21.06.2009

La Nuit, I.VIII

CHAPITRE HUIT
Un inutile débat

La galerie était un endroit somptueux où chaque mur était décoré de trophées. On pouvait voir des restes d'animaux étranges : des buffles, des fauves, des sauriens. L'espace était arrangé avec un goût très sûr et l'odeur de la cire donnait à l'endroit son ultime touche de dignité. Les épais tapis étaient ornés de devises en latin et on pouvait y voir des crosses épiscopales romaines ainsi que la férule papale. De grandes banquettes en cuir étaient alignées près des fenêtres et de confortables fauteuils se trouvaient près d'une antique cheminée. Aux lampes étaient accrochées diverses peaux : panthère, jaguar, léopard, antilope. Une collection impressionnante de fusils et d'armes blanches jouxtait les cuirs et les fourrures sur les murs. Le substantif galerie avait du être donné en raison des dimensions du salon, car c'était en fait un salon, très haut de plafond et surtout de forme très allongée. Il y avait quelques tableaux sur les murs, l'un d'eux représentait un homme aux vêtements de cuir brun, avec un chapeau, il portait une moustache et avait l'air très digne, sa tenue évoquait celle des chasseurs mais Vladimir ne put pas certifier son origine. Plus loin, le même homme était représenté dans un paysage rocailleux, sur fond de mer, des faisans gisaient à ses pieds et un chien se tenait à ses côtés, le regardant. L'homme avait un fusil et un couteau à la ceinture. Un autre toile montrait une dame d'âge mûr, assise sur une chaise, l'air absent et toute vêtue de noir mais le dernier tableau intrigua Vladimir. Il du aller au fond du salon pour pouvoir le contempler, il était accroché entre deux têtes de zèbre et représentait deux cavalières, habillées très élégamment, cheval tenu par la bride. L'une d'elle serrait sa cravache sous son bras et avait les cheveux attachés en chignon tandis que l'autre regardait en l'air, les cheveux flottant au vent. Une meute de bassets se tenait à proximité. Les deux jeunes femmes étaient habillées de la même façon et portaient identiquement la même écharpe ponceau mais ce qui troubla Vladimir c'était qu'elles avaient le même visage, celui de Laetitia. Et c'est à ce moment qu'il entendit un petit toussotement léger. La Comtesse se tenait derrière lui.
— Il est beau ce tableau n'est-ce pas ?
— Oui… mais…
— C'est ma sœur Charlotte Caroline et moi-même. Nous sommes jumelles.
— Je me demandais…
— Laquelle je suis ?
— Oui.
— À votre avis ?
— Je ne sais pas.
— Bien ! Alors c'est l'heure d'aller dîner !

Elle tourna les talons, fit quelques mètres, et lança :
— Vous venez Monsieur de Valeska ?

Vladimir lui emboîta le pas jusqu'à arriver à sa distance puis ils allèrent jusqu'à l'escalier.
— Mon père est chasseur, tout ce que vous avez vu fait partie de ses trophées, il nous en a fait cadeau à ma sœur et à moi-même. Au départ je voulais décorer cette galerie avec des éléments équestres et puis je ne savais pas où mettre les présents de mon père donc Charlotte et moi-même les entreposons dans ce lieu. En même temps on peut dire que c'est une jolie collection non ?
— C'est une collection impressionnante, je n'avais jamais vu autant d'animaux sauvages auparavant, votre père a du souvent aller en Afrique.
— Détrompez-vous, il y est allé une fois pendant 3 mois, je ne sais pas combien de ces bêtes il a tué là-bas ni combien de dépouilles il a ramené mais je pense qu'on peut dire qu'il s'est fait plaisir.
— J'ai été étonné aussi de voir les tapis ornées de devises latines…
— Ils viennent du Vatican, c'est un cadeau.
— J'ignorais que le Vatican offrait ses tapis.
— C'est parce que vous ignorez qu'il y a eu un Pape dans ma famille, c'est tout.

