. Devait-il offrir un parapluie ? Du savon parfumé ? Une paire de gants ? Il imagina le regard de la Comtesse après la remise du présent et rien ne semblait aller. Après quelques minutes il entra chez un confiseur et opta pour du chocolat à croquer provenant des manufactures de John Cadbury ainsi que des pralines et du nougat provençal. Il ne connaissait pas les goûts de Laetitia mais il était certain que son présent serait considéré une charmante attention. En sortant de l'échoppe il entendit sonner 7 heures et décida d'aller se promener un peu avant de rentrer à l'hôtel. Sa décision était forcée, il le savait bien. Il savait qu'il n'avait pas envie de croiser à nouveau le regard de glace de ce détestable enfant qui l'avait dévisagé sans aucune retenue quelques minutes plus tôt. Alors il marcha quelques minutes en direction de l'Opéra puis entra dans un estaminet pour y commander une mominette. Il essuya le carreau de sa manche pour regarder au dehors les gens passer dans la rue, parfaits inconnus dans cette ville de rêve. Les femmes étaient apprêtées et élégantes, vêtues pour la plupart de manteaux de fourrure, de toques et de chapeaux typiques de la mode de leurs pays. Il rêva ainsi à contempler la vie des autres pendant de longues minutes, si longues que 8 heures vint à sonner. Alors, il se leva, prit son paquet, paya et se mit en route. Il n'y avait plus personne sur le banc et les fiacres commençaient leur manège à portée des hôtels, prenant et déchargeant leurs clients en vue de les amener à bonne destination. Vladimir se hâta de monter passer la dernière heure dans sa chambre, ajustant son costume, rectifiant les plis de son col ou sa cravate, tapotant sur son chapeau avec morgue. Le carillon de l'horloge située sur le palier sonna les 9 heures et il entendit toquer timidement à sa porte. Il soupira et ouvrit avec une fausse nonchalance. Laetitia était devant lui, son regard doré le fixant joyeusement. Tandis qu'elle s'adressa à lui candidement une mèche de cheveux blonds glissa sur sa joue.
— Bonsoir, vous êtes prêt ?
Vladimir écarquilla les yeux, s'interrogeant sur la présence de la Comtesse à son hôtel.
— … mais… et vos invités ?
— Vous ne voulez pas céder à la bienséance et me répondre un bonsoir de courtoisie, hein ? Un petit bonsoir, ça ne mange pas de pain vous savez.
— Oh ! Si. Bonsoir, je suis navré, je me disais que votre place…
— Ma place ! Ah ! J'ai des gens pour ça et je les rémunère assez grassement pour qu'ils se passent de moi. Je n'ai qu'à claquer mes doigts (elle fit le geste) pour que tout se mette en place. Vous ne pensiez pas que je viendrais vous chercher moi-même, n'est-ce pas ? Hé bien, sans vouloir vous offenser je me suis dit que vous pourriez être subitement devenu souffrant, alors il m'a semblé être de mon devoir de prendre de vos nouvelles directement. Vous voyez, je ne suis pas folle, on peut dire que je suis tout à fait cohérente et même que j'ai de la suite dans les idées. Ah !
Vladimir sourit. L'attention était à la limite de l'impolitesse, cela ne se faisait pas de venir chercher les gens chez eux, mais elle faisait partie de l'insolente manière qu'avait la Comtesse de toujours se comporter. Avec espièglerie.
— Vous venez ?
Vladimir alla chercher le paquet sur la table puis referma la porte derrière lui silencieusement.
— Vous portez toujours ces lunettes ? C'est pour faire joli ? Pour vous donner un genre ?
— J'ai les yeux sensibles.
— À 9 heures du soir en hiver, à d'autres ! Il va falloir faire mieux Monsieur de Valeska.
Vladimir ota ses lunettes et les rangea dans sa poche.
— Je n'avais pas souvenir de les porter.
— Ah ouais ? Vous deviez être sacrément troublé alors !
La comtesse descendit les escaliers ce qui permit à Vladimir de détailler sa vêture. Elle portait un magnifique manteau de couleur rouge, ses cheveux dorés tombant et rebondissant dans sa capuche. La taille était cintrée et soulignée par une épaisse ceinture de cuir. À mi-chemin Laetitia se retourna.
— C'est pour moi votre paquet ? Oh, je sais, je ne devrais pas demander mais j'imagine bien que ce n'est pas pour ma cuisinière. Ou alors sont-ce des spécialités moldaves ?
Vladimir la dépassa en souriant.
