02.10.2009
La Nuit, I.XIII
CHAPITRE TREIZE
Une apparition imprévue
La comtesse fit la moue. Une petite moue qui en disait long. Mais elle eut la délicatesse de laisser Vladimir discourir. Ce dernier se plaignait qu'un inconnu (ou une inconnue, ce n'était pas clair) se fit passer pour lui. Laetitia ne releva pas cet intriguant paradoxe d'ailleurs, une femme pouvait-elle imiter si bien un homme au point de prendre son identité ? Ce n'était pas sérieux. Elle pensa que Valeska divaguait, ni plus ni moins. Cet homme ne sait plus ce qu'il raconte, sa récente maladie l'aura plongé dans les affres de la confusion psychique. Au bout d'un temps elle prit longuement sa respiration, fronça le sourcil et remua sa cuillère dans la tasse à thé posée en face d'elle avant de s'en servir pour en tapoter la fine porcelaine. Cela retint l'attention de Vladimir qui finit par s'interrompre, l'air désireux. Laetitia se trémoussa sur son siège en gardant l'air perplexe qu'elle affectait depuis le début de l'entrevue.
— Vous savez Vladimir c'est simple. Vous êtes bien vous et je suis bien moi. Je le sais, vous le savez, nous le savons, je vous proposais juste de m'accompagner au théâtre, je vous y invitais et si cela vous ennuie je peux le comprendre… mais… vous me racontez une histoires bien étrange et inquiétante. En un mot comme en mille : vous n'êtes pas tranquille.
— Ce que je…
— (La comtesse lui coupa net la parole) D'autre part, cette affaire n'a pas vraiment de lien avec la représentation artistique de ce soir… cependant croyez-bien que je suis ravie d'en être informée. Je sais bien qu'il peut arriver qu'un individu peu scrupuleux désire se faire passer pour autrui afin de profiter d'une réputation ou pour amonceler des créances. Mais si vous n'osez plus sortir de chez vous alors il (ou elle) aura réussi son coup : celui de prendre votre place. Si vous le laissez faire en vous avouant vaincu cet usurpateur aura bientôt plus de consistance que vous en société et bénéficiera d'autant plus de crédit. On pourrait presque dire qu'il sera plus vous que vous ne l'êtes.
— Vous avez raison.
— Je ne vois que le chantage.
— Pardon ?
— Je ne vois que le chantage. Pourquoi vous a-t'il tout dit sinon ? Si c'était un simple aigrefin il agirait à couvert. Tout avouer d'emblée c'est vouloir vous influencer ou vous contraindre. Donc vous devez posséder une chose qui l'intéresse. Cela peut être matériel ou tout autre chose.
Le raisonnement de Laetita était logique et Vladimir se retint d'en dire plus car la comtesse semblait aussi curieuse que pertinente. Il n'avait pu s'empêcher de la prévenir de peur que l'imposteur ne cherche à l'abuser et elle avait réagit froidement, en le pressant de questions exemptes des câlineries dont elle aimait gratifier habituellement ses interlocuteurs.
La salle à manger de l'hôtel était calme, un bon feu brûlait dans l'âtre et des bavarois discutaient de politique à une table voisine. Le maître d'hôtel passait de temps en temps prendre leurs commandes et vérifier que Vladimir et la comtesse ne manquaient de rien. Du thé et des strudels occupaient la table, seuls témoins de la conversation. Puis Laetitia soupira et cela semblait signifier qu'il était temps de revenir au motif de sa visite.
— Une soirée au théâtre ne pourra que vous changer les idées. Vous savez que je me sens un peu responsable de ce qui s'est passé chez moi, j'ai donc envie de vous faire ce cadeau pour fêter votre rétablissement. D'autre part, je suis sensible à vos problèmes mais il ne faut pas qu'ils vous encombrent autant. Je suis votre amie et je vais faire mon possible pour vous aider. En vous conseillant et puis si cet imposteur devient vraiment nuisible en faisant jouer mes appuis ici et là. Ne vous en occupez pas pour le moment : profitez donc de cette jolie santé revenue pour sortir et vous faire plaisir. À mon bras.