Vladimir s'arrêta tout net alors que la Comtesse continuait de monter les marches. Elle se retourna en faisant la moue.
— Oui, un Pape. Mais c'est vieux tout ça, ce n'est pas très intéressant.
— Quand même ce n'est pas rien…
— À chacun son business comme disent les anglais, fit elle dans un geste d'insouciance. Bon, venez, je pense que tout le monde est arrivé, je vous préviens il y aura des gens que j'apprécie beaucoup ce soir, donc soyons mondains juste ce qu'il faut et laissons nous emporter par le mystère de cette très jolie fête slave.

Vladmir arriva à sa hauteur. Elle reprit :
— C'est avec une immense joie que j'ai fait donner ce dîner traditionnel, je pense que vous en apprécierez chaque moment, les gens qui sont là sont peut-être importants mais ils le sont surtout par la fidélité qu'ils ont envers ma famille. Et puis je vous ai fait une surprise : votre ami Piotr est là.
— Ce n'est plus vraiment une surprise, fit Vladimir en fronçant les sourcils.
— C'est vrai… mais voilà ce qui arrive quand on parle trop. Allons venez.

Quelques instants plus tard Laetitia et Vladimir se trouvèrent dans le grand salon, saluant les convives, pour la plupart fort souriants et distingués. Le personnel de maison commença le ballet du service avec beaucoup de distinction, l'endroit était très agréable et resplendissait de dorures, un bon feu rougissait dans la cheminée, transmettant sa chaleur apaisante. Le vent, au dehors, frappait les carreaux et la neige se mit à tomber. En quelques instants les vitres se couvrirent de buée et les domestiques fermèrent les rideaux. Comme à l'étage inférieur des tableaux couvraient les murs, d'augustes personnages y étant représentés dans d'aimables poses avec, cependant beaucoup plus de femmes que d'hommes. Laetitia s'en expliqua fort bien à l'occasion d'une saillie : “Notre famille est connue pour sa prédilection à produire des veuves !”. Vladimir retrouva Piotr qui le remercia pour l'opportunité que représentait pour lui cette avancée dans ces hautes couches sociales et aristocratiques. Vladimir se retrouva confus, ne sachant que dire mais décida d'assumer le fait que Laetitia se comportait comme une amie ou une protectrice à son égard. La charmante Małgorzata était présente elle aussi, très affable et souriante, elle discutait à l'autre bout du salon, son sourire était aussi pétillant que le champagne qu'elle était en train de déguster. Son rire fusait régulièrement à travers la pièce comme un son de clochette tintinnabulant. Il y avait aussi le patron de la librairie Démeraude que tous les convives appelaient Monsieur Raphaël, il était accompagné d'une jeune femme brune très élégante qui ne devait pas avoir 20 ans. Vladimir se senti rapidement à son aise. Il lui semblait à présent ridicule d'avoir imaginé tous les convives se tourner vers lui, comme si tout le monde se connaissait, le dévisageant, tel un intrus, incapable de pouvoir répondre à toutes les questions qu'on lui poserait car hormis les salutations d'usage personne ne s'adressa à lui directement. Vladimir , fort d'être animé par ce dédain pour ses propres peurs s'amusa à compter les convives, il y avait en tout douze personnes, 6 hommes et 6 femmes. Les apéritifs consommés, il vint le moment de se diriger vers la salle à manger, deux grandes portes s'ouvrirent sur la salle attenante qui semblait une réplique du salon, n'était la présence d'une cheminée supplémentaire. Une grande table avait été dressée et chacun fut amené à sa place par un valet qui s'occupa d'organiser le service. Laetitia l'appella Onze.

