13.09.2009

La Nuit, I.XII

CHAPITRE DOUZE
Miroir noir

L'employé de l'hôtel n'avait pas eu le temps de finir sa phrase que Vladimir montait les escaliers quatre à quatre, le souffle court. Il arriva au 3ème étage et se dirigea vers le bout du couloir, en direction de la chambre 36. Son pas ralentit, il mit la main à la poche afin de trouver la clé et ne la trouva pas. Il s'arrêta net et chercha encore tandis qu'il tendait l'oreille. Des gens descendirent de l'étage supérieur et Vladimir se redressa, prenant l'air le plus naturel possible. Il salua paisiblement le couple qui arriva sur le palier. L'homme mit sa main sur la bordure de son chapeau afin de lui rendre la politesse et continua de descendre. Le couloir était mal éclairé mais Vladimir y voyait parfaitement. Il avança vers la porte de sa chambre et y colla son oreille, n'entendant rien de suspect. Alors il tourna la poignée et entra car la porte n'était pas fermée à clé. Il n'eut pas besoin de faire la lumière dans sa chambre afin de constater que tout était en place à part deux choses : le cadre d'argent qu'il avait sortit de sa valise le soir de son arrivée se trouvait sur le lit et du courrier avait été déposé sur son oreiller. Une forme opalescente apparût près du cabinet de toilettes et le fantôme de William Blake se matérialisa peu à peu.
— J'ai tout vu Vladimir et c'était effrayant ! s'exclama-t'il.
— Qu'est-ce qui était effrayant ?
— Tout ce que j'ai vu ! Hmmm… Excusez-moi. Il me semble que je viens de vous répéter ce que vous savez déjà.
— Mais je ne sais rien.
— Si. Vous savez que j'ai tout vu.
— Bien. Sir William, arrêtons cette conversation sans queue ni tête voulez-vous ? Pouvez-vous me dire si quelqu'un est venu dans ma chambre ?
— Oui. Il y a eu quelqu'un, ou quelque chose. Au départ j'ai cru que c'était vous car cela a bien imité votre démarche et votre silhouette. Et puis comme je n'étais pas sûr je suis resté dans mon coin. D'ailleurs j'étais vraiment dans un coin, j'étais dans l'angle du mur là-bas, près de l'étagère. Un peu en hauteur. Et puis la forme a changé. Je préfère dire que c'était une forme voyez-vous parce que je ne sais pas ce que c'était. Enfin, ce n'était pas un fantôme, c'était bien vivant et solide vu que la forme s'est cognée contre la table. Le cadre est tombé d'ailleurs. La forme l'a attrapé, a regardé la peinture et l'a jetée sur le lit. Puis a déposé votre courrier sur la tablette avant de se raviser et de le mettre sur votre oreiller.
— Cette effraction a eut lieu il y a combien de temps.
— Mais là, il y a à peine 5 minutes ! Et ce n'était pas une effraction, vos clés sont sur le rebord de la cheminée. Tenez, elle sont là (Il lança un de ses bras vaporeux en direction de l'endroit.) Vraiment c'est une présence très étrange.
— C'est vous qui me dîtes ça. Et comment cette… forme, dîtes-vous, comment cette forme est-elle partie ?
— Mais elle n'est pas partie Vladimir, elle est juste derrière vous.

Le Moldave se retourna d'un coup et scruta l'obscurité, une petit fille était assise sur une chaise et le regardait.
— Il vous a dit que c'était effrayant ! fit-elle d'un air moqueur. Vous devriez écoutez les anciens Monsieur de Valeska, leurs conseils sont souvent fort sages.
— Qui êtes-vous ? Qu'êtes-vous venue faire dans ma chambre ?

La petite fille dodelina de la tête et chantonna un air moldave, une berceuse avant de répondre :
— Et vous ? Qui êtes-vous Monsieur de Valeska ?
— Vous êtes dans ma chambre, c'est à moi de poser les questions !

Vladimir sentit un frisson d'angoisse monter le long de sa colonne vertébrale. La voix de la petite fille était étonnamment assurée, derrière son timbre fluet masquait mal un ton presque menaçant et vindicatif. Il s'avança vers le coin où se trouvait son interlocutrice.
— Pas un pas de plus où je crie. (Elle rit d'un timbre clair) Vous ne me faîtes pas peur Monsieur de Valeska, autant vous le dire tout de suite je ne suis pas ce que vous pensez que je suis. Je ne suis pas l'être sans défense que laisse présager ma forme physique actuelle. Mais je saurais être gracieuse avec vous, voire généreuse. Ou généreux c'est selon. Alors comme ça vous êtes acoquiné à un fantôme et pas n'importe qui en plus. C'est fascinant. (Elle désigna une chaise). Asseyez-vous je vous en prie, vous êtes ici chez vous, je ne vais pas rester bien longtemps aujourd'hui.

