13.08.2009
La Nuit, I.XI
CHAPITRE ONZE
Le dédoublement
Nul médecin ne vint ce soir là ni tous les autres soirs car personne n'avait entendu le fantôme de William Blake s'époumoner dans les couloirs de l'hôtel Vltava. Et bien que mal en point Vladimir décida de n'appeler personne et de garder la chambre quelques semaines afin de se remettre. Un sentiment intime bien curieux lui faisait dire qu'il ne craignait pas la mort.
Vladimir se faisait apporter ses repas dans sa chambre, prétextant un travail important, prenant soin de paraître en bonne santé quand le personnel de l'hôtel venait frapper à sa porte et il commença d'écouter les conseils du fantôme quand à ce qu'il devait ingérer pour se libérer du potentiel poison qui sommeillait en lui. Rien ne prouvait qu'il avait bu une mixture contenant du plomb mais son état premier pouvait faire penser qu'on lui avait donné une quelconque potion qui l'avait plongé dans cette bien triste torpeur. En revanche il lui semblait tout à fait impossible qu'il ait pu consommer ce breuvage lors de son séjour à la Villa de Laetitia car lui seul avait été malade ; sans compter qu'il n'y avait pas de mobile à un tel forfait, il était un voyageur assez modeste et tout à fait anodin comparé aux notables et aux aristocrates qui se pavanaient dans les rues de la capitale. Un quidam de plus, dans un hôtel qui aurait pu être ordinaire s'il n'avait été situé à Perle, au pays du Rêve.
Alors peut-être était-ce une réaction inconnue à un aliment en particulier. Une banale intoxication. Et dans le cas contraire qui s'ingénierait à utiliser du plomb alors que l'arsenic était un moyen beaucoup plus sûr pour se débarrasser de quelqu'un ?
Quand on se sent ainsi menacé il est toujours préférable d'accorder sa part au hasard et de continuer de vivre comme si de rien n'était. Se dire qu'il y a une cause inconnue, un malheureux concours de circonstances, qu'on était là au mauvais moment, banalement. Personne n'avait de raisons pour faire une chose pareille. Cela ne pouvait être délibéré, Vladimir n'intéressait personne et personne n'avait de réelle curiosité à son égard.
Du moins c'est ce qu'il pensait.
La chambre de douleur s'endormait chaque soir jusqu'à l'accalmie annonciatrice d'une proche guérison. Vladimir reçut au bout de quelques jours des nouvelles de la comtesse qui s'enquérait de son état de santé, il répondit qu'il était convalescent et qu'il sortirait à nouveau dans quelques jours. Puis Piotr vint le voir, bouteille de vodka en main mais qu'il fut seul à en boire. Vladimir récupérait peu à peu et ses discussions nocturnes avec le fantôme constituait un plaisir renouvelé, il apprenait des choses sur la poésie, sur la peinture, sur l'art en général et aussi sur les textes saints. L'artiste mettait beaucoup de conviction dans ses histoires et racontait sa vie avec une verve sans égale. Oscillant sans cesse entre excès verbaux passionnés et éclats de rire il apportait beaucoup de chaleur à cette chambre 36, toujours aussi modeste et simple. Vladimir passait aussi du temps à regarder au dehors les changements délicats de lumière sur les façades d'immeubles, les nuages lourds de février semblant frôler de loin en loin le faîte des plus hauts édifices de Perle. Les jours se changèrent en semaines et Piotr rendait toujours visite au Moldave, calfeutré, s'habituant à cette convalescence, presque ravi de ne pas devoir sortir. Le Russe racontait les fêtes qu'il parcourait la nuit, aux bras de jolie modèles et artistes, enchaînant les histoires amoureuses avec un rythme régulier, des histoires toujours aussi passionnées mais sans lendemains. Piotr semblait bien s'en accoutumer, évoquant son besoin de rester sans attaches mais il ne tarissait pas d'éloges sur les personnes avec qui il connaissait les plus exquis moments. Les prénoms féminins se succédaient dans sa bouche et Vladimir, souriant, lui demandait plus d'explications quand à ces changements permanents.
— Une jour une blonde Italienne, un autre une Ibérique au teint mat, une Prussienne collet monté rencontrée lors d'une conférence, une Russe de passage - cousine de mes voisins à Moscou -, elles sont toutes aussi jolies les unes que les autres, comment pourrais-je choisir laquelle remportera mon cœur, j'appartiens à chacune d'elle l'espace d'un moment Vladimir, je ne suis pas fait pour les choses du mariage ou de la famille, pas encore, pas maintenant, j'ai besoin de m'étourdir et de m'inspirer de la beauté des choses et des gens.