Vladimir reconnut le jeune homme qui avait interpellé Laetitia lors de leur première rencontre, il croisa son regard et lui sourit. Il apprit par la suite qu'il était attaché d'ambassade pour la France. Laetitia répéta son nom : Xavier-Christophe du Berny, Vicomte du Falvy. Ce dernier était accompagné d'un jeune homme, apparemment chroniqueur et journaliste pour le journal parisien “Le Soir”. Un dénommé Dominique Cadiot, qui dispensait à tout va ses pensées politiques sans grande distinction, se révoltant de tout, tentant de ne pas égratigner sa voisine de table, une musiciene de l'académie des Arts de Perle. Les critiques fusaient et Xavier-Christophe rit à gorge déployée, aucun invité ne semblait faire grand cas de l'aspect solennel que revêtait cette fête. Cependant, Laetitia demanda un peu de silence afin d'en préciser l'aspect rituel, sans se tromper elle évoqua les tablées ancestrales de Russie et d'Ukraïne célébrant cet authentique repas de Noël, elle donna quelques indications sur les plats qui allaient être servis et présenta le premier : la koutia.
— Foin de la gastronomie blasée ! Nous autres, aristocrates et gens de bonne compagnie, savons aussi nous contenter des saveurs exquises de la simplicité. Depuis que j'ai découvert ce petit trésor qu'est la koutia je ne mange plus que ça le matin ! Je vous souhaite bonne chère.

Les gens de maisons commencèrent le service et le plat fut servi dans de petits ramequins de porcelaine, il s'agissait de blé bouilli arrosé de miel, accompagné de sirop d'abricot et de raisins secs. Les convives, bien que montrant un enthousiasme de bon aloi semblèrent un peu étonnés par la rusticité de ce premier met. Piotr, à l'autre bout de la table précisa que, traditionnellement on ne devait passer à table qu'à la condition qu'une étoile commençât à briller dans le ciel. De riches candélabres éclairaient la scène faisant briller les couverts d'argent poinçonnés du monogramme “TRS” et les dorures des plats et assiettes. La koutia s'avérât excellente car servie avec un peu de lait sucré. Les discussions reprirent et la politique revint en premier plan, Cadiot relançait sans cesse ce sujet, jetant un œil le plus discret possible à l'inconnue qui accompagnait Monsieur Raphaël. Cette dernière gardait sa fière allure et son port de tête était véritablement altier même si sa parure était des plus modestes comparée aux fastes des autres dames de la table. Piotr la regardait aussi parfois à la volée et un dénommé Alexandre Saint-Georges du Valens (situé à la gauche de Laetitia), apparemment sensible aux charmes féminins demanda cette dernière de façon discrète qui elle était.
— Une certaine Louise-Émilie Scheiterhaufen, une Prussienne, chuchota la Comtesse. C'est une amie de Monsieur Raphaël.
— Mais encore ?
— Une journaliste. Je crois qu'elle écrit dans une gazette littéraire. Je ne saurais en dire plus. Monsieur Raphaël désirait nous la présenter.
— Bien jolie personne.
— Ma foi, elle n'a pas dit un mot depuis son arrivée, peut-être ne parle-t'elle pas le français ? Elle aura l'avantage de ne pas comprendre Cadiot, c'est déjà ça.
— Il la fixe.
— J'ai vu (puis revenant à Vladimir qui se trouvait à sa droite), la koutia vous semble-t'elle correcte Monsieur de Valeska ?

Le Moldave sourit.
— Aussi succulente que les discussions à cette table, c'est un régal et une caresse adressée à mes souvenirs d'enfance.

Bientôt on servit le borchtch, les pampouchkas, le tovtchenyky, les kholodets, l'houloubtsis, les vushkas et les varenykys, la Comtesse veilla aussi à ce que la table fut garnie de caviar, de blinis et d'esturgeons fumés en permanence ainsi que de carafons de vodka et du vin en grande quantité. En tout il y avait 12 plats comme le voulait la tradition.