Bien que saisi d'une crainte inexplicable Vladimir trouva la force de prendre la chaise qui se trouvait derrière lui, s'assit et tenta de dévisager la petite fille. Les persiennes ne laissaient malheureusement pas passer assez de lumière pour qu'il puisse la détailler suffisamment. Le fantôme de William Blake vint se tenir près de lui pour un moment, décrivant la situation avec solennité.
— C'est étonnant, n'est-ce pas ? Je vous l'avais bien dit. Vous devriez l'écouter. Ce n'était pas une enfant quand elle est entrée dans la chambre, c'était vous.
— Tatata, fit la créature. Si vous racontez tout aussi il n'y aura pas de surprise. (Puis s'adressant à Vladimir) C'est cependant exact : j'étais vous naguère. Pas très grand, un peu voûté, maladroit, souffreteux, chétif, pâle… comme vous êtes pâle Vladimir, on dirait que vous êtes souffrant. Je vous ai cherché dans les rues de Perle pendant quelques jours avant de décider de vous rendre visite, ne vous voyant plus nulle part. Je me suis presque inquiétée. (Elle mordit ses lèvre minces puis se remit à sourire.)
— Est-il possible d'en savoir plus ?
— Aujourd'hui non. Je n'ai pas pris les renseignements adéquats et je n'ai pas reçu les ordres indispensables à la continuité de ma mission. Je ne peux en dire davantage mais tout ce que je peux dire c'est que je suis après vous Vladimir. Je ne vous quitterai plus désormais, fit-elle avec le sang-froid d'un avoué détaillant les moyens d'une procédure pénale.
— Travaillez-vous pour quelques instances de Perle ? Sont-ce les Sœurs du Rêve qui vous envoient ?
— C'est froid. Ouh que c'est froid, vous n'y êtes pas du tout. Croyez bien que je serais ravie de tout vous raconter mais là non, vous n'y êtes pas du tout. Que les Sœurs du Rêve s'intéressent à vous relève de la fatuité et n'oubliez pas que les magistrats comme les prêtres ne se dévêtent jamais entièrement, je ne vois pas pourquoi je le ferais. Je ne suis pas venue tout dire, je suis venue me présenter… dans les limites du raisonnable, cela s'entend.

La créature bougea imperceptiblement et un rai de lumière provenant de la fenêtre éclaira alors son visage. Vladimir se décomposa : il avait déjà croisé son regard à deux reprises dans les rues de Perle, sur le banc, en face de l'hôtel. Devinant ce qui se passait la petite fille lui sourit.
— Oui c'est bien moi. Je vous ai déjà aperçu en bas, juste en face. J'étais une jeune espagnole et puis quelques jours plus tard un garçonnet. En général quand on croise mon regard, c'est comme la Méduse de la légende : on s'en souvient. (Il y eut un silence) Ou on meurt. Mais dans votre cas Vladimir ce n'est pas chose aisée. Que ressentez-vous à cet instant ?
— Votre regard m'est familier. Je veux bien admettre que vous soyez une créature qui change de forme. Je ne m'explique pas que vous m'ayez désigné comme la victime de vos apparitions. Serait-ce du harcèlement ?
— Les grands mots !

Le fantôme de William Blake surenchérit, irrité.
— Les grands mots, les grands mots… Vous venez de lui dire que quiconque croise votre regard meurt. Ce n'est pas d'une sotte susceptibilité dont il est question tout de même ! Cette façon de contrefaire l'apparence du propriétaire de cette chambre pour lui rendre visite, c'est glaçant.
— Glaçant ! Vous en avez de belles, ce n'est pas un fantôme qui va m'expliquer ce qui est glaçant, reprit la petite fille d'un ton qui laissait transparaître une sécheresse toute diplomatique.
— Du calme ! s'écria Vladimir. Sir William a raison, sa propre présence n'est nullement menaçante. En revanche, je ne m'explique pas la vôtre. Vous m'espionnez ?
— Non, je ne vous espionne pas, je vous observe.
— Vous voyez bien Sir William, voilà ce qui me cause du tourment ici, je ne peux rien faire sans que je fusse épié, observé, analysé, sans qu'on me pourchasse, je ne peux pas être juste là, tranquillement…
— Tranquillement quoi ? Tranquillement en fuite ? Exemptez-moi de vos coquecigrues, cela m'éreinte. Vous êtes en fuite Valeska, c'est une chose que vos amis ici ne savent sans doute pas mais que vous allez avoir bien du mal à cacher dorénavant.

