28.06.2009
Écriture du chapitre 9 : riant aux éclats (de miroir)
Peut-être demain.
Euphorisant et un peu (très) excitant.
On ne vend toujours pas la peau de l'ours
mais on aime bien imaginer se rouler dedans pour se réchauffer.
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Je me pose sur ta peau et j'embrasse ton cou.
Ainsi se déclenchent nos pâmoisons. Je sens tes muscles se serrer autour de mon sexe quand tu me chevauches, me laissant profiter en ombres chinoises de ta silhouette, tes cheveux balaient mon visage pendant que nos bouches s'entre-dévorent. Ma main caresse ton cou tendu comme une corde et nous écrivons une symphonie tous deux dans l'obscurité de ton alcôve, cherchant méthodiquement le corps-accord. J'ai bien du mal à cesser de te pénétrer emporté dans le tourbillon de ta chair, je crois bien que c'est ton souffle qui me plait le plus, cette petite forge logée dans ton thorax me renseignant sur tes pulsations rythmiques, sur ton plaisir. Tu m'irradies.
[Nos paroles sont suffisamment crues pour ne pas être répétées.]
Certaines images perçues à la faible lumière de ma chambre se logent immédiatement dans ma conscience, comme un spectacle à garder précieusement, une distillation délicate s'opérant entre l'acte concrétisé et le souvenir en action, comme si ma queue te pénétrant, ton dos frottant mon ventre, ma main entre tes cuisses écrivaient simultanément des images par imprégnation. Je suis en train de m'écrire en toi et tu t'inscris en moi. Je ne grave pas qu'un souvenir ni un instant, je grave une présence quasi permanente, juste le temps que tu restes dans mon existence, juste le temps d'avoir envie de garder cette image avant d'en remplacer par d'autres beaucoup plus fortes.
Les actes où l'on s'oublie sont ceux qui s'impriment le mieux dans nos esprits.
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Attendu que cette rencontre rêvée idéalisée se révèle aussi envoûtante relevée qu'une forêt en hiver cachée embrumée secrète que les mots miroirs sont là pour disparaître apparaître s'envoyer signaux lumineux boules de feu braise éclats silences patience tempérance nous courons à travers bois depuis quelques semaines comme des enfants accrochant des morceaux de tissu colorés aux branches, à pas de loup surgissant épiant chuchotant riant. Insouciance des prés occupés, il reste la forêt.
Attendu que nous prévoyames de nous autoriser un jour une seconde entrevue tétanisante Tinker Bell proposa simplement de nous revoir sans mots dire reposer côte à côte détendus faire la sieste entre deux instants de veille inviter la torpeur et le recueillement laisser entrer la quiétude.
Attendu qu'une absence peut devenir si présente pourquoi ne pas chercher le silence pour se parler.
C'est une bonne idée.

27.06.2009
What We Talk About (When We Talk About Love)
Les chroniques de Perle
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Pour Tinker Bell.
Tissia & Vittorio, au grand Musée de Perle.
- Alors comme ça vous êtes amoureux, Vittorio ?
- Mais non !
- Mais si !
- Mais non je n'ai jamais dit ça !
- Oh… allez, ne racontez pas n'importe quoi, on se connaît assez, je sais comment ça se passe avec vous, vous répondez à côté de toutes les questions quand vous pensez à quelqu'un… Vous n'êtes pas là depuis tout à l'heure.
- Mais vous aussi vous répondez souvent à côté !
- Oui mais moi je le fais exprès, c'est une technique ! Et puis c'est moi qui pose toujours les questions avec vous en plus donc votre exemple est idiot.
- Bon vous avez réponse à tout.
- Mais non.
- Mais si !
- (petit silence) Donc vous êtes amoureux ?
- Mais non !
- On ne vas pas continuer comme ça ? À faire "mais non mais si" pendant des heures… Et ne dîtes pas "mais non", dîtes "non", ça suffira. Le mot "mais" suggère que vous émettez vous-mêmes des réserves quand à vos propres perceptions de la chose.