Les invités rivalisaient d'esprit, Piotr se prit au jeu et s'enorgueillit de faire revivre la gravure des maîtres allemands, bientôt il sortit un petit carnet de sa poche et se mit à croquer les invités autour de lui, Monsieur Raphaël parla de l'actualité culturelle de Perle et annonça les prochaines activités de la ville en la matière, il décrivit le Ministère des Lettres, Sciences et Beaux Arts comme un petit cercle d'érudits paradoxaux en quête du Saint Graal et expliqua son rôle de chercheur de trésors. Il avait des agents dans toute l'Europe, prêts à trouver les livres les plus rares afin de les envoyer vers Perle en vue de constituer une nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. La plupart du temps il n'avait pas la possibilité de consulter les cargaisons de documents en arrivage des capitales européennes, un groupe d'experts s'en chargeait au Ministère puis lui envoyait le surplus et lui demandait conseil quand au choix des ouvrages à conserver à la Grande Bibliothèque de Perle. Il s'exclama qu'il n'aurait pas assez de 4 vies pour lire tout ce qui arrivait chaque mois et que la quintessence même des cultures européennes se trouverait à Perle dans une période qu'il estimait à 7 années. La musicienne de l'Académie de Perle, une violoniste appelée Geneviève Huneman-Vincens, expliqua à son tour que l'Opéra avait les mêmes vues, ce à quoi Cadiot rétorqua qu'il trouvait tout ceci très fantaisiste étant donné que la musique ne pouvait être possédée, les partitions appartenaient à tout le monde, on pouvait jouer Mozart ou Muffat à Vienne comme à Milan, Berlin ou Perle sans que rien n'y soit changé. Laetitia du lui expliquer qu'on ne pouvait pas s'approprier les œuvres mais qu'on pouvait s'accaparer les musiciens, les chefs d'orchestre & les chanteurs pour les jouer. Xavier-Christophe s'essaya à faire une synthèse de cette histoire de captation du capital artistique européen mais elle fut maladroite car tout le monde avait raison et personne n'avait tort, ce qui fut souligné par Piotr, qui s'arrêta cependant assez tôt car son principal commanditaire et employeur travaillait pour le Gouverneur et qu'il se tenait assis à quelques sièges de lui. Dinah de Fleury, savant de profession changea de sujet avec beaucoup d'à propos et évoqua les recherches en matière d'aéronautique menées par le Gouverneur. Il était question d'envois d'aérostats en direction de Khugnu Khan pour étudier la diversité des massifs montagneux de la région. Une danseuse blonde, assise à la droite de Piotr, en bout de table rappela que la légende voulait que le Gouverneur fut né à Kharkhorin, dans la province d'Ovörkhangai et qu'il était devenu riche à l'âge de 16 ans en trouvant un fabuleux trésor dans les montagnes. Małgorzata, qui se trouvait près de Vladimir lança un tonitruant :
— Il a trouvé le trésor de Gengis Khan !

Ce qui amusa les uns et laissa dubitatifs les autres. Quand à Vladimir il trouva qu'une telle innocence eût mérité qu'on se mit à genoux.

Les plats se succédaient un à un tandis que les convives continuaient de parler au sujet du Gouverneur et de la cité. Laetitia resplendissait et minaudait à tout va avec légèreté, au bout d'un moment elle demanda aux convives quel était leur vœu le plus cher en matière d'art. Piotr avoua qu'il aurait aimé avoir la technique d'un Dürer ou d'un Schongauer et qu'il faisait son possible pour s'approcher de la qualité de ces orfèvres, la violoniste Geneviève cita Stradivarius et elle confessa que l'art de la lutherie était un projet de toujours, elle désirait fabriquer le plus bel instrument du monde. Dominique Cadiot faillit s'étouffer d'une boulette de viande à ce moment-là et toussa bruyamment, Małgorzata se permit de lui donner quelques coups secs sur le dos et c'est les larmes aux yeux qu'il estima n'avoir de l'intérêt que pour les prosateurs et les politiciens.
— Vous pouvez considérez que c'est de l'art si vous répondez à ma question, intima Laetita d'un air rusé tandis qu'elle jouait avec sa fourchette.
— Hé bien… Je ne vois qu'un seul maître en la matière en ce moment et je préfère les gens bien vivants.
— Et qui est-ce ? demanda Xavier-Christophe.
— Bon sang ! Mais c'est Talleyrand, qui voulez-vous que ce soit, cet homme… ce diable est increvable ! Il a fait l'Ancien Régime, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, les Cents-Jours… il a assisté à 4 couronnements ! Voilà un homme qui sait s'accrocher au pouvoir.
— Ou manger à tous les rateliers, rétorqua Xavier-Christophe… mais je vois ce que tu veux dire, c'est homme est un maître dans sa spécialité comme tu dis, il a droit à notre admiration.
— Et vous Xavier-Christophe ? demanda Laetitia, qu'auriez-vous aimer faire ou être ?
— Moi… mais ma chère j'aurai aimé être un grand romancier ou un grand poète.
— Attention, ce n'est pas la même chose, la poésie élève l'âme alors que le roman est une distraction.
— Vous croyez ? Moi je pense que les meilleurs livres sont ceux qui nous transmettent un héritage, peu importe leur forme ou leur épaisseur, peu importe par qui ils ont été écrits ni dans quel but. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes insensible à un beau roman d'amour tout de même…
— J'avoue n'avoir pas le temps d'en lire.
— Et si je vous en écrivais un ?
— Oh mais ce serait tout à fait splendide, je pourrai m'exalter de ce noble travail, je vous dirai alors (la Comtesse repoussa son siège et se leva, les bras tendus vers le ciel, droite comme un cierge pascal, puis s'écria d'un air moitié dolent moitié réjoui) écris moi ! Écris moi je t'en supplie, un mot, une lettre, un roman. Oui ! Un roman d'amour et même… vous m'effeuillerez dedans !