Au terme de cette discussion ils se donnèrent rendez-vous à quelques pas du Théâtre des Arts, en plein centre ville, en début de soirée. Laetitia prit congé et Vladimir passa la fin d'après-midi dans sa chambre, jetant parfois un coup d'œil furtif au dehors, vérifiant que le banc devant l'hôtel n'accueillait aucune présence pernicieuse. Le fantôme de William Blake ne reparut pas ce qui permit à Vladimir de se plonger à nouveau dans la contemplation du petit tableau dans le cadre d'argent avant qu'il ne se décide à s'habiller pour la soirée. Puis il vérifia à nouveau que personne ne se trouvait à l'attendre au dehors et sortit.
Les abords du théâtre témoignaient de la vie nocturne de la capitale, les badauds traînaient en regardant les affiches, quelques brasseries étaient ouvertes et les gens s'y bousculaient afin de trouver une table pour souper. Les femmes étaient toutes habillées avec beaucoup d'élégance et il n'était pas rare qu'elles soient accompagnées de plusieurs hommes plus sobrement parés. Il faisait assez froid mais la rigueur du temps ne semblait arrêter personne. Perle était un lieu de plaisirs et la ville elle-même était la plus importante des attractions. Des affiches annonçaient les prochains événements de la capitale, certaines portaient le sceau des Sœurs du Rêve et offraient l'occasion de se rendre à des conférences et à des colloques aussi extravagants que la conférence qu'avait donné le Professeur Morgenstern à la Coupole. Vladimir pensa à Piotr, à sa réaction presque offusquée quand au peu de crédibilité scientifique qu'offrait ce type de manifestation. Peut-être avait-il aidé à réaliser quelques illustrations sur de telles affiches. Vladimir sourit en réalisant qu'il avait une bonne heure d'avance. Il ne pouvait pas décemment rester à attendre dehors alors il prit la décision de s'écarter de la grande rue qu'il parcourait pour s'engager dans de petites voies pavées qui l'amenèrent bientôt sur une place. Un orme était planté en plein centre et on aurait pu croire qu'il avait toujours été là si la ville n'avait été pensée, construite, étudiée, en un mot : élaborée. Un vieil estaminet était encore ouvert, projetant ses lumières sur le pavé moite. Vladimir s'approcha afin de scruter les lieu. Une pendule se trouvait derrière la vitre, ce qui le rassura : il ne manquerait pas son rendez-vous avec Laetitia. L'endroit était assez morne une fois la porte franchie, certains habitués semblaient s'adonner aux plaisirs de l'absinthe et personne ne prêta attention à lui. Il commanda un tilleul puis s'assit de façons à avoir la pendule et son hypnotique balancier en face de lui, à quelques mètres de sa table. Puis il pensa à la comtesse et sentit un doux sentiment s'emparer de lui. Se pouvait-il qu'elle lui plaise ? Les égards et les attentions qu'elle témoignait à son encontre le ravissait, elle le sortait petit à petit de sa condition de jeune homme égaré dans une ville toute aussi perdue en plein centre de l'Europe. Elle lui apprenait à vivre et à profiter des plaisirs de Perle avec patience, en s'abandonnant, et cela lui apportait beaucoup. Il sentait ses plus intimes résistances se dissoudre en sa présence, on ne pouvait contredire Laetitia bien longtemps, elle avait prise sur son entourage. Il semblait qu'un battement de ses cils suffisait pour l'exaucer. Il commença à penser qu'elle le rassurait tout simplement.
Il en était là de ses rêveries quand une main gantée de chevreau se posa sur son épaule et qu'une voix délicate lui posa la question :
— Me permettrez-vous de m'asseoir quelques instants à votre table Monsieur de Valeska ?