— Non c'est bien pour vous. Vous êtes quelqu'un de bien curieux je trouve.
— Mais oui ! Absolument ! Et encore ce n'est pas le moindre de mes défauts. J'en ai plein et je ne m'en cache pas. Vous savez, Vladimir… d'ailleurs vous voyez là je suis familière en vous appelant par votre prénom… mais non. Enfin oui. Je disais vous savez, il y a une chose qu'il faut que vous sachiez, je suis peut-être effrontée mais cela fait partie d'un talent inné de persuasion chez moi. Quand je demande quelque chose, on me le donne. Je ne dépasse jamais la limite de la bienséance parce que mon attitude reste courtoise. Même quand je viens vous chercher pour un dîner. Allez, avouez que c'est une bonne surprise.
— Je ne peux pas dire le contraire…
— Alors sapristi pourquoi ne dîtes-vous pas “oui” tout simplement ? Votre formulation négative finira par vous jouer des tours. Enfin je dis ça, je ne voudrais pas vous chahuter, j'ai bien compris que cela représente un effort pour vous de vous montrer en société, à ce titre je dois vous dire qu'il y aura des gens ce soir à notre table.
— Je n'imaginais pas qu'on puisse fêter Sviata Vetcheria en tête à tête.
— J'aurais pu prétexter mon ignorance pour le faire.
Vladimir s'arrêta net.
— Pourquoi ne pas l'avoir fait alors ?
— C'est ce que vous auriez voulu ?
Il se passa une dizaine de secondes où le silence marqua d'autant plus le manque de répartie du Moldave.
— Ah ! Vous ne savez pas quoi répondre. (Laetitia descendit quelques marches en souriant). J'ai toujours le dernier mot avec vous. Sauf quand vous partez sans prévenir. (Elle se retourna). Dîtes-vous bien que j'aime vous taquiner. Ce n'est pas bien méchant. Qu'importe ce que vous avez pensé, ce soir vous avez accepté mon amitié et vous avez aussi accepté que je sois venue vous chercher. Je le vois. Avons-nous besoin d'en dire plus ?
— Certes.
— Un homme du monde doit toujours rester éloigné de tout sentiment de pression… (elle fit la moue) enfin, pas trop quand même.
Ils traversèrent le hall, puis la chaussée, avant de s'engouffrer dans le fiacre. Laetitia lança au cocher : “ Quinze ! À la maison ! “ puis se tourna vers Vladimir en riant “ J'ai l'impression de commettre un enlèvement.”
L'équipage se mit en route sur les pavés, dans une course chaotique, Vladimir se trouvait dans le sens de la marche tandis que Laetitia lui faisait face. Elle dégrafa son col puis défit quelques boutons de son manteau, la tête légèrement baissée, une mèche blonde vint pendre sur son nez. La lumière des réverbères jouait à cache-cache avec le visage de la comtesse, laissant deviner la finesse de ses plus jolis contours. Elle regardait Vladimir par en-dessous, un léger sourire en coin.
— Quand j'aurais fini, vous me laisserez voir ce qu'il y a dans votre paquet ?
— Bien sûr, c'est un présent pour vous.
Elle sourit de plus belle et s'arrêta au troisième bouton, laissant voir le port d'un serre-cou de velours blanc où était attachée une pierre précieuse de couleur rouge puis reprit :
— Vous savez, là je m'étonne moi-même, vous devez trouver que j'ai un certain aplomb. Et bien pas du tout, je suis troublée par mon audace. Enfin, vous devez penser que les Françaises ont des coutumes assez étranges. Venir chercher un homme à son hôtel est bien la dernière chose que les usages nous apprennent. Mais je n'y tenais plus, je voulais être sûre que vous seriez là et que vous vous ne défileriez pas.
— J'avais donné une réponse positive.
— Tatata… je connais ce genre de choses, on dit oui, ensuite la journée passe et puis on regrette. Alors on se casse la jambe, on s'empoisonne, on reçoit des amis fraîchement débarqués du fin fond de l'Europe et puis on annule. Je savais que vous ne pourriez pas refuser en face de moi.
— Mais je ne comptais pas annuler, j'étais prêt comme vous avez pu le voir. Prêt à affronter…
— Prêt à affronter ? Prêt à affronter un savoureux dîner avec d'exquises personnes ? La vie doit être bien douce en Moldavie si ce genre d'invitation vous paraît un supplice.
— Prêt à affronter la présence d'inconnus qui me questionneront sur mes opinions, mes goûts, mon histoire, mon actualité.