Vladimir ouvrit la bouche mais aucun son ne s'en échappa. Il fit tomber sa canne et resta muet. Le fantôme de William Blake regardait tour à tour le Moldave et l'inconnue et ne trouva rien à dire non plus pour l'instant. Sa silhouette sembla s'affaisser sur le tapis moelleux et il se passa quelque minutes avant qu'il ne murmure d'une voix altérée :
— Je suis passablement médusé.
— Ah ! Médusé ! Je vous l'avais bien dit ! s'écria la gamine dans un rire hystérique.

Vladimir sentit la chair de poule lui parcourir les bras lui faisant penser à de petits orvets se faufilant frénétiquement dans l'herbe. Le regard de l'enfant ne le quittait plus, il ressentit cette méchanceté peu commune qu'il avait déjà éprouvé lors des rencontres précédentes et se sentit victime, victime d'être inoffensif. La peur s'insinuait en lui petit à petit et le fantôme de William Blake dût s'en apercevoir car il s'interposa entre Vladimir et son accusatrice en rugissant d'un ton impérieux :
— Monsieur de Valeska. Ne vous laissez pas malmener ! Grands Dieux ! Vous n'êtes coupable de rien ? N'est-ce pas ? Si vous êtes en fuite cela doit provenir d'un quelconque malheur qui vous accable mais je ne vous sens pas capable d'être cruel. Je ne pense pas que vous soyez poursuivi par une quelconque autorité, tout ceci n'est que malice à coup sûr.
— Oh non. Monsieur de Valeska n'est coupable de rien du point de vue législatif ni à l'égard d'une quelconque nation. Vous avez raison. Mais il est tout de même en fuite, reprit l'infernale créature de sa voix aiguë.
— Alors vous avez vraiment une bonne raison pour toute cette anxiété Monsieur de Valeska ? (le fantôme fit une pause avant de reprendre) Bon, cela ne me regarde pas après tout ! (Il se tourna vers la petite fille) Cela n'est pas une raison pour vous manifester d'une aussi vile façon. On ne pénètre pas chez les gens comme ça, je refuse que vous le menaciez en ma présence vous m'entendez ! La véracité de vos propos n'absout pas votre conduite.
— Tout doux l'ami, fit la créature confortablement installée sur son siège. Je suis venue pour discuter un peu, faire connaissance. Votre présence est gazeuse et ne saurait interférer dans cet entretien.

Le fantôme de William Blake prit mal la remarque et marcha alors vers le coin sombre de la chambre 36 d'un air furieux. Vladimir se leva car la forme opalescente de son ami lui masquait la créature qui était tapie à cet endroit. C'est à ce moment que se produisit un phénomène étonnant : des murs se mirent à couler des traces blanchâtres et vaporeuses. Ces formes ressemblaient autant à du coton qu'à de la fumée, elles dégoulinaient sans bruit de tous côtés comme de petits serpents. Certaines s'arrêtaient sur les meubles, d'autres semblaient s'enfoncer à nouveau des murs d'où elles sortaient, une odeur d'éther se manifesta aussi ainsi qu'un souffle d'air glacé. La petite créature ne riait plus sur le fauteuil, elle regardait les formes se déployer autour d'elle avec un air de dégoût puis se projeta du siège de toute la force de ses membres comme un ressort sortant d'une boite. Elle plongea dans la forme spectrale qui eut un soubresaut. Vladimir, surpris de cette agitation soudaine, ne sut que faire et eut un mouvement de recul pensant que la créature qui s'était orientée dans sa direction allait le percuter. Au contraire, cette dernière se dirigea rapidement vers la porte qui se trouvait à sa gauche, l'ouvrit et disparut dans le couloir. On l'entendit dévaler dans les escaliers et puis ce fut le silence. Le fantôme de William Blake qui avait perdu de sa consistance sembla se rassembler sur lui-même avant de se tourner vers Vladimir, hébété.
— L'industrie paie toujours : je lui ai filé une bonne frousse. Elle ne vous embêtera plus pour un moment. Je me demandais si quelqu'un dans cette fichue ville avait encore peur des fantômes ! C'est un monde, ça !