Il sursauta imperceptiblement et, confus d'être surpris, acquiesça de façon automatique en levant les yeux vers la personne qui l'avait ainsi interpellé. Il ne put voir son visage car elle portait un manteau de velours pourpre dont la capuche était relevée. Mais bien vite la jeune femme s'assit en face de lui et révéla ses traits. Bien que familier il ne put se remémorer où il avait rencontré cette personne. Son teint était clair et il émanait d'elle beaucoup de paix et d'harmonie. Sa bouche était délicatement ourlée, ses cheveux étaient tirés en arrière et elle portait un chignon élégamment sculpté. Un schall se lovait paresseusement autour de son cou. Elle ne devait pas avoir trente ans ou si elle les avait elle ne les faisait pas. Les fossettes de ses joues émurent Vladimir sans qu'il sache pourquoi. Cette jeune femme lui rappela un souvenir qu'il n'arriva pas à situer, l'émergence d'un doux sentiment, aussi calme et paisible que l'eau d'un lac de montagne.
Le serveur vint apporter une théière fumante et deux tasses.
— Je me suis permise de prendre la même chose que vous, j'espère que vous ne vous offusquerez pas de cette liberté fit-elle d'une voix flûtée.
Vladimir faisait des efforts incroyables pour se souvenir du nom de la personne et concentrait toute son attention sur son regard. De jolis yeux couleur noisette lui répondirent en souriant. À nouveau il ressentit toute la grâce qu'exprimait le physique de la jeune femme et chercha à établir une façon élégante et courtoise d'expliquer qu'il ne se souvenait pas d'elle alors que tout portait à croire qu'on ne pouvait oublier le visage d'une si gracieuse personne. Elle sourit en coin, imperceptiblement puis regarda la table en annonçant :
— Je suis Sophia. La première fois j'avais le visage masqué, c'est tout à fait logique que vous ne me reconnaissiez pas. Je ne m'en offusque guère, je suis même flattée du soin que vous prenez à me détailler ainsi. Pour un peu j'en serai confuse.
Vladimir, gêné, conscient de sa bévue baissa les yeux à son tour et prit un air dépité.
— Non, surtout pas, ne changez rien. Ce n'est pas la Sœur du Rêve qui vient vous rendre visite c'est Sophia. J'ai bien compris que l'aspect protocolaire vous déplaisait.
Vladimir releva la tête.
— Protocolaire ? répondit-il d'un ton patelin. Vous parlez de cet étrange interrogatoire de l'autre soir ? Si c'était une entrevue officielle elle était pour le moins déstabilisante.
— Je sais bien Vladimir. Mais je ne vous connaissais pas. Il fallait que je me montre à vous et que je vous prévienne. Je voulais vous dire que je vous savais ici. Et puis j'étais sans doute pressée de vous rencontrer pour vous parler.
— Je ne garde pas un bon souvenir de cette rencontre, je suis désolé de vous le dire, ce n'est pas contre vous, c'est au sujet des méthodes employées. Et je pensais que ce que vous aviez à me dire tenait en un avertissement. Avertissement que j'ai pris en compte quand bien même mes intentions n'étaient pas celles que vous me prêtiez.
— Vous auriez préféré une convocation signée par le Gouverneur lui-même ? Croyez-moi, personne n'apprécierait ce genre de missive. Non, j'avoue que j'ai agit de mon plein gré et de ma seule initiative. Je suis venue m'excuser d'avoir usé de cette étiquette familière au public pour vous rencontrer l'autre soir.
Sophia lui masquait la pendule, il avait rendez-vous à neuf heure moins le quart, il estima sa présence effective à dix minutes, il lui fallait donc rester une vingtaine de minutes en compagnie de la Sœur du Rêve, pas une de plus.
— J'accepte vos excuses, d'autant plus que je n'ai sûrement pas le choix. Vous êtes une personnalité ici, votre nom apparaît même sur les murs alors on ne doit rien vous refuser. Pourquoi le ferais-je ?
— Ne le prenez pas si mal. J'étais moi-même assez confuse lors de notre entrevue. Je ne vous imaginais pas si beau, voilà tout.
Vladimir sursauta, se demandant par quel prodige la discussion avait si soudainement franchit la dimension protocolaire pour se projeter à un tel niveau d'abstraction surréaliste. Mais sa surprise ne l'empêcha pas de répondre immédiatement à la Sœur du Rêve.