— Ah oui, prêt à discuter avec des gens cordiaux qui vont s'enquérir de savoir qui vous êtes, si la vie vous est agréable à Perle, si vous désirez encore un peu de vin français… oui je vois, un vrai supplice, tudieu !
Vladimir s'habituait au ton volontairement accorte de la jeune femme. Elle lui était sympathique, on aurait pu même dire qu'elle représentait tout ce qu'il désirait avoir : un caractère trempé, audacieux, drôle, tout semblait être accordé à la Comtesse et sa position sociale ne se manifestait par aucune supériorité. Elle parlait à tout le monde avec entrain, mettant chacun sur le même pied d'égalité. Il s'en était rendu compte en prenant son propre exemple et puis aussi de la manière dont elle avait accueillit Piotr. Ce qui lui fit poser la question :
— Le graveur russe qui était à la conférence est-il resté tard la dernière fois ?
— Plus tard que vous. Ah ! (elle fit une pause après cette saillie). Oui il est resté jusqu'au bout, il avait l'air de bien s'entendre avec Małgorzata, n'étaient ces soucis politiques entre leurs deux pays peut-être seraient-ils devenus amants. (elle éclata de rire, un rire un peu rauque et un peu forcé mais qui restait tout à fait agréable à entendre tant il émanait de lui une ardente suavité, puis reprit) Non, je plaisante. Nous sommes restés quelques temps à discuter et puis… et puis… (elle regarda par la portière) Dîtes-moi, si vous ne m'offrez pas votre présent maintenant vous allez devoir me l'offrir devant tout le monde.
Vladimir, tendit son paquet qui était posé à côté de lui sur le siège moelleux. La Comtesse se permit de le secouer légèrement puis défit le nœud et ouvrit la boite. Elle gloussa en voyant le contenu puis tendit à son tour le paquet à Vladimir.
— Vous voulez une praline ?
— Mais c'est pour vous.
— Oui je sais, mais vous ne voulez pas en prendre une ?
— Pas avant que vous n'en ayez prise une.
— Oh ! Alors si elles sont empoisonnées, vous ne me laissez aucune chance Monsieur de Valeska. C'est bien ça ?
— Mais elles ne sont pas empoisonnées !
— Alors, prenez en une s'il vous plaît. Vous me fâcheriez si vous vouliez en goûter une et que vous ne le fissiez pas. Allez, prenez…
Vladimir s'exécuta et porta le bonbon à la bouche, le dégusta et l'avala.
— Elles sont bonnes ?
— Excellentes, quoi que c'est la première fois que j'en mange une. Et vous ?
— Moi… moi, je les dégusterai plus tard. (Elle referma la boîte). Je suis touchée que vous ayez pensé à me faire ce petit cadeau. Oh ! Comme je suis contente de cette soirée ! Je suis joie ! Je suis joie ! fit-elle en se trémoussant.
Après que ces mots furent prononcés le fiacre s'arrêta quelques instants devant une large grille de fer puis quitta le pavage des rues de Perle pour s'engager dans une allée gardée d'arbres. À la faveur d'un tournant Vladimir put apercevoir une imposante bâtisse de type anglais éclairée de flambeaux.
— On arrive dans ma garçonnière !
— Votre ?
— Ma garçonnière ! C'est un terme qui fait fureur à Paris en ce moment.
— Et qu'est-ce donc ? Cela veut-il dire que vous vivez entourée de jeunes hommes ?
— Non, pas tout à fait, on parle de garçonnière pour indiquer une petite maison qui sert fréquemment à des rencontres amoureuses. Un peu pour se cacher. Ce terme m'amuse alors j'ai décidé que la Villa Strangiato serait rebaptisée ainsi. Mais… ne vous en faîtes pas, je trouve les choses de l'amour par trop fatigantes, et du reste j'habite surtout en centre ville avec ma sœur Charlotte. Cependant la villa est tout à fait comme il faut pour recevoir : si les invités sont un peu ivres il y a 18 chambres, ce qui est fort pratique. J'occupe l'aile ouest pour ma part. Quand je suis lasse des dissipations de la société je viens ici car je suis sage comme une image vous savez ? (puis elle murmura, pensive) Je vais finir engloutie dans mes aveux…
Le fiacre s'arrêta devant un escalier massif comptant une trentaine de marches, une jeune femme sortit de la demeure, une lampe à la main, et se rendit jusqu'au véhicule. Laetitia demanda à Vladimir de sortir et de l'aider à descendre. Une fois ceci fait elle s'adressa à la domestique venue l'accueillir.