Les formes blanches issues du mur se résorbèrent et finirent par disparaître. Vladimir se rassit sur la chaise, l'air ennuyé et répondit :
— Je n'en saurai hélas pas plus pour le moment.
— Que vouliez-vous apprendre de cette engeance polyforme ? Elle est venue se présenter sans même vous dire son nom, quelle leçon ! Vous savez déjà tout mon bon ami.
— Je ne sais rien au contraire.
— Vous savez si cette chose avait raison. Si vous êtes en fuite. Et si c'est le cas vous devez savoir pourquoi. Voilà ce qu'on appelle de la déduction. Le reste n'est peut-être pas important, que cette créature soit faite de chair ou des flammes de l'enfer ne vous regarde pas. Simplement elle était là et semblait avoir des informations sur vous et votre présence à Perle. Et pour ma part je lui ai trouvé un ton détestable et arrogant. C'était une parfaite démonstration du raffinement de l'orgueil pour ainsi dire.
— Le fait que j'ai décidé de m'installer à Perle est uniquement dû à la nouveauté de l'endroit et n'est nullement à prendre en compte. À l'en croire, si je me trouvais à Budapest, Varsovie ou Rome cela aurait été la même chose, elle m'aurait retrouvé. Elle semblait s'enorgueillir du fait.
— Alors, considérons cela autrement : qui pourrait bien vous rechercher ? Une fois de plus c'est la raison de cette fuite qui pourra vous éclairer. Je vais finir par croire qu'on vous en veut vraiment…
— Vous ne me croyiez pas ?
— Ce n'est pas ça, les âmes seules développent parfois une sorte de mélancolie qui leur fait penser que tous les malheurs du monde existent dans le seul but de les contraindre. Je vous voyais, harassé, solitaire, cherchant le calme que cette ville ne peut vous donner et j'ai cru à un moment que vous étiez de cette espèce. Force est de constater que vous n'êtes pas tranquille, une chose vous tarabuste, c'est évident. Si vous vouliez vous livrer un peu, je pourrais peut-être vous aider ou tout du moins vous donner mon avis.
— Je suis sensible à tout ce que vous faîtes pour moi mais je vais avoir besoin de temps pour en parler, ce n'est pas chose facile. En revanche, je vous demande de me faire confiance : je ne suis coupable d'aucun crime et le fait que nous parlions ne vous rend complice de rien. Je fuis l'autorité de mon père et je préfère ne rien dire de plus.
— Hé bien, votre père doit être une bien étrange personne pour lancer à votre poursuite ce genre de goule. Il a dû s'adresser à quelque instance ténébreuse pour trouver ce chien de chasse déguisé en pucelle.
— Cette créature avait bien mon apparence en entrant ici ?
— Comme je vous l'ai dit. Par la barbe d'Élie ! Vous ne me croyez toujours pas ?
— Si bien sûr, cela expliquerait que quelques unes de mes relations à Perle m'ont aperçu à différents endroits alors que j'étais encore convalescent.
— Encore une fois cela s'explique fort bien. Cétait peut-être une façon de vous faire sortir d'ici. Et aussi une manière de vous dire que cette créature peut considérablement vous ennuyer dans vos tentatives, certes fragiles, de sympathiser dans cette ville.
— Je vais devoir quitter Perle le plus rapidement possible.
— Allons allons, si cette créature vous a retrouvé ici il lui sera facile de vous retrouver autre part. Je pense qu'elle vous propose un duel. Ou un bras de fer. En tout cas une épreuve de force. Elle vous met face à vos responsabilités. C'est comme un engin diabolique qu'il faudrait désamorcer. Quand elle aura reçu l'ordre de la suite de sa mission, d'après ce qu'elle dit, elle reviendra. Et ce sera à cet instant qu'il faudra décider.
— Votre logique arithmétique m'abasourdit.
— Je vous suggère dans un premier temps de prévenir vos relations qu'une personne tente de se faire passer pour vous. Allons, vous n'êtes pas mal entouré. Vos connaissances mondaines à Perle pourront peut-être vous aider.
— Vous voulez parler de la comtesse du Tapis Rouge de Sixte ?
— Pourquoi pas. Vous m'avez dit qu'elle est curieuse et patiente avec vous. Ce genre de situation devrait lui plaire, peut-être aura-t'elle envie de vous aider à vous débarrasser de cet imposteur.
— Le souci est qu'il semble que mon imposteur est fort bavard. Elle aura alors libre cours pour l'interroger.
— Quand bien même elle le ferait : est-ce un mal de fuir sa famille ? Avez-vous tué un de vos proches ? Accepté un mariage peu flatteur, avez-vous contracté des dettes qui pourraient nuire à l'honneur de votre nom ? D'ailleurs, Valeska, est-ce votre nom ?
— Oui.
— Vous fuyez sous votre propre nom ! Quel piètre aventurier vous faîtes ! Le pire écrivain ne voudrait pas de vous dans son roman. Ne vous en faîtes pas, vous n'êtes pas au dernier période de votre vie !