— Mais n'as-tu pas peur mon bon ami de ne jamais trouver ce qui te conviendra sous prétexte que , pour toi, s'arrêter c'est mourir ? Il viendra un temps où tu seras bien seul et où ces créatures ne t'accorderont plus leurs charmes, un jour où il y aura un autre graveur à faire tourner les têtes ou peut-être un danseur, un poète, un autre artiste, quelqu'un qui ne prendra pas la peine de réfléchir comme tu le fais actuellement et qui te ravira tes plus belles conquêtes. Et peut-être que tu regretteras certaines personnes à qui tu n'auras pas laissé leur chance. Le souvenir des femmes les plus amoureuses de toi deviendront alors prétexte à d'amers états. Comme si tu ne t'étais jamais rencontré dans aucune d'entre elle.
— Je ne me sens pas libre moi-même, pas libre de décider, je ne pense qu'au plaisir et à la satisfaction, je sais bien qu'une part en moi réclame un amour que je m'efforce de donner à mes gravures. J'aime qu'on s'intéresse à moi, qu'on me charme et m'enchante mais je suis bien incapable de vouloir me fixer et fonder une famille. C'est comme si mon cœur n'allait pas jusqu'au bout, c'est comme si je considérais l'amour comme un rêve, une suprême illusion, celle qui peut vous perdre ou vous apporter le paradis. Et je me dis que toutes ces choses ne viennent que de ma façon d'aborder la vie, alors je me protège car je ne désire pas être malheureux, je ne désire pas voir ma compagne souffrir d'une quelconque maladie, je ne veux pas m'inquiéter pour quelqu'un de sorte que cette vie que je mène est la plus sécurisante que je connaisse. Je ne peux oublier que nous sommes inopinément mortels.
— L'inquiétude tu l'as peut-être déjà Piotr, en te posant toutes ces épouvantables questions, car tu dois souvent refuser de t'arrêter dans les bras de celles avec qui tu pourrais vivre un peu plus longtemps que quelques jours ou quelques semaines et tu dois bien sentir malgré toi l'espoir qu'elles doivent nourrir à ton sujet.
— Je dois toujours être prêt à les éconduire en expliquant pourquoi. Et bien malgré moi je me rends compte que j'utilise toujours les mêmes procédés par facilité, parce que ça fonctionne… Bien entendu je me dis qu'un jour j'emploierai ces stratagèmes pour m'éloigner de l'une d'elles qui sera différente des autres et que je ne m'en rendrai peut-être pas compte. Je serai peut-être alors entré dans un processus qui me dépassera moi-même mais je veux penser que l'amour, le véritable amour a une saveur bien différente des autres et que nous ne pouvons que nous adapter en conséquences. Et toi Vladimir ? Tu parles rarement des femmes. J'ai bien compris que tu parlais peu de ta famille ou de tes amis en Moldavie mais qu'en est-il de ta vie amoureuse ?
Vladimir soupira.
— Faut-il que nous soyons devenus amis pour avoir à parler d'une chose aussi délicate ? Je n'ai rien à dire, j'essaie de m'occuper de moi, de m'instruire, de comprendre le monde, les femmes font partie pour moi d'un continent inexploré qui m'effraie un peu alors comme toi je ne me sens nullement l'envie de me lier. Et plus précisément je doute de ma capacité à y arriver un jour.
— Ah ! Je comprends, la liberté absolue ! dit Piotr avec emphase.
— Non, pas du tout mon ami. Je souffre d'une molle langueur qui me prend et me laisse souvent abasourdi. Je ne crois pas qu'il soit bon de me fréquenter trop longtemps, mon rythme personnel n'est pas celui du commun, je vis la nuit, je suis souvent pris d'angoisse et je me sens comme un poids pour moi-même. C'est bien parce que je suis bloqué ici que je te reçois, et ne t'y trompe pas je suis honoré de ce que tu m'apportes, mais je me sens tellement hors du monde que je ne souhaite absolument à personne de m'avoir comme ami.
— Je crois que nous y arrivons fort bien tout de même, fit le Russe en souriant.