— Douze, j'aimerais que vous accompagniez Monsieur de Valeska au grand salon… cela me permettra d'avoir le temps de m'entretenir avec le majordome au sujet des mets que l'on nous servira.
— Bien madame.
— Oh et puis, apportez ceci dans ma chambre (elle tendit le paquet de confiseries puis se tourna vers Vladimir). Monsieur, je vais rejoindre le grand salon dans quelques minutes, je vous laisse le soin de vous présenter, mais si vous préférez m'attendre dans le vestibule ou le hall vous pourrez admirer quelques pièces intéressantes provenant de la collection de chasse de ma famille (elle fit une moue amusante). Je vais vous laisser à présent, Douze va s'occuper de vous.
Laetitia disparut dans l'obscurité. Le fiacre s'ébranla de nouveau laissant Vladimir seul avec la jeune domestique au pied des marches.
— Si Monsieur veut bien me suivre.
Vladimir emboîta le pas de la jeune femme, grimpa les marches, passa à proximité du système des flambeaux et entra dans l'imposante demeure. La domestique ouvrit une double porte et invita le Moldave à entrer. Une fois dans le hall, elle prit son manteau et son chapeau et lui indiqua l'escalier qui menait au grand salon.
— Mademoiselle du Tapis Rouge ne tient pas à observer le protocole des présentations, elle trouve plus sympathique que les gens se croisent chez elle comme s'ils étaient chez eux. Il est probable qu'elle se réserve le loisir de vous présenter les convives que vous n'auriez pas déjà rencontrés, aussi vous pouvez rester dans le hall si cela vous est agréable ou monter au grand salon par cet escalier. Les collections dont parlait Mademoiselle du Tapis Rouge à l'instant se trouvent dans cette galerie (elle désigna une salle sur la gauche). Si vous aviez besoin de quoi que ce soit il y a des sonnettes près des cheminées, si vous le permettez je vais continuer mon service à présent, à moins que vous ayez besoin d'un renseignement.
Vladimir fit non de la tête, regarda la domestique s'en aller, tourna les talons et se rendit dans la galerie. Là, un magnifique spectacle l'attendait.
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11.04.2009
La Nuit, I.VI
CHAPITRE SIX
L'art de hanter une chambre.
— Sir ?
La voix résonna en anglais dans la chambre de Vladimir qui s'était assoupi . Ce dernier gisait, habillé, à même le lit de la petite chambre de l'hôtel Vltava, harassé par la nuit qui venait de s'écouler, des impressions qu'il avait connues, des rencontres stupéfiantes qu'il avait faites.
— Sir ? Qui êtes-vous et que faites-vous dans ma chambre ?
Vladimir ouvrit les yeux et scruta la pénombre ambiante, la faible pâleur des réverbères éclairait doucement la chambre à travers les rideaux et tout semblait normal. Ses yeux s'attardèrent un instant sur le plafond et, d'un mouvement descendant son regard arriva jusqu'au pied de lit. Un visage blême s'y trouvait. Le visage blafard d'un homme au crâne dégarni, la face ronde, les yeux saillants, la bouche pincée et légèrement tombante. Une figure noble et poignante qui émergeait de l'ombre, avec un col de dentelle, un gilet de soie blanc et une veste en velours noir aux reflets bleutés. Vladimir soupira. Cela n'allait-il jamais finir ? Combien de rencontres épuisantes allait-il encore faire à Perle ? Et ce jusque dans sa chambre.
L'homme s'adressa à lui, toujours en anglais, avec un ton courtois et précautionneux. Sa façon de parler était un peu précieuse et aristocratique comme celle d'un lord anglais. Ou d'un majordome.
— Sir ? Je vous ai posé une question, auriez-vous l'insigne obligeance de me répondre : que faites-vous donc dans ma chambre ?
Vladimir vérifia bien que ses affaires se trouvaient tout prêt de lui avant de répondre, la voix pleine de lassitude :
— Monsieur, c'est vous qui êtes dans ma chambre, vous avez du vous tromper de porte. Maintenant, ayez la gentillesse de me laisser, je suis rentré fort tard et j'aimerais dormir.
— Ah ça ! Alors là absolument pas ! Non non, je vous dis que vous êtes dans ma chambre et ce n'est pas la première fois que je vous vois ici pour ne rien vous cacher. En revanche c'est bien la première fois que j'arrive à vous réveiller. Ah ! Vraiment ! (il chuchota) Je suis hors de moi. (puis reprit plus fort) Quel est votre nom ?
