10.05.2009

La Nuit, I.VII

CHAPITRE SEPT
La Villa Strangiato

Vladimir se tourmenta le temps qu'il restait avant de donner une réponse. Sa principale préoccupation venait du fait de ne pas connaître le nombre de personnes  invitées à ce dîner. Étant donné que Sviata Vetcheria était une des fêtes slaves les plus populaires il était quasiment certain que la Comtesse allait organiser quelque chose de fastueux, or Vladimir craignait de rencontrer trop de gens en même temps. Cela devenait une évidence : il fuyait ses congénères, de quelque nationalité qu'ils fussent. Mais il devait prendre en compte que son hôtesse le savait elle aussi, qu'elle avait senti son trouble lorsque les discussions se faisaient plus gaies et plus futiles. S'il restait seul ce soir là il gagnait ce qu'il avait toujours eu, une tranquillité certaine et la possibilité de sortir voir les festivités de la rue, assis sur un banc, scrutant les fenêtres, solitaire et taciturne. S'il acceptait l'invitation, en revanche, il s'exposait à toutes les surprises, agréables ou non. Le temps passait et il n'arrivait pas à se décider, il faisait les cent pas dans sa chambre. Plusieurs questions interféraient dans son esprit, il ne comprit pas tout de suite comment Laetitia avait eu son adresse, puis il se souvint l'avoir donné à Piotr alors qu'elle était là ; ensuite il se demanda s'il fallait en vouloir à la jeune femme de le presser autant à accepter sa compagnie mais il s'arrêta à la conclusion que tout ceci était tout à fait banal, son angoisse devait se ressentir, sa tranquille mélancolie devait interpeller les gens avec qui il discutait et la Comtesse l'avait pris en sympathie, pensant peut-être l'amener à des sentiments plus gais. Mais pouvait-on penser sérieusement pouvoir changer l'existence d'une personne aussi morose que lui en l'invitant à un dîner, en présence de quelques dizaines d'invités ? Il se souvint du ton mi-figue mi-raisin de Laetitia au musée, insistant sur le fait qu'il n'arrêtait pas de fuir les occasions de se lier d'amitié, elle avait l'air véritablement préoccupé par ses humeurs et sa maussaderie. Il en vint à regretter de ne pouvoir en parler au fantôme de William Blake, afin de lui demander conseil, puis se trouva sot d'avoir si peu de vaillance face à ces mondanités somme toutes très ordinaires. Car les réceptions entre aristocrates sont l'endroit des plus futiles généralités, il le savait. Finalement il arriva à l'idée d'un souper en tête à tête avec la Comtesse, ce qui lui parut tout à fait déplacé car elle ne devait pas ignorer que ces festivités étaient le théâtre de bien des réjouissances familiales, d'une célébration publique que l'on partageait avec un grand nombre de gens. Non, elle n'aurait pas pu profiter de cette occasion pour l'inviter lui, seulement lui… et qu'avait-il à dire, que pouvait-il raconter ?

Il était 2 heures, les gens s'affairaient dans la rue et les fiacres passaient dans un grondement affaibli par les rideaux de la chambre 36. Machinalement il ouvrit la petite armoire pour regarder pendre ses habits, il avait peu de choses à se mettre mais il commença à aligner ses affaires sur son lit, l'air perplexe. Et puis il se souvint qu'il n'avait pas fêté Sviata Vetcheria depuis son enfance. Que cette fête était interdite chez son père. Il s'assit sur le lit et se passa la main droite dans les cheveux, plusieurs fois, en grimaçant presque. Comment avait-il pu imaginer que son entrée dans le monde, parmi les peuples d'Europe, se serait passée de manière progressive et anonyme ? Surtout dans cette ville extravagante qu'était Perle, où tout restait à construire, à créer, à sublimer, en un mot : à vivre.

Finalement il se senti confus devant ces fausses difficultés, conscient que ses seuls problèmes venaient de son caractère pusillanime et timoré. Et quand le messager de Laetitia Marie du Tapis Rouge de Sixte vint toquer à sa porte pour recueillir sa réponse il su intimement que la Comtesse ne lui ferait plus d'autres faveurs et qu'elle considérerait son refus comme un camouflet. Alors il accepta l'invitation et précisa même qu'il était très honoré et heureux de se rendre à ce dîner. On lui signifia poliment de se tenir prêt pour 9 heures : un fiacre passerait le prendre. Il demanda à ce que la Comtesse soit remerciée pour sa gentillesse et sa courtoisie puis, une fois le messager congédié, s'effondra sur son lit les mains sur la tête, fixant le plafond, la bouche ouverte, ennuyé de ce qui avait fini par devenir une obligation.