Le fantôme se mit à rire tandis que Vladimir se décomposait littéralement.
— Ah ! Une autre chose que je relève mon bon ami. s'exclama le fantôme.
— Quoi donc ?
— Cette créature me voit tout comme vous me voyez. Ce qui n'est pas le cas des résidents de mon ancienne demeure, enfin de cet hôtel… Voilà un fait qui est curieux pour le moins et que je ne m'explique pas. D'ailleurs je ne m'explique pas non plus que vous seul ayez pu me voir jusqu'à présent. Vous savez Monsieur de Valeska, j'ai parcouru quelques pièces de cet hôtel, visité quelques chambres, je suis allé en cuisine, un jour d'orage j'ai débarqué dans la salle à manger en poussant des cris… Des cris, Mon Dieu, je suis un fantôme malhabile, personne ne m'a entendu ni vu ou alors tout le monde m'a ignoré. Et pourtant j'y ai mis tout mon cœur de revenant. Mais revenant de quoi ? De la nuit éternelle ? Je ne sais pas. Je suis plutôt un réveillé de la mort. (Il se mit à disparaître puis se re-matérialisa soudainement.) Oui ! Comment se fait-il que vous seul puissiez me voir ? Si je le savais je saurais sans doute pourquoi cette méchante petite fille le pouvait aussi.

Vladimir se sentit embarrassé de cette question et chercha une réponse mais on frappa à la porte de la chambre ce qui interrompit sa réflexion. Le fantôme de William Blake regarda Vladimir puis mit son index devant sa bouche en écarquillant les yeux avant de disparaître dans un léger chuintement. Il eut le temps de murmurer au Moldave.
— C'est une femme.

En effet, il s'agissait de Douze, la domestique de Laetitia. Sa mise était des plus soignée, ce qui attestait de l'opulence de sa maîtresse. Elle fait une révérence à Vladimir quand celui-ci ouvrit la porte et lui tendit une missive, refit la révérence et s'en fut dans le couloir, aussi silencieuse qu'une ombre. Vladimir décacheta l'enveloppe parfumée et lu les quelques mots qui lui étaient adressés.

Cher Vladimir,
je sais que vous allez mieux car ma chère amie Małgorzata m'a dit vous avoir vu à quelques pas de votre hôtel. J'aurais presque envie d'organiser une fête à l'occasion de votre guérison, savez-vous ? Hé bien non ! Je vous propose de vous retrouver dans peu de temps : après-demain : vendredi ! La tragédienne Anika joue Lucrèce au Théâtre des Arts et c'est un événement à ne pas manquer. Je vous demande donc d'être mon cavalier à cette occasion. Quinze, mon cocher, viendra vous chercher à huit heures précises. Je suis ravie de vous revoir enfin. Je n'en dis pas plus.
Votre amie, Laetitia.

PS : ne prétextez pas une santé encore fragile, Małgorzata m'a dit que vous ne “cessiez de sortir en ce moment”. Je compte sur vous et n'ai, je pense, pas besoin d'avoir votre aval.

Vladimir posa la lettre sur la petite table de sa chambre, s'assit sur le lit le regard vague, se passa la main dans les cheveux, l'air absent avant de se mettre à sourire. Finalement. Il s'exclama :
— Sir William ? Je ne serai pas là vendredi ! Je sors ! Nous allons au théâtre la comtesse et moi, s'essaya-t'il à annoncer sur un ton se voulant insouciant.

Mais personne ne répondit.
Après quelques minutes, soupirant, il se leva, refit son nœud de cravate devant le miroir de son cabinet de toilettes, sifflota un air de Domenico Scarlatti avant de se diriger vers la fenêtre afin de voir se qui se passait dans la rue. Le vent faisait trembler les carreaux. En regardant au dehors Vladimir s'arrêta net. Sur le banc en face de l'hôtel était assis un homme qui lui ressemblait traits pour traits. Ce dernier porta sa main à son chapeau en signe de salut puis s'alluma un petit cigare de façon délicate et raffinée. Son regard était aussi perçant que celui d'un oiseau de proie. La malice qui s'en dégageait était insoutenable et Vladimir en fut pris de frissons.

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