— Vous désirez avertir l'hôtelier ? Faites donc. Je suis Monsieur de Valeska. Chambre 36.
— L'hôtelier ? De quoi parlez-vous ? Vous êtes chez moi pas dans un hôtel !
Alors, Vladimir se redressa comme un seul homme pour s'asseoir, les bras ballants, les yeux bouffis de sommeil. Il devenait fou, c'était sans doute ça, ou alors le monde devenait fou et il ne se pliait pas aux mêmes règles de la folie qui régnait dans cette ville. C'était Sviata Vetcheria, ça devait être ça, la frénésie des fêtes de fin d'année générait cette effervescence, c'était la seule explication.
Le lord se dressa soudainement pour s'appuyer aux barreaux du lit qui butta contre le mur et ébranla le parquet dans un choc sourd. Vladimir resta coi quelques instants, ne protestant pas, dévisageant l'inconnu… et puis une chose le troubla, l'homme n'avait pas de mains. Il n'avait pas de mains et il n'avait pas de corps non plus d'ailleurs, sa chemise et son gilet étaient bien entourés d'une veste de velours noir qui se confondait avec l'obscurité ambiante mais on pouvait très nettement voir les lumières du dehors luire faiblement à travers les étoffes. L'homme qui se tenait en face de lui n'était pas aussi tangible que la table de chevet ou que le lustre en cristal, il était vaporeux et pellucide comme une méduse. Alors Vladimir soupira profondément et expliqua à l'inconnu qu'il y avait erreur, que ce dernier devait avoir habité les lieux quelques années auparavant mais que ce n'était plus le cas, en outre il attira son attention sur l'étrange translucidité de ses membres. Ce qui devait, sans nul doute, lui donner un indice quand à l'état qu'il traversait présentement. L'homme mystérieux l'écouta et regarda autour de lui avant de protester d'une voix adoucie.
— Mais c'est ma chambre Monsieur, je la reconnais, j'ai écrit quelques vers ici-même, là il y avait mon bureau.
Vladimir se dressa sur le lit, les mains sur les hanches, dans une position comique.
— Ce n'est plus votre chambre, non, vous êtes un spectre. Regardez-vous enfin ! On voit la lumière à travers votre corps, je vois la lampe sur la table, au fond de la pièce.
L'homme se retourna pour contempler l'espace derrière lui puis regarda Vladimir d'un air affable.
— Mais c'est bien vrai tout ce que vous me dîtes. (il sourit) Ah ! ça si je m'attendais à un pareil coup du sort ! C'est incroyable ! Alors comme ça ma maison vous a été vendue ? En quelle année sommes-nous ? Comment se porte le Roi George ? Et le Royaume ? (puis se ravisant) Comment se porte la femme qui vivait ici avec moi ? Catherine. C'est elle qui a vendu la maison ?
— Le Roi George ? De qui parlez vous ?
— Du Roi George IV dit le scandaleux parbleu !
— Le Roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande ?
— Oui !
— Mais il va bien. Enfin je ne sais pas, c'est toujours lui qui trône.
— Vous ne savez pas ?
— Non.
— Vous habitez ma maison, ici, à Londres et vous ne savez pas comment va le Roi ?
— Mais Monsieur nous ne sommes pas à Londres.
— Mais si, je reconnais ma maison, nous sommes au 28 Broad Street, je m'appelle… je m'appelais Sir William Blake.
— William Blake vous dîtes ? Le peintre et poète William Blake ?
— Assurément Monsieur.
— Je crois que j'ai entendu quelques mots de vous… De mémoire “Si le fou persévérait dans la folie, …
— … Il rencontrerait la sagesse.” (l'apparition eut un rictus un peu désagréable).
Vladimir se gratta la tête d'un air soucieux et descendit du lit en sautant sur le tapis. Il se mit alors en devoir d'expliquer au poète qu'il ne se trouvait plus à Londres mais à Perle. Et que ça ne paraissait pas si fou que ça puisque les habitations avaient été achetées un peu partout en Europe avant d'être implantées dans la nouvelle capitale. Seulement il y avait une chose qui n'allait pas. L'hôtel Vlatna lui avait été présenté comme étant un hôtel vénitien, pas une maison particulière anglaise. William Blake (ou plutôt son spectre) se mit alors à lui décrire l'endroit plus précisément jusqu'au plus infime détail. Et il semblait bien que l'hôtel avait été sa demeure et le lieu de sa mort. Au bout de quelques instants il finit par s'exclamer :
— Mais enfin Monsieur de Valeska, on vous raconte n'importe quoi ! Cette maison est typiquement londonienne. Et vous qui n'êtes pas allé à Londres ne pouvez le savoir. Alors c'est bien vrai ? Ils ont créé le Rêve ! Ils ont réussi ! J'ai entendu parler de ce pays lors de mes dernières années figurez-vous sans savoir si c'était une réalité ou le fantasme des gazetiers. Et puis certaines maisons de Londres furent achetées, de fort belles maisons, les gens disaient qu'elles allaient être “déplacées”. Quelle folie ! Je n'ai jamais cru à tout ça. Et ce Gouverneur s'effaçant devant le pouvoir sans bornes de sa nouvelle civilisation, quelle triste idée. Et ça s'appelle le Rêve !