En disant ses mots elle fit mine d'être frappée au cœur par un invisible trait et l'assemblée se mit à rire en l'applaudissant, Xavier-Christophe se sentit un peu gêné mais finit par s'esclaffer à son tour. Małgorzata lança :
— Tu serais une excellente tragédienne Tissia, je suis sûre qu'une foule d'admirateurs se jetterait à tes pieds chaque soir de représentation.
— Je n'ai pas besoin de ça mon amie, répliqua du tac-au-tac la jeune femme blonde aux traits de poupée. Je suis tourmentée chaque jour par un nombreux courrier de demandes en mariage, je n'ai même pas le temps de répondre : non !

Tous rirent. Et Laetitia posa à nouveau la question, cette fois-ci à Monsieur Raphaël.
— Hé bien, toussota-t'il faiblement, j'aurais de bonne grâce cédé aux attraits du voyage… Mais ça ne compte pas pour de l'art…
— Tout à fait, répondit Laetitia, mais vous êtes entouré de ces livres précieux toutes la journée, de ces petits bijoux, de ces reliures enveloppant élégamment ces ouvrages dorés sur tranche, des fascicules rares et abscons au profane donc vous pouvez, je vous l'accorde, nous dire en quoi consisterait votre rêve.
— Je vous remercie, figurez-vous que ces livres sont autant de portes ouvertes vers d'autres cultures et j'ai toujours pensé que ces portes étaient les meilleurs invitations qui soient pour se mettre en route et aller à la rencontre de nouveaux espaces. Pensez-donc que Christophe Colomb a découvert les Amériques il n'y a que deux siècles et demi ! Qui vous dit que d'autres espaces vierges n'attendent pas d'être foulés par le pied de l'homme, sait-on ce qu'il y a au plus profond de l'Afrique, que se passe-til au Grand Nord ? A-ton déjà découvert tous les pays habitables et habités ! Et l'Atlantide ! L'Hyperborée ! Thulé ! Panchaïe ! L'Île Heureuse ! Ces mondes n'existent-ils pas quelque part ?
— Et pourquoi pas la Lune aussi pendant qu'on y est, siffla Cadiot entre ses dents, suffisamment fort pour s'attirer le regard noir de la moitié des convives.
— Mais oui Monsieur Cadiot, pourquoi pas la Lune ! Qui vous dit qu'il n'existe aucun passage vers cet astre ? Lucien de Samosate écrivait dans son “Histoire Vraie” que tous les personnages illustres s'y rendaient après leur mort.
— Je crois Monsieur Raphaël qu'il faut garder ce projet pour la fin, vous vous y rendrez par vos propres moyens.

La répartie n'était pas fine mais elle fut bien prise par l'assemblée et Monsieur Raphaël ne sembla pas s'en offusquer, au contraire il s'en amusa et se tourna vers sa voisine Prussienne, muette jusqu'à présent.
— Et vous Mademoiselle Scheiterhaufen, que pourrait être le couronnement de votre carrière ?