Au terme de chaque discussion Vladimir finissait par fermer les yeux et se laissait envahir par une salvatrice torpeur. De cruelle, la fatigue était devenue apaisante et consolatrice. Et les rues de Perle ne manquaient pas au Moldave, il était heureux de se laisser aller ainsi à ces douces somnolences, bercé par le bruit des fiacres parcourant la cité. Chaque nuit le fantôme de William Blake venait lui rendre visite pour avoir avec lui de passionnantes discussions. Laetitia finit par lui écrire tous les trois jours et lui envoyait parfois des sucreries parce que “ça vous rendra des forces !” Vladimir prit l'habitude de lui répondre quelques mots puis fut plus généreux et commença à entretenir une véritable correspondance avec elle. Il fut rassuré de voir que parfois il se passait une semaine avant qu'elle ne réponde car elle était très occupée à ses affaires. Mais en vérité, elle laissait passer volontairement quelque jours pour que cela soit “convenable” et reprenait la correspondance d'un ton enjoué et amical, s'excusant toujours de la malencontreuse circonstance qui avait fait qu'il s'était senti mal alors qu'il se trouvait chez elle, entouré des plus grandes marques d'attention. Elle lui demanda s'il voyait un médecin, il mentit en répondant par l'affirmative. Elle lui demanda alors s'il avait quelques précisions sur son trouble, constatant que cet empoisonnement l'avait laissé alité de longues semaines et que cela devait être une expérience éprouvante que de ne rien faire, de ne pas profiter du beau soleil, du vent et des vitrines des commerces environnants. Il lui répondit que son médecin n'avait pas pu déterminer la cause de ce trouble mais qu'il lui fallait éviter les excès de nourriture et d'alcool, que sa fatigue disparaîtrait au terme d'un repos complet et qu'il pourrait de nouveau profiter pleinement de ses sorties pour l'instant proscrites. De son côté Laetitia ne profita pas de cette occasion pour lui rendre visite et l'informa qu'elle partirait dans quelques mois en Provence pour ses affaires sans préciser lesquelles. Elle insista pour le revoir et lui demanda quand sa convalescence prendrait fin car “il serait trop bête de rater l'arrivée du printemps.”
Vladimir prolongea sa période de repos, il ouvrait chaque soir sa fenêtre afin de profiter des senteurs de la capitale et se laisser aller à la rêverie. Les couleurs de la ville changèrent au fur et à mesure que le soleil remontait le long de l'écliptique révélant toute la joliesse de l'endroit. Le Moldave sentit disparaître sa crainte d'affronter la rue, les gens, l'agitation urbaine et il décida de descendre plus régulièrement dans les salles communes. Le fantôme de William Blake se réjouissait de ce changement et invitait Vladimir à se rendre à la librairie Démeraude. En effet, Monsieur Raphaël avait adressé aussi au malade un courrier où il lui proposait de passer au plus vite afin de se voir permettre le droit d'emprunter à sa guise les ouvrages qui seraient susceptibles de l'intéresser. Le libraire s'était souvenu de sa chute lors du dîner et, sur les conseils de Laetitia, avait décidé de lui prêter quelques volumes afin de rendre plus agréable sa convalescence.
“Rien de tel que Goethe, Shakespeare ou Rousseau pour vous rendre toute votre santé !” avait-il écrit pour terminer son courrier. Et c'est le 13 mars, plus de deux mois après l'incident qui se produisit à la Villa Strangiato que Vladimir sortit devant l'hôtel Vltava. Il eut à peine le temps de faire quelques mètres quand il tomba nez à nez avec la Polonaise Małgorzata.
— Tiens Monsieur de Valeska encore vous ! Vous êtes partout dîtes-moi, un jour au Musée, un soir à l'Opéra. Je ne fais que de vous croiser. Vous m'avez l'air moins en forme qu'hier. Je n'en suis pas surprise outre mesure si vous me permettez ce ton familier.
Vladimir s'excusa et entreprit d'expliquer à la jeune femme qu'il venait tout juste de prendre la décision de faire sa première promenade. Ce à quoi elle répondit :
— Pas à moi Monsieur, s'il vous plaît. Je pense bien que vous désirez éviter mon amie la comtesse mais ne me mentez pas. De grâce. Je ne lui dirai rien d'ailleurs, vous avez le droit de sortir comme bon vous semble.