La journée passa rapidement et Vladimir sentait en lui un étrange mélange d'exaltation et d'angoisse, oscillant entre d'extrêmes sentiments. Voyageant de l'acrimonie à l'enthousiasme il tentait d'éviter d'y penser mais se rendait compte que c'était impossible, invariablement de nouvelles questions le saisissaient. Finalement il se rendit dans le cabinet de toilettes, s'aspergea le visage et décida d'accepter sa propre décision puis il choisit la tenue la plus appropriée aux circonstances. Le soleil déclinait imperceptiblement à travers les rideaux de la chambre, la lumière se modifiait doucement minutes après minutes, ce soleil si bas à l'horizon en hiver avait peine à réchauffer Perle. Vladimir regardait les gens par la fenêtre, l'air absorbé, trouvant à présent que le temps ne passait pas assez vite. Puis il sursauta. Un cadeau. Il fallait un cadeau. Offrir un présent à son hôtesse pour son attention, lui montrer qu'il jouait le jeu, qu'il pouvait être aussi un être sociable et mondain. Il prit ses affaires à toute hâte, mit ses lunettes aux verres fumés, sortit de la chambre 36, dévala les escaliers de l'hôtel et se retrouva dans la rue. Il ne savait pas vraiment ce qu'il devait chercher, que pouvait-on offrir à une Comtesse corse ?

Tandis qu'il pensait, son regard se posa sur le banc en face de l'hôtel. Un petit garçon était assis, seul. Il portait des vêtements de velours vert ainsi qu'une casquette et se tenait la tête entre les mains, fixant un point invisible à ses pieds. Vladimir s'étonna de la solitude du jeune garçon et s'approcha de lui dans l'intention de lui demander où était ses parents mais il recula bien vite quand l'enfant leva sa tête et le regarda. En effet, ce regard le troubla sur le champ. Il ressentit immédiatement une impression de déjà-vu. Le garçon le fixait impérieusement sans manière aucune, et il sembla à Vladimir qu'un sourire narquois vint naître sur ses traits. Le Moldave resta immobile quelques secondes ne sachant que faire puis marcha en direction de la rue la plus proche, sous le coup d'une désagréable sensation qu'il ne s'expliquait pas véritablement.

Il fit quelques mètres à regarder les vitrines, dubitatif et troublé. Ce qui s'offrait à ses yeux lui semblait futile. Devait-il offrir un parapluie ? Du savon parfumé ? Une paire de gants ? Il imagina le regard de la Comtesse après la remise du présent et rien ne semblait aller. Après quelques minutes il entra chez un confiseur et opta pour du chocolat à croquer provenant des manufactures de John Cadbury ainsi que des pralines et du nougat provençal. Il ne connaissait pas les goûts de Laetitia mais il était certain que son présent serait considéré une charmante attention. En sortant de l'échoppe il entendit sonner 7 heures et décida d'aller se promener un peu avant de rentrer à l'hôtel. Sa décision était forcée, il le savait bien. Il savait qu'il n'avait pas envie de croiser à nouveau le regard de glace de ce détestable enfant qui l'avait dévisagé sans aucune retenue quelques minutes plus tôt. Alors il marcha quelques minutes en direction de l'Opéra puis entra dans un estaminet pour y commander une mominette. Il essuya le carreau de sa manche pour regarder au dehors les gens passer dans la rue, parfaits inconnus dans cette ville de rêve. Les femmes étaient apprêtées et élégantes, vêtues pour la plupart de manteaux de fourrure, de toques et de chapeaux typiques de la mode de leurs pays. Il rêva ainsi à contempler la vie des autres pendant de longues minutes, si longues que 8 heures vint à sonner. Alors, il se leva, prit son paquet, paya et se mit en route. Il n'y avait plus personne sur le banc et les fiacres commençaient leur manège à portée des hôtels, prenant et déchargeant leurs clients en vue de les amener à bonne destination. Vladimir se hâta de monter passer la dernière heure dans sa chambre, ajustant son costume, rectifiant les plis de son col ou sa cravate, tapotant sur son chapeau avec morgue. Le carillon de l'horloge située sur le palier sonna les 9 heures et il entendit toquer timidement à sa porte. Il soupira et ouvrit avec une fausse nonchalance. Laetitia était devant lui, son regard doré le fixant joyeusement. Tandis qu'elle s'adressa à lui candidement une mèche de cheveux blonds glissa sur sa joue.
— Bonsoir, vous êtes prêt ?