La jeune personne posa son verre avec délicatesse, sa tête était penchée et elle regardait les gens légèrement par dessous dans une espèce de moue de défiance. Son sourire s'étendit sur son visage, sa bouche était grande,  charnue et finement ourlée. Xavier-Christophe, situé à sa droite pouvait apprécier pleinement ce profil parfait, ce nez aquilin, ce menton tout juste rebondi qui surplombait un cou d'une finesse inouïe, ces joues à peine rosées, ces mains graciles, cette peau de lait tendre et diaphane. Les hommes retenaient leur souffle devant tant d'élégance naturelle, devant ce maintien irréprochable et cette grâce époustouflante qui se se manifestait en si peu de gestes. Ils remerciaient silencieusement Monsieur Raphaël de lui avoir donné la parole, enfin, pour qu'ils puissent se tourner vers elle et l'observer sans que cela soit déplacé. En peu de mots et pour faire simple il émanait de Louise-Émilie Scheiterhaufen un charisme dramatique et une nature altière qui faisait tourner les esprits et se taire les plus bravaches.
— Je crois que je travaillerai à redonner toute sa superbe au Saint-Empire Germanique, Bonaparte a affaiblit l'Europe avec ses guerres, il y en avait de plus utiles et au lieu d'unir l'Europe sous la bannière du christianisme romain il l'a saigné à blanc et à provoqué un éclatement qui s'en ressentira dans l'avenir quand les barbares déferleront à nouveau parmi nous.

Małgorzata s'empressa de répondre.
— Mademoiselle, excusez-moi mais pourriez-vous précisez ce que vous entendez par “barbares” ? Je suis Polonaise, insinueriez-vous que j'en fait partie ?
— Mais enfin ! s'écria-t'elle tempétueusement. Que se passe-t'il en Europe ? Nous avons tous baissé la tête devant Bonaparte, nos traditions sont perdues et une ville comme Perle est érigée en Europe par la seule volonté d'un mongol ! La cupidité nous fait nous débarrasser de notre patrimoine !
— Qu'est-ce que cela me fait ? Vous ne répondez pas à ma question, suis-je une barbare ? Suis-je responsable de l'abdication de François II ? Sous-entenderiez-vous que tout ce qui n'est pas germanique…
— Non ! Vous êtes slave ! Je ne parle pas de vous et je ne maudis pas le peuple français non plus…
— Encore heureux, fit Laetitia en direction de Vladimir et en faisant une petite moue pincée.
— Ce que je dis c'est que l'éclatement du Saint-Empire a permit, entre autres, la fondation d'un pays comme le Rêve, en plein centre de l'Europe. Et qu'avons-nous à présent pour nous en prémunir, le Tsar de toutes les Russies ? Charles X ? Vous avez voulu la fin des Habsbourg et voici une Europe prête à accepter n'importe quoi de n'importe qui !

Laetitia reprit la parole, cette fois de façon à ce que tout le monde l'entende.
— Mademoiselle, pour ma part, personnellement et je peux vous l'assurer je n'ai pas désiré la fin des Habsbourg. Personne ici n'a désiré la fin des Habsbourg et nous sommes trop jeunes pour avoir voulu la fin de votre Saint-Empire Germanique. Je comprend que vous soyez nostalgique et que vous ayez des idées politiques affirmées mais à cette table vous trouverez une Polonaise, un Russe, un Moldave, une Italienne et quelques Français et je crois que tous ne partageront pas votre avis, il est déjà assez difficile de s'entendre quand à ce que nous désirons souper quand nous sommes au restaurant pour ne pas voir que la discussion que vous être en train de déclencher va mettre le feu aux poudres dans les minutes qui suivent. Je vois bien que vos intentions sont naturelles mais serait-il possible que nous ne parlions pas trop de politique céans ? Ou du moins, je vous propose d'approfondir tout ceci quand nous serons plus tard au salon, je le fais car je prend en considération votre fougue et que je ne voudrais pas avoir l'air de vous priver de l'expression de vos opinions, simplement nous allons dîner paisiblement en premier lieu et profiter de cette fête religieuse si vous le voulez bien.