— Mais je suis étonné du ton que vous employez, je vous assure…
— Assez. Je trouve Laetitia bien aimable de vous faire confiance, vous devenez incorrect. Je vous ai vu de mes propres yeux hier au Musée, vous discutiez avec un autre homme qui n'avait pas l'air très civil et qui promenait des regards parfaitement déplacés quand il croisait des personnes du beau sexe, ce n'était pas une compagnie très flatteuse pour vous. Vous n'aviez pas l'air tout à fait normal non plus…
— Mais…
— Monsieur de Valeska, je vous ai vu par moi-même vous dis-je. Ne vous justifiez pas. Piotr vous a vu aussi, il était surpris. Il était à l'Opéra et vous l'avez ignoré. Depuis ce moment 'il n'est pas venu vous voir à l'hôtel.
— Effectivement je n'ai plus de nouvelles et peut-être que c'est cela qui m'a donné envie de sortir. Je ne suis pas sorti depuis presque deux mois !
— Oh ! Vous jouez ? Très bien. Mais je suis sûre de moi, je vous ai vu au Musée hier !
Vladimir s'interrogeait. La discussion aussi déstabilisante fut-elle ne devait pas rester infertile, il proposa donc à la jeune femme d'aller s'asseoir dans un parc voisin afin de l'écouter et de ne pas rester sur un quiproquo. La jeune femme s'enquit de l'heure puis accepta.
— Il est déjà assez tard alors je ne resterai pas plus de dix minutes, je suis invitée à un spectacle ce soir, Laetitia enrage de ne pas pouvoir y aller. La fameuse Anika donne des représentations au Théâtre des Arts.
— Je ne connais pas cette artiste. Que fait-elle ?
— C'est vrai que vous ne sortez pas beaucoup et que vous ne connaissez pas vraiment l'Europe. C'est une tragédienne française, elle est réputée pour son jeu très expressif. Je n'ai pas eu encore la chance d'assister à un de ses spectacles. On joue “Lucrèce”, une création récente écrite spécialement pour l'occasion. Tout Perle est en ébullition.
Ils arrivèrent dans un petit parc, Perle était une ville où chaque quartier tentait de conserver l'ambiance d'une autre cité. Mais parfois le goût devenait douteux, car l'emplacement de ces lieux ne respectait pas les délicates variations architecturales des régions européennes limitrophes. On pouvait ainsi passer du style méditerranéen des demeures calabraises à celui des maisons à colombage de l'Alsace. Et c'est justement non loin d'une de ces imposantes maisons à toiture en tuiles plates qu'il s'assirent.
— C'est une maison normande non ? demanda Małgorzata en désignant le bâtiment qui projetait son ombre imposante sur la rue.
— Je ne sais pas, cela ressemble à un style germanique, cela pourrait même être bavarois. C'est saxon de toutes façons.
— Ils devraient mettre de petits écriteaux pour qu'on comprenne un peu plus d'où viennent toutes ces maisons. J'ai toujours trouvé ça étrange qu'ils ne construisent pas des bâtiments neufs, ce n'est pas l'argent qui manque ici quand même. Le Gouverneur s'est acheté cet endroit, il aurait pu créer son style. Un mélange de byzantin avec autre chose. C'est vrai qu'il ne respecte pas vraiment les styles des pays alentour, c'est une faute de goût que je lui reprocherais. Mais, tout de même, j'aime ces petits ponts vénitiens qu'il a fait placer sur les canaux. C'est très chic.
— J'ai cru voir des ponts où les inscriptions et les maximes étaient allemandes et françaises aussi. Mais la plupart comportent des phrases latines, ça n'aide pas à s'y retrouver.
— Vous disiez l'autre soir que vous marchiez beaucoup dans Perle, êtes-vous toujours avide de nouveaux lieux, il y a bien un jour où vous aurez tout vu de cette ville.
— Ma convalescence va me permettre de redécouvrir ces endroits, après tout j'étais vraiment très mal en point, je n'ai pas menti là-dessus et je vous assure que j'aurai toutes les garanties nécessaires pour vous prouver que je suis resté à mon hôtel. C'est pour cela que je désirais parler avec vous car je crois aussi en votre sincérité quand vous avez dit m'avoir vu.
— Je ne comprends pas. Vous persistez à me dire que ce n'était pas vous mais vous acceptez le fait que je vous ai quand même vu ? C'est illogique. Ou du moins cela met en péril la conception que j'ai de la logique. Et vous savez, je suis slave comme vous, chez nous la fantaisie l'emporte bien souvent sur la logique. Nous sommes des exaltés qui ne craignons pas la Mort et encore moins la Fatalité. (elle réfléchit) Alors quoi ? Serait-ce un double ? Comment dit-on déjà ? Un jumeau ? Il faudrait le trouver dans ce cas et je serai tout à fait disposée à m'incliner devant cette preuve évidente.