Vladimir écarquilla les yeux, s'interrogeant sur la présence de la Comtesse à son hôtel.
— … mais… et vos invités ?
— Vous ne voulez pas céder à la bienséance et me répondre un bonsoir de courtoisie, hein ? Un petit bonsoir, ça ne mange pas de pain vous savez.
— Oh ! Si. Bonsoir, je suis navré, je me disais que votre place…
— Ma place ! Ah ! J'ai des gens pour ça et je les rémunère assez grassement pour qu'ils se passent de moi. Je n'ai qu'à claquer mes doigts (elle fit le geste) pour que tout se mette en place. Vous ne pensiez pas que je viendrais vous chercher moi-même, n'est-ce pas ? Hé bien, sans vouloir vous offenser je me suis dit que vous pourriez être subitement devenu souffrant, alors il m'a semblé être de mon devoir de prendre de vos nouvelles directement. Vous voyez, je ne suis pas folle, on peut dire que je suis tout à fait cohérente et même que j'ai de la suite dans les idées. Ah !

Vladimir sourit. L'attention était à la limite de l'impolitesse, cela ne se faisait pas de venir chercher les gens chez eux, mais elle faisait partie de l'insolente manière qu'avait la Comtesse de toujours se comporter. Avec espièglerie.
— Vous venez ?

Vladimir alla chercher le paquet sur la table puis referma la porte derrière lui silencieusement.
— Vous portez toujours ces lunettes ? C'est pour faire joli ? Pour vous donner un genre ?
— J'ai les yeux sensibles.
— À 9 heures du soir en hiver, à d'autres ! Il va falloir faire mieux Monsieur de Valeska.

Vladimir ota ses lunettes et les rangea dans sa poche.
— Je n'avais pas souvenir de les porter.
— Ah ouais ? Vous deviez être sacrément troublé alors !

La comtesse descendit les escaliers ce qui permit à Vladimir de détailler sa vêture. Elle portait un magnifique manteau de couleur rouge, ses cheveux dorés tombant et rebondissant dans sa capuche. La taille était cintrée et soulignée par une épaisse ceinture de cuir. À mi-chemin Laetitia se retourna.
— C'est pour moi votre paquet ? Oh, je sais, je ne devrais pas demander mais j'imagine bien que ce n'est pas pour ma cuisinière. Ou alors sont-ce des spécialités moldaves ?

Vladimir la dépassa en souriant.
— Non c'est bien pour vous. Vous êtes quelqu'un de bien curieux je trouve.
— Mais oui ! Absolument ! Et encore ce n'est pas le moindre de mes défauts. J'en ai plein et je ne m'en cache pas. Vous savez, Vladimir… d'ailleurs vous voyez là je suis familière en vous appelant par votre prénom… mais non. Enfin oui. Je disais vous savez, il y a une chose qu'il faut que vous sachiez, je suis peut-être effrontée mais cela fait partie d'un talent inné de persuasion chez moi. Quand je demande quelque chose, on me le donne. Je ne dépasse jamais la limite de la bienséance parce que mon attitude reste courtoise. Même quand je viens vous chercher pour un dîner. Allez, avouez que c'est une bonne surprise.
— Je ne peux pas dire le contraire…
— Alors sapristi pourquoi ne dîtes-vous pas “oui” tout simplement ? Votre formulation négative finira par vous jouer des tours. Enfin je dis ça, je ne voudrais pas vous chahuter, j'ai bien compris que cela représente un effort pour vous de vous montrer en société, à ce titre je dois vous dire qu'il y aura des gens ce soir à notre table.
— Je n'imaginais pas qu'on puisse fêter Sviata Vetcheria en tête à tête.
— J'aurais pu prétexter mon ignorance pour le faire.

Vladimir s'arrêta net.
— Pourquoi ne pas l'avoir fait alors ?
— C'est ce que vous auriez voulu ?

Il se passa une dizaine de secondes où le silence marqua d'autant plus le manque de répartie du Moldave.
— Ah ! Vous ne savez pas quoi répondre. (Laetitia descendit quelques marches en souriant). J'ai toujours le dernier mot avec vous. Sauf quand vous partez sans prévenir. (Elle se retourna). Dîtes-vous bien que j'aime vous taquiner. Ce n'est pas bien méchant. Qu'importe ce que vous avez pensé, ce soir vous avez accepté mon amitié et vous avez aussi accepté que je sois venue vous chercher. Je le vois. Avons-nous besoin d'en dire plus ? 
— Certes.
— Un homme du monde doit toujours rester éloigné de tout sentiment de pression… (elle fit la moue) enfin, pas trop quand même.