— Vous y êtes Monsieur. Simplement je ne comprend pas leur erreur.
— Quelle erreur ?
— De travestir la vérité. De dire que c'était un hôtel vénitien alors que c'était une maison hantée. Oh bien sûr je dis hantée, et pas n'importe qui Monsieur. Par vous. Quand même ! Peut-être est-ce pour éviter de faire fuir la clientèle.
— Mais Monsieur j'ignorais jusqu'à présent que j'étais une fantôme, vous m'excuserez. C'est bien la première fois qu'on remarque ma présence…
— Peut-être que vous déambuliez avant, afin de chercher la paix et que vous ne vous en êtes pas rendu compte.
— Ne vous y trompez pas Monsieur de Valeska, j'ai encore toute ma tête. Je sais que je ne déambulais pas comme vous dîtes. Je me suis réveillé dans cette chambre à plusieurs reprises, parfois vous étiez là, parfois non, parfois c'était quelqu'un d'autre, sans doute un voyageur de passage. Et je n'ai jamais pu vous réveiller. Et personne ne m'a vu, je ne suis pas sorti d'ici. Et je n'y tiens pas voyez-vous avec ce que vous me racontez.
— Pourquoi donc ? Ce pays est unique, si vous pouvez voir des choses qui se produisent après votre mort, profitez-en. Vous qui étiez peintre cela devrait attiser votre curiosité.
— Ah oui ? Et bien moi je ne trouve pas ça très naturel, ce pays composé de mille morceaux dont l'origine est incertaine et occultée. On vous parle de Venise et cette maison vient de Londres. Allez, ne soyez pas naïf, comment voulez-vous oublier la provenance d'un objet pesant des tonnes ? Si on vous montrait la Grande Pyramide en vous disant qu'elle vient de Madrid ou de Séville ce serait la même chose, vous n'y verriez que d'enchanteresses vapeurs. Je veux bien qu'on rêve un peu mais là c'est trop fort. J'y vois là un véritable aplatissement des intelligences et une extravagante dissolution sociale.
Vladimir acquiesça et regarda le poète en coin, l'œil matois, un petit sourire au lèvres, ce qui eut le don d'offusquer l'apparition qui s'écria :
— Et je ne déambulais pas vous dis-je !
— Certes, admettons.
Le Moldave se rasséréna, la discussion était des plus cocasses. Parler avec un spectre n'était pas une chose commune, mais Vladimir avait déjà connu ce genre d'expérience étant enfant. Et puis il était rassuré de voir ce grand homme débattre avec lui de choses et d'autres. Tout le monde ne pouvait pas de vanter d'avoir un fantôme célèbre dans sa propre chambre, un fantôme qui prenait le temps de vous parler sans tenter de vous effrayer. Non, ce n'était pas n'importe quel fantôme, c'était bien celui d'un gentleman. Mais une question subsistait tout de même : qu'allait devenir le poète ? Blake haussa les épaules.
— Je ne le prends pas pour moi. Oh certes ! J'ai écrit beaucoup de choses qui fâchèrent les mécréants, les hommes de science, les illuminés, les religieux, les philosophes et toute cette valetaille. J'étais animé par ma propre lumière et puis aussi par mes expériences, mais je n'ai jamais renié Dieu ni ses anges. Je n'ai jamais profané ma foi, je n'ai jamais cherché à profaner celle des autres ou à la ridiculiser. J'ai l'esprit tranquille, je ne vois pas pourquoi je devrais attendre là, dans cette chambre, à discuter avec vous mais si c'est ainsi pourquoi pas ! Si c'est comme ça que ça devait se passer. L'imagination n'est pas un état ; c'est l'existence humaine toute entière. On rêve que l'on existe alors pourquoi ne pas rêver que l'on est un fantôme. Après tout personne ne me prouve que ceci est vrai.