— Si beau ? J'ai l'air d'un cadavre à en croire mes amis (il pensa aux réflexions toujours distrayantes du fantôme de William Blake qui avait, une nuit, comparé son teint à un aplat de craie sur un tableau noir)
— Vous êtes beau à votre façon, dans votre tristesse, c'est ce que je voulais dire. J'ai ressenti pour vous une réelle compassion, mais je ne pense pas que ce soit de moi dont vous attendiez l'aide. Et ce serait illusoire de penser que l'aide viendrait de quelqu'un d'autre que vous.
— Je crois que je n'appelle personne à l'aide de toutes façons, voilà la vérité.
Sophia servit la tisane brûlante dans les tasses et prit un peu de sucre. Elle tendit la petite coupelle contenant les morceaux blancs à Vladimir pendant qu'il se passait un silence. Elle lui sourit à nouveau.
— Vous ne voulez pas parler un peu ?
— Je ne sais que vous dire. Je ne comprend pas trop le but de votre visite. J'accepte vos excuses, c'est dit mais votre intérêt m'échappe quelque peu dès lors que je n'ai rien à me reprocher. Du reste vous devez être suffisamment informée de ma santé ou de mes allées venues …
— Oui. De votre santé. Je vous ai vu vous écrouler chez votre amie la comtesse du Tapis Rouge de Sixte. J'étais là.
— Allons bon, vous savez bien que c'est impossible !
— Vous ne vous souvenez pas ? J'étais votre reflet. Je peux voir tout ce qui se passe dans cette ville, il me suffit de voyager de miroir en miroir.
— La dernière fois vous lisiez en moi comme un livre ouvert, cette fois-ci vous vous déplacez à la faveur des reflets…
— Oui, je vous disais avoir lui votre passé. Au fond vous savez que je dis vrai mais j'ai décidé de ne pas me cacher moi-même. Parce que j'ai envie d'en savoir plus sur vous. Vous voyez, je m'interdis d'aller trop loin. Et pourtant ce serait si facile.
— Pourquoi ? En disant cela c'est encore plus inquiétant. Vous ne me laissez pas une réelle chance d'avoir une discussion paisible avec vous.
— Vous êtes comme tous les autres alors ? Vous préférez rester dans votre obscurité plutôt que de vous dévoiler ? Votre vérité vous effraie-t'elle à ce point ? Mais il n'y a rien de plus beau pourtant. Rien de plus fragile et de plus terrible. La vérité c'est comme la caresse d'une aile de papillon sur votre visage et cette caresse plus vous l'amoindrissez, moins vous l'acceptez plus elle a de chance de revenir vers vous avec la force d'une tornade un jour. Cette caresse est une voluptueuse félicité pour certains, pour d'autres elle est un soufflet.
— Mais la vérité de quoi ?
— La vérité de votre souffrance. Vous êtes différent, vous vous sentez différent alors ce poids vous encombre. Ce n'était pas pour des raisons politiques que je désirais vous voir l'autre soir comme je vous l'ai dit. Il n'y aucune raison pour que le Gouvernement s'intéresse à vous. J'ai menti dans le but de vous obliger.
— Vous parlez de vérité et tendez au voyageur des subterfuges et des chausse-trappes.
— Ce n'était pas un piège mais un travestissement. Je suis venue à vous car la dernière fois vous étiez venu jusqu'à moi.
La discussion s'étendait sur de précieuses minutes, des minutes que Vladimir n'avait pas. Il essayait parfois de se rehausser sur son siège pour apercevoir la pendule derrière Sophia mais ne le pouvait pas, la masse de cheveux de la jeune femme l'en empêchait. Cette malencontreuse obturation excitait son inquiètude. La Sœur du Rêve s'en aperçut et lui dit :
— Ne vous inquiétez pas, vous serez à temps au théâtre…
— Ainsi vous me surveillez ? Vous savez tout de mon emploi du temps et rien ne vous échappe. L'intimité d'un homme n'a-t'elle aucun prix dans ce pays ?