Ils traversèrent le hall, puis la chaussée, avant de s'engouffrer dans le fiacre. Laetitia lança au cocher : “ Quinze ! À la maison ! “ puis se tourna vers Vladimir en riant “ J'ai l'impression de commettre un enlèvement.”

L'équipage se mit en route sur les pavés, dans une course chaotique, Vladimir se trouvait dans le sens de la marche tandis que Laetitia lui faisait face. Elle dégrafa son col puis défit quelques boutons de son manteau, la tête légèrement baissée, une mèche blonde vint pendre sur son nez. La lumière des réverbères jouait à cache-cache avec le visage de la comtesse, laissant deviner la finesse de ses plus jolis contours. Elle regardait Vladimir par en-dessous, un léger sourire en coin.
— Quand j'aurais fini, vous me laisserez voir ce qu'il y a dans votre paquet ?
— Bien sûr, c'est un présent pour vous.

Elle sourit de plus belle et s'arrêta au troisième bouton, laissant voir le port d'un serre-cou de velours blanc où était attachée une pierre précieuse de couleur rouge puis reprit :
— Vous savez, là je m'étonne moi-même, vous devez trouver que j'ai un certain aplomb. Et bien pas du tout, je suis troublée par mon audace. Enfin, vous devez penser que les Françaises ont des coutumes assez étranges. Venir chercher un homme à son hôtel est bien la dernière chose que les usages nous apprennent. Mais je n'y tenais plus, je voulais être sûre que vous seriez là et que vous vous ne défileriez pas.
— J'avais donné une réponse positive.
— Tatata… je connais ce genre de choses, on dit oui, ensuite la journée passe et puis on regrette. Alors on se casse la jambe, on s'empoisonne, on reçoit des amis fraîchement débarqués du fin fond de l'Europe et puis on annule. Je savais que vous ne pourriez pas refuser en face de moi.
— Mais je ne comptais pas annuler, j'étais prêt comme vous avez pu le voir. Prêt à affronter…
— Prêt à affronter ? Prêt à affronter un savoureux dîner avec d'exquises personnes ? La vie doit être bien douce en Moldavie si ce genre d'invitation vous paraît un supplice.
— Prêt à affronter la présence d'inconnus qui me questionneront sur mes opinions, mes goûts, mon histoire, mon actualité.
— Ah oui, prêt à discuter avec des gens cordiaux qui vont s'enquérir de savoir qui vous êtes, si la vie vous est agréable à Perle, si vous désirez encore un peu de vin français… oui je vois, un vrai supplice, tudieu !

Vladimir s'habituait au ton volontairement accorte de la jeune femme. Elle lui était sympathique, on aurait pu même dire qu'elle représentait tout ce qu'il désirait avoir : un caractère trempé, audacieux, drôle, tout semblait être accordé à la Comtesse et sa position sociale ne se manifestait par aucune supériorité. Elle parlait à tout le monde avec entrain, mettant chacun sur le même pied d'égalité. Il s'en était rendu compte en prenant son propre exemple et puis aussi de la manière dont elle avait accueillit Piotr. Ce qui lui fit poser la question :
— Le graveur russe qui était à la conférence est-il resté tard la dernière fois ?
— Plus tard que vous. Ah ! (elle fit une pause après cette saillie). Oui il est resté jusqu'au bout, il avait l'air de bien s'entendre avec Małgorzata, n'étaient ces soucis politiques entre leurs deux pays peut-être seraient-ils devenus amants. (elle éclata de rire, un rire un peu rauque et un peu forcé mais qui restait tout à fait agréable à entendre tant il émanait de lui une ardente suavité, puis reprit) Non, je plaisante. Nous sommes restés quelques temps à discuter et puis… et puis… (elle regarda par la portière) Dîtes-moi, si vous ne m'offrez pas votre présent maintenant vous allez devoir me l'offrir devant tout le monde.