— Quand même…
— Bien, mais quel désenchantement…
— Ah !
— Oui, je l'admets, je suis forcé de l'admettre je suis un spectre. J'ai troqué ma dépouille corporelle pour cet habit volatile mais j'ai toute ma tête. Vous voulez de la poésie outre-tombale ? Je peux vous en faire ! Vous voulez que je vous raconte le pourquoi de mes poèmes ? Je suis prêt à les expliquer ! Mieux que ça ! Je me sens bien mieux qu'avant ma mort.
— Cela pourrait paraître somme toute assez naturel. Vous êtes débarrassé d'un poids mort.
Il rirent. Vladimir se sentait en fort bonne compagnie avec cet être fantasque et volubile même s'il paraissait aussi ombrageux qu'un ciel d'automne. Sa patience et sa sagesse se ressentaient à travers ses paroles. Il faisait fi de toute logique car la logique n'avait pas régit son existence. Blake était un homme rare, qui s'était battu pour de véritables causes, n'ayant pas souci de s'apitoyer sur lui-même. Le monde était toujours un vaste champ à découvrir et toutes les fleurs lui semblaient bonne à être respirées. Ils se parlèrent une vingtaine de minutes, tentant de ne pas hausser la voix, mais le poète tonnait et grondait et son rire faisait presque trembler les murs. La forme translucide regardait fréquemment la ville à travers l'interstice que laissait apparaître les rideaux. On distinguait peu de choses encore, le ciel se teintait de bleu et quelques tâches grisâtres suggéraient la présence de nuages.
— Vous savez, Sir, c'est étrange vraiment, cette ville est folle, on y voit des choses uniques et rares mais les gens sont… enfin ils ont une attitude avec moi…
— Une attitude mondaine ?
— Une attitude. Je ne saurais vous dire ce qu'elle est, je me sens observé et étudié, les gens rient en m'écoutant parler, parce que je suis réservé, alors on me dit tout un tas de choses qui ne me plaisent pas. Je pourrais me sentir offensé mais j'éprouve surtout une espèce de crainte à être ici. Comme si j'étais le témoin d'une grande catastrophe. Et pourtant, que de merveilles ! Tout dans cette ville nous invite à aborder la connaissance sous de nouvelles perspectives.
— Je ne comprends pas très bien cher Monsieur, enfin je ne comprends pas très bien le détail mais je connais ce sentiment d'être à part. On préfère moquer ce qu'on ne comprend pas…
— Mais je sens aussi que leur curiosité est saine voyez-vous ? Elle est logique et naturelle.
— Monsieur… quand vous aurez cessé d'accorder ces deux mots là vous aurez fait un grand pas en avant. La nature n'est pas logique… où plutôt la logique de la nature ne nous est pas véritablement dévoilée. C'est notre raison qui cherche à l'être. Trouvez-vous logique de parler à un poète mort… en quelle année sommes-nous ? Vous ne me l'avez même pas annoncé.
— En 1829, Sir.
— Bien, Je suis mort depuis deux ans et nous sommes là, installés sur votre lit à discuter. Un jour j'ai écrit que le plus timide bourgeon était la preuve qu'il n'y avait pas de mort réelle. La vie est partout, elle est là où on ne l'attend pas, elle est dans le blé qui va pourrir, dans les os qui vont libérer leur calcium, dans l'arbre tombé qui va fertiliser la terre. La mort engendre la vie, c'est bien connu.
Il y eu un silence, pesant, puis Blake reprit.
— L'homme s'est lui-même enfermé jusqu'à ne plus rien voir qu'à travers les fissures étroites de sa caverne. On ne sait rien de la vie Monsieur de Valeska, voilà la vérité. On ne sait rien et on pense que ce que nous vivons est la vie. Mais la vie ce n'est pas ça, la vie c'est la création, c'est le risque, c'est le génie qui s'offre une chose inédite parce qu'il ne sait pas faire comme tout le monde. Et on se rend compte que tout le monde ne peut pas faire comme le génie, Monsieur. Ce n'est pas naturel d'être un génie dans un monde où chaque homme est l'égal de son prochain. Mais c'est comme ça, ça arrive et il faut l'admettre. Je ne parle pas de vous et encore moins de moi, je vous parle de ce que nous vivons. (il se produisit un silence) Bon ! Alors ! Quoi ! Que dois-je faire à présent que je suis cette chose gazeuse à apparence humaine ? Que veut le Créateur ? Dois-je me procurer un boulet et hululer dans le couloirs de ma propre demeure ? Cette situation est inconfortable. Sans compter que je vous dérange, vous aimeriez sans doute dormir. Peut-être que si je disparais ce soir je ne pourrais pas revenir ? Je vais partir, je vais suivre les rayons lunaires jusqu'au séjour des morts. Peut-être bien…
Vladimir se sentit triste à cette idée, il rassura le poète, lui proposa de partager sa chambre à la condition qu'il n'apparaisse pas de manière impromptue et qu'il se comporte comme le locataire de marque qu'il était, ce à quoi Blake répondit qu'il ne connaissait pas d'autres manières que celles qui faisaient honneur à une intelligence normalement constituée. Vladimir lui demanda s'il désirait qu'on lui cherchât un autre lieu pour résider. Le poète lui répondit alors que les présentations avaient été faites et que ce n'était pas la peine de se déranger, après tout un autre voyageur aurait pu s'épouvanter et lui causer beaucoup plus d'ennui en manifestant un effroi par trop bruyant. William Blake désirait la tranquillité de sa chambre et félicita Vladimir pour son calme et sa gentillesse.