— Je m'interdis d'aller plus loin avec vous mais vous êtes très particulier Vladimir. Vous le savez bien. Il y a une part de curiosité à vous croiser. Une autre à vous étudier… mais je préfère vous parler. J'aimerais que les choses viennent de vous. C'est pour cela que je vous impose ma présence. Pour vous en donner l'occasion. Mais je vois que je ne suis pas la seule à attendre vos faveurs…
— Mes faveurs ?
— Oui.
— De quoi parlez-vous ? Se peut-il que je rêve à l'instant ? Qu'une âme charitable me vienne en aide ! Je ne comprends plus rien.
— Oh si, vous comprenez tout, mais vous ne saisissez rien. Vous avez l'esprit empesé par la peur et ce trouble vous accompagne partout, dans tout vos actes, Vous me parlez en pensant au rendez-vous que vous allez rater. Et ce sera de ma faute. Vous n'êtes pas là, avec moi, à l'instant où je vous parle, vous êtes ailleurs… et puis vous pensez que vous n'êtes pas à même de vous défendre alors vous abdiquez. Vous laissez la discussion se déliter sans vous. Vous n'êtes plus un homme et vous êtes sans doute moins qu'un fantôme à vous comporter de la sorte. Si vous étiez si offusqué vous chercheriez à m'affronter au lieu de battre retraite.
Le visage de Sophia s'était teint de tristesse, ce qu'elle venait de dire lui tenait à cœur, cela s'entendait et Vladimir se sentit d'autant plus confus qu'il ne comprenait pas ce qu'elle cherchait à exprimer. Il prit simplement conscience qu'elle s'intéressait réellement à lui et qu'elle prenait un soin particulier à tenter de le réveiller de l'état de victime dans lequel il se plaisait à se retrancher bien que toutes les apparences l'incitait à demeurer prudent. Mais rien n'était plus difficile pour lui que d'aller dans cette direction, chaque moment de révolte, chaque soubresaut en lui éveillait des cauchemars et des impossibilités qui semblaient le dépasser. Vladimir agissait comme un enfant, on ne pouvait que le gronder ou le gratifier, il avait peu d'autonomie morale en face d'autrui et pouvait arriver au mutisme à force de chercher les énergies suffisantes pour devoir répondre de lui-même.
Sophia le regardait et la dureté de ses dernières paroles contrastait avec son visage quasi séraphique. Si Perle était visité par les anges alors Vladimir se trouvait en face d'un de ceux-ci. Et quelque chose faisait qu'il était amené à répondre du tac au tac, qu'il cherche un chemin pour se faire entendre. Sophia était en train de réussir ce pour quoi elle était venue : elle le forçait à dévoiler son orgueil, seule arme utile devant la peur.
— Oui, j'attends vos faveurs Vladimir. Je devais vous rencontrer. Certaines âmes correspondent à travers les livres et j'ai ressenti la vôtre lisant “Schwestern des Traumes”, vous n'étiez qu'un enfant, aussi peureux que vous pouvez l'être à présent. Bien qu'il vous a fallut du courage pour partir et laisser votre mère.
Vladimir bredouilla :
— Je vous crois.
— Pourtant je ne cesse de vous dire la vérité, pensez-vous que le hasard soit si souvent à mes côtés pour me servir ? Vous savez bien au fond de vous que je ne mens pas. C'est un grand bienfait de lire ce que je lis et de voir ce que je vois et c'est aussi une chose que je ne souhaiterais à personne. (Elle ferma les yeux) Regardez attentivement la fille la-bàs (elle désigna une jeune femme buvant un verre de lait à quelques tables d'eux) : elle ne sait pas lire. Hé bien, elle est en train de penser au jeune homme qui lui apprend la lecture presque tous les soirs et qui loge deux étages plus bas. Elle boit son verre de lait en se demandant s'il éprouve pour elle de nobles sentiments, un peu d'amour peut-être. Et lui, derrière le bar, le tenancier, il pense à sa fille et se demande s'il pourra lui offrir un violon, il vient de Brême et sa femme est morte là-bas, il est venu à Perle pour refaire sa vie. Et l'homme qui vient de rire à l'autre bout de la salle… c'est un marchand d'épices, un turc, il pense à ses bateaux, la mer lui manque mais il a besoin de commercer à Perle. Il se pose la question de savoir s'il pourra faire affréter quelques péniches jusqu'ici. Allez demander à ces personnes si ce n'est pas ce qu'elles pensent. Je ne vous mens pas Vladimir.