Vladimir, tendit son paquet qui était posé à côté de lui sur le siège moelleux. La Comtesse se permit de le secouer légèrement puis défit le nœud et ouvrit la boite. Elle gloussa en voyant le contenu puis tendit à son tour le paquet à Vladimir.
— Vous voulez une praline ?
— Mais c'est pour vous.
— Oui je sais, mais vous ne voulez pas en prendre une ?
— Pas avant que vous n'en ayez prise une.
— Oh ! Alors si elles sont empoisonnées, vous ne me laissez aucune chance Monsieur de Valeska. C'est bien ça ?
— Mais elles ne sont pas empoisonnées !
— Alors, prenez en une s'il vous plaît. Vous me fâcheriez si vous vouliez en goûter une et que vous ne le fissiez pas. Allez, prenez…

Vladimir s'exécuta et porta le bonbon à la bouche, le dégusta et l'avala.
— Elles sont bonnes ?
— Excellentes, quoi que c'est la première fois que j'en mange une. Et vous ?
— Moi… moi, je les dégusterai plus tard. (Elle referma la boîte). Je suis touchée que vous ayez pensé à me faire ce petit cadeau. Oh ! Comme je suis contente de cette soirée ! Je suis joie ! Je suis joie ! fit-elle en se trémoussant.

Après que ces mots furent prononcés le fiacre s'arrêta quelques instants devant une large grille de fer puis quitta le pavage des rues de Perle pour s'engager dans une allée gardée d'arbres. À la faveur d'un tournant Vladimir put apercevoir une imposante bâtisse de type anglais éclairée de flambeaux.
— On arrive dans ma garçonnière !
— Votre ?
— Ma garçonnière ! C'est un terme qui fait fureur à Paris en ce moment.
— Et qu'est-ce donc ? Cela veut-il dire que vous vivez entourée de jeunes hommes ?
— Non, pas tout à fait, on parle de garçonnière pour indiquer une petite maison qui sert fréquemment à des rencontres amoureuses. Un peu pour se cacher. Ce terme m'amuse alors j'ai décidé que la Villa Strangiato serait rebaptisée ainsi. Mais… ne vous en faîtes pas, je trouve les choses de l'amour par trop fatigantes, et du reste j'habite surtout en centre ville avec ma sœur Charlotte. Cependant la villa est tout à fait comme il faut pour recevoir : si les invités sont un peu ivres il y a 18 chambres, ce qui est fort pratique. J'occupe l'aile ouest pour ma part. Quand je suis lasse des dissipations de la société je viens ici car je suis sage comme une image vous savez ? (puis elle murmura, pensive) Je vais finir engloutie dans mes aveux…

Le fiacre s'arrêta devant un escalier massif comptant une trentaine de marches, une jeune femme sortit de la demeure, une lampe à la main, et se rendit jusqu'au véhicule. Laetitia demanda à Vladimir de sortir et de l'aider à descendre. Une fois ceci fait elle s'adressa à la domestique venue l'accueillir.
— Douze, j'aimerais que vous accompagniez Monsieur de Valeska au grand salon… cela me permettra d'avoir le temps de m'entretenir avec le majordome au sujet des mets que l'on nous servira.
— Bien madame.
— Oh et puis, apportez ceci dans ma chambre (elle tendit le paquet de confiseries puis se tourna vers Vladimir). Monsieur, je vais rejoindre le grand salon dans quelques minutes, je vous laisse le soin de vous présenter, mais si vous préférez m'attendre dans le vestibule ou le hall vous pourrez admirer quelques pièces intéressantes provenant de la collection de chasse de ma famille (elle fit une moue amusante). Je vais vous laisser à présent, Douze va s'occuper de vous.

Laetitia disparut dans l'obscurité. Le fiacre s'ébranla de nouveau laissant Vladimir seul avec la jeune domestique au pied des marches.
— Si Monsieur veut bien me suivre.

Vladimir emboîta le pas de la jeune femme, grimpa les marches, passa à proximité du système des flambeaux et entra dans l'imposante demeure. La domestique ouvrit une double porte et invita le Moldave à entrer. Une fois dans le hall, elle prit son manteau et son chapeau et lui indiqua l'escalier qui menait au grand salon.
— Mademoiselle du Tapis Rouge ne tient pas à observer le protocole des présentations, elle trouve plus sympathique que les gens se croisent chez elle comme s'ils étaient chez eux. Il est probable qu'elle se réserve le loisir de vous présenter les convives que vous n'auriez pas déjà rencontrés, aussi vous pouvez rester dans le hall si cela vous est agréable ou monter au grand salon par cet escalier. Les collections dont parlait Mademoiselle du Tapis Rouge à l'instant se trouvent dans cette galerie (elle désigna une salle sur la gauche). Si vous aviez besoin de quoi que ce soit il y a des sonnettes près des cheminées, si vous le permettez je vais continuer mon service à présent, à moins que vous ayez besoin d'un renseignement.

Vladimir fit non de la tête, regarda la domestique s'en aller, tourna les talons et se rendit dans la galerie. Là, un magnifique spectacle l'attendait.

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