— Bien entendu. Mais c'est peut-être une personne de passage. D'ailleurs lui avez vous parlé ?
— Je ne vous ai pas adressé la parole non. Mais Piotr l'a fait la semaine dernière.
— Serait-ce possible de savoir ce qu'ils se sont dit ?
— Je n'en sais pas plus, il m'a dit que vous n'aviez pas toute votre tête et qu'il s'en était offusqué. Il m'a aussi dit que vous étiez saoul. Vous parliez russe.
— Mais je ne parle pas le russe à tout va.
— Oh mais ça ne veut rien dire, quand je suis éméchée je parle russe parfaitement vous savez ? (Elle réfléchit puis continua) Bon, je veux bien vous croire en fait. Vous avez toujours l'air livide et mal en point. Il est tout à fait possible que vous ne soyez pas sorti pour faire n'importe quoi à peine remis. Et puis ça n'a pas l'air votre genre de vous enivrer. Même si…
— Chez Laetitia (Vladimir se rendit compte qu'il l'avait appelée par son prénom, c'était la première fois et cela venait sans doute du fait de cette correspondance qu'ils avaient établie)… Chez Laetitia j'ai fait ce malaise sans doute à cause d'un empoisonnement ou d'une intoxication. Et cela peut aussi être une allergie étant donné que je fus le seul à en souffrir. Croyez-moi je m'en serais bien passé.
— C'était spectaculaire. Je peux vous le dire, je vous ai vu du coin de l'œil. Boum ! D'un coup, à la cosaque. Vous êtes tombé comme un paquet de linge sale si j'osais l'expression.
— Justement je me vois mal avoir ces deux mois de repos et retomber aussi vite dans des excès qui mettraient ma santé en péril.
— Votre santé et votre vie. D'accord, je vous crois. Mais allez voir Piotr, ça lui fera plaisir et il comprendra. Ce peut être un jeu d'ailleurs de trouver votre jumeau dans Perle, fit-elle en souriant et en croisant les bras, se dandinant sur le banc. (Elle soupira) Oui et puis, il ne faut surtout pas que Tissia croise votre double, elle serait déçue !
— Déçue ?
— Non enfin, je ne dis rien. Je crois qu'elle vous apprécie beaucoup. Même si vous n'êtes pas quelqu'un de facile. Si ce n'était pas mon amie je ne vous aurais pas parlé plus de 3 minutes tout à l'heure. Mais je sais à quel point elle aime votre attitude, un peu flegmatique, indifférente, voire craintive. Pour parler en style de cour, elle vous donne les grandes entrées. Et puis vous n'êtes pas aussi simple que Piotr, cela peut séduire.
— Oh mais vous savez, Piotr est très complexe aussi, il donne cette apparence d'homme rude et viril mais il a ses propres soucis, je ne connais pas un seul homme qui n'aie peur de rien.
— D'autant qu'il me soit permis de répondre à ce qui n'est pas une question, je crois bien que le Gouverneur n'a peur de rien. Il ose tout. D'ailleurs regardez, maintenant c'est une évidence : auriez-vous collé ces 8 isbas au bout de la rue à côté à proximité de ce temple à colonnes corinthiennes ? Non mais quand même! C'est abominable.
Elle se mit à rire avec candeur et Vladimir prit un air perplexe.
— Oui, c'est vrai, ça jure.
— Vous irez voir Piotr ?
— J'irai. Il m'a laissé l'adresse de son atelier.
— Je me rends compte que vous avez un petit côté charmant quand même Monsieur de Valeska, vous êtes très différent, voilà tout. (Elle se leva) Je me vois dans l'obligation de vous laisser à présent, je dois vite retourner chez moi me changer. J'ai hâte de voir le spectacle de ce soir.
Ils sortirent du parc en détaillant de nouveau quelques anachronismes architecturaux puis Vladimir la raccompagna jusqu'à un fiacre. De retour à l'hôtel il passa par la réception pour demander s'il n'y avait pas de courrier pour lui. Il était 8 heures du soir. L'employé fut très étonné de le voir là.
— Monsieur, je ne vous avais pas vu sortir, vous m'avez demandé la même chose il y a un quart d'heure sauf votre respect. Je vous ai déjà donné votre courrier et puis vous êtes monté dans votre chambre. La chambre 36. (Il sourit de façon ironique avant d'ajouter) Avec de la chance vous êtes encore là-haut.
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