Ce dernier se pencha pour chuchoter sa réponse :
— Cela ne se peut pas Sophia. On ne demande pas ça comme ça aux gens. Ils n'auront que faire de ma requête. Pire, cela les effraiera qu'on s'intéresse à ce qu'ils pensent et cela serait pire si cela était juste. (Il réfléchit puis reprit plus hardiment) Cependant j'ai souvenir que l'autre soir vous parliez avec fierté des élites de Perle.
— C'est exact.
— Et de cette population presque sélectionnée.
— Oui.
— Alors comment pouvez-vous me faire croire que la jeune fille au verre de lait ne sache pas lire ? Elle n'a pas l'air d'une touriste.
— Mais c'est très simple Vladimir. C'est tout à fait évident.
— On dirait une jeune fille de bonne famille.
— Apparence trompeuse.
— Je ne vous crois pas.
— Allez le lui demander.
— Non, cela ne se fait pas.
Sophia demanda alors au patron un morceau de papier et un crayon de plombagine. Quand il les lui apporta elle griffonna quelques mots puis lui rendit le billet en désignant la jeune fille au verre de lait. Elle lui remit aussi quelques pfennings pour régler la note. Le patron s'inclina avec bonhomie puis alla remettre le message à la jeune inconnue, apparemment il n'avait pas reconnu Sœur du Rêve.
Vladimir regardait la scène, perplexe et absorbé au point de ne plus faire attention à la pendule. Sans plus attendre Sophia se leva, attirant une dernière fois son attention.
— Je dois partir Vladimir. Aurez-vous la bonté de m'accorder une autre entrevue un jour prochain ?
— Je crois que ce serait très discourtois de ma part de refuser.
Sophia sembla ne pas remarquer que la réponse était teintée d'impertinence, elle s'inclina en lui souriant, remit sa capuche en place puis sortit d'un pas rapide alors qu'il se mettait à pleuvoir. La porte claqua derrière elle tandis qu'un vent froid s'engouffrait et il entendit le son décroissant des bottines de la Sœur martelant le pavé. Il la suivit du regard quelques instants puis se retourna pour s'apercevoir que la jeune fille au verre de lait était prêt de lui et guettait au dehors la Sœur du Rêve qui venait de partir.
— Je suis désolée monsieur mais je crois que ce billet n'est pas pour moi, je ne connais pas la dame qui était assise avec vous. De plus j'ai beaucoup de mal à comprendre ce qu'elle a écrit, auriez-vous la gentillesse de me le lire ?
Vladimir sourit, Sophia avait raison : l'inconnue ne savait pas lire.
— Bien sûr Mademoiselle.
Il prit le billet mais se retint d'en lire le contenu. Il inventa tout autre chose et lui répondit qu'effectivement son amie avait du se tromper de personne. qu'il lui expliquerait sa méprise dès qu'il la reverrait. L'inconnue retourna à sa table tandis que Vladimir relu le message laissé par Sophia :
Cette jeune femme ne sait pas lire car elle est domestique tout simplement, c'est le fils de son patron qui lui apprend la lecture. Elle aimerait aussi savoir jouer du piano.
Le Moldave froissa le billet avec circonspection et son regard s'arrêta sur la pendule que plus personne ne lui masquait. Il dut vérifier par deux fois que ses yeux ne l'abusaient pas. Il était huit heures dix et bien que la discussion avec la Sœur du Rêve avait parue lui prendre de longues et précieuses minutes il était la même heure qu'à son arrivée dans l'estaminet. Sans pouvoir s'expliquer ce curieux paradoxe il se leva, mit son manteau et sortit pour se rendre au Théâtre des Arts.
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