Sans attendre de réponse elle claqua des mains afin que les derniers plats furent servis, la semonce était sans appel mais suffisamment adroitement tournée pour que la jeune Prussienne obtempère, le regard plein de malice et sans doute ravie que le conseil de l'hôtesse prive les convives des réponses qui leur brûlaient désormais les lèvres. Aussi, les discussions reprirent avec difficulté mais au bout de quelques minutes chacun avait oublié l'incident et Mademoiselle Scheiterhaufen s'entretenait d'un autre sujet avec le Vicomte du Falvy et Monsieur Raphaël.

Laetitia se pencha vers Vladimir et lui dit de façon discrète et placide :
— Vous avez vu cette walkyrie salonarde ? On lui donne la parole et en 3 mots il était moins une qu'elle ne déclenchât une nouvelle guerre de coalition, mais elle aurait été bien seule face à tous, pour un peu je passais pour une despote… Małgorzata était prête à l'étriper ça ne fait aucun doute. Elle ne s'en doute pas mais j'ai plutôt œuvré pour son salut à l'heure qu'il est. Il est des propos qu'il vaut mieux garder pour soi ici. Ces pamphlets sont aussi barbants qu'une suite d'amendements constitutionnels. La faut à qui ? La faute à Cadiot qui, parce qu'il est journaliste prend l'habitude d'exhiber ses idées politiciennes, on dirait un épervier prêt à fondre sur n'importe quel campagnol, les dîners sont pour lui des tribunes… si au moins il était bon orateur cela serait réjouissant mais non, il est juste fat. Croyez-moi, je sais reconnaître un intellectuel véritablement intelligent. La convenance est-elle devenue une discipline si sévère qu'on ne sache plus en faire montre en société ?
— Cependant, pour en revenir à cette demoiselle, je crois que son charme naturel l'aurait protégé des plus véhéments, il y a quelque chose de magnétique dans son apparence qui semblait tétaniser l'auditoire et qui n'aurait pu la rendre véritablement méprisable.
— Je ne sais pas ce que vous entendez par tétaniser, je crois surtout, en utilisant un raccourci imagé, qu'elle est la jument que tout le monde rêve de dresser et elle appelle la cravache volontairement, ce n'est pas irresponsable, c'est de la provocation… mais je sais brider les chevaux d'escadron les plus emballés… et puis on ne dit pas du mal de Napoléon à cette table, n'oubliez pas qu'il était corse tout comme moi, zut alors !

Quelques instants plus tard, les desserts arrivèrent : pounchkis polonais, strudels au pavot et à la crème d'abricot, vatrouchkas servis avec de la confiture de cerise accompagnés de Wisniowka et de punch brûlant, les convives remercièrent Laetitia pour ses bons soins et le choix très sûr des mets et accompagnements. Elle se trémoussa dans son fauteuil en baissant les yeux et fit apporter du champagne grand cru tout en complimentant tout le monde pour lui avoir fait l'honneur de venir pour cette fête typiquement slave. Deux grands gaillards entrèrent alors avec zèle dans la salle à manger pour jouer des airs traditionnels à la balalaïka et tandis que la fête battait son plein Vladimir eu l'irrésistible envie de prendre l'air, ses yeux étaient cuisants et sa tête tournait sous l'effet des alcools. Laetitia remarqua son teint de plus en plus pâle et lui conseilla d'aller sur le balcon du salon quelques instants.

Une horloge indiquait une heure du matin quand on lui ouvrit la grande fenêtre et tandis qu'il patientait devant la cheminée il cru voir le visage de Sophia la Sœur du Rêve se refléter dans l'immense miroir en face de lui. Elle lui fit un imperceptible sourire tendre et délicat puis s'estompa, laissant place au reflet de son propre visage qui commença à disparaître lui aussi. Il pouvait voir derrière lui, à travers lui les convives restés dans la salle à manger et Laetitia qui tournait la tête vers lui, l'air inquiet.

Il s'effondra dans un bruit sourd sur le tapis moelleux.

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