Pour un peu il l'aurait remercié pour son hospitalité.
Il était fort tard à présent, le soleil allait poindre à tout moment et Vladimir manifesta l'envie de s'endormir à nouveau pour profiter de la nuit du lendemain où l'on célébrait Sviata Vetcheria. Le fantôme de William Blake était assis sur une chaise près du lit et il regarda le Moldave sombrer doucement dans le sommeil. Des oiseaux commencèrent à chanter dans les arbres alentours. Alors le poète se leva pour regarder une dernière fois au dehors, sa main rencontra le tissu épais des voilages et passa au travers. Il s'avança doucement et scruta le ciel, puis dans un scintillement irisé il s'évapora dans l'atmosphère de la chambre.
Vladimir émergea de son sommeil vers onze heures, des gens faisaient grand bruit dans le couloir. On parlait italien. Il s'assit sur le lit et avisa son environnement d'un œil perplexe. Il n'y avait nulle présence et la lumière peinait à pénétrer dans les lieux à travers les rideaux qui donnaient sur la rue. Quelques minutes passèrent, le souvenir de l'entrevue nocturne revint plus précisément et il regretta de n'avoir pas eu l'idée de poser plus de questions au poète décédé. Au sujet de ses impressions post-mortem, sur sa conscience, sur ses sentiments… Et puis il appela Blake pour savoir si l'esprit était en permanence dans ce lieu, il n'y eu aucune réponse, comme si tout ceci avait été le fruit d'un rêve. On toqua à la porte peu de temps après, Vladimir était en robe de chambre et il devait être presque midi. Embarrassé il annonça à travers la porte qu'il allait descendre et que le ménage pourrait être fait dans peu de temps. Une voix masculine lui répondit qu'un objet était arrivé pour lui, un fiacre était passé tôt ce matin avec la consigne de ne livrer l'objet qu'au moment où on serait sûr de son réveil. Il repensa à la soirée d'hier et se souvint d'avoir donné l'adresse de l'hôtel à Piotr, le Russe avait peut-être envoyé un livre ou un quelconque objet à son attention. Il demanda quelques minutes et soutint qu'il allait se rendre dans la salle à manger de l'hôtel dans quelques minutes, au passage il demanda qu'on lui préparât une omelette aux herbes et du thé en abondance. On lui répondit que tout serait prêt comme il le souhaitait puis ce fut le silence.
Dans la salle de restaurant, Vladimir se rendit à sa table et trouva un bouquet de fleurs d'hellébores orientalis emballées dans un papier chinois. Une carte était glissée entre les tiges. Il regarda la salle vide, se demandant si on ne s'était pas trompé de voyageur mais le maître d'hôtel le fit s'asseoir et rapporta de la cuisine son omelette encore fumante sur une jolie assiette en porcelaine française. Le bouquet était posé à portée de main, devant lui. Il attendit d'être seul et dégagea le petit papier. Une écriture fluette y courrait en tous sens.
“Monsieur de Valeska,
je suis navrée d'avoir été si peu amène avec vous hier soir, accepteriez-vous une invitation à souper à l'occasion de Sviata Vetcheria avec quelqu'un qui désirerait apprendre les us moldaves ? Me feriez-vous cette faveur ? La charité chrétienne me prescrit de vous faire cette proposition : vous n'allez pas passer ces fêtes seul, tout de même. Un messager viendra prendre votre réponse vers 3 heures.
Votre amie, Laetitia.”
10:41 Publié dans La Nuit | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note