- Je n'ai que ça, des réserves. Je suis réservé, je suis intimidé, je suis…
- Amoureux ?
- Non.
- Bon expliquez-moi alors ? Vous avez l'air bizarre. Détendez-vous ? Vous n'avez pas le choléra quand même, il faut relativiser, c'est pas la peine de tout prendre comme si c'était la fin du monde non plus, oh !
- L'inamoramento vous connaissez ?
- Non mais vous vous fichez de moi là ? C'est un mot que j'ai rapporté d'Italie. De Vérone plus exactement. Si je sais ce que sais ? Bien sûr… J'ai trouvé que c'était charmant. Vous vous sentez attaqué dans votre raison en ce moment ?
- Voilà, je pense que je n'ai pas toute ma raison, c'est ça. Elle est menacée ou plutôt elle est paralysée. Ce n'est plus la raison qui surgit la première même quand je l'implore.
- Alors qu'est-ce ? Les besoins ? Sont-ce vos rêves ? Vous savez… ça ressemble à un autre état : celui que l'on a quand on a un gros souci. En fait on ne fait que d'y penser et puis on n'a pas la tête à autre chose alors on lutte. Et donc on ne pense qu'à ça. Et plus on y pense moins on trouve de solution parce qu'on manque de recul.
- Oui je pense que l'exemple est bon. On est préoccupé, on ressent une gène.
- La raison devrait vous dire que si vous n'avez pas de souci vous ne devriez pas avoir de gène.
- Oui mais la raison, en ce moment, elle s'éclipse un peu.
- Vous aimeriez être totalement raisonnable ?
- Parfois je me dis que ce serait plus simple.
- Et ce serait parfaitement ennuyeux. Bon, vous avez un souci matériel ?
- Nullement.
- Donc vous pensez à quelqu'un ?
- Oui.
- C'est bien on avance, dix minutes pour me dire ça, vous êtes en forme aujourd'hui !
- Oui alors voilà, j'y pense et puis ça disparaît alors j'ai des activités comme avant…
- Comme avant ?
- Oui.
- Avant quoi ?
- Alors là si je le savais ! Non mais c'est ça… Un jour on se lève et tout a changé.
- Oui, moi je me dis ça quand j'ai fait la fête dans ma chambre, les meubles ont bougé, la garde-robe est dévastée… enfin bref, c'est la désorganisation mais en même temps ce n'est pas nouveau, tous mes habits sont là…
- Vous devenez triviale.
- Oui, mais bon ça fait du bien un peu de trivialité de temps en temps, il ne faut pas tout prendre au sérieux ou au pied de la lettre. D'ailleurs on dit au pied de la lettre mais je me demande bien comment une lettre peut avoir un pied, donc vous voyez on parle de choses raisonnables déraisonnablement et on arrive à se comprendre quand même. Il y a une logique à la déraison. Il y a une logique et surtout des causes. La chambre dérangée c'est pour vous dire que vous ne perdez rien de vos affaires, elles sont là et le désordre parfois ça permet de ranger de façon plus intelligente.
- Alors j'ai fait le point…
- Non non vous ne devriez pas dire ça, être dans l'inamoramento c'est être à la fois dans le vague et la vague, dans les embruns, dans l'agitation et en même temps dans une espèce de quiétude qui vous saisit et qui vous effraie : être heureux à partir de rien, des mots de l'autre, de l'idée qu'il est là, de vos échanges, de l'attention qu'on vous porte et que vous n'avez pas demandé. Et vous savez c'est rare qu'on s'intéresse vraiment à quelqu'un. En général on ne s'attarde pas. On grappille. Moi je grappille et je suis toute seule. Si je m'arrête sur quelqu'un sans grappiller j'ai l'impression d'exister pour quelque chose, ça oui ! Je vais être triviale trésor mais l'inamoramento c'est de savoir que le vin est tiré mais se demander si on aime le vin, s'il faut le boire, si on doit se servir un petit verre ou un grand, si il ne faut pas aller acheter des petits rillons pour grignoter un bout en chemin. Moi je vais vous dire, l'inamoramento c'est comme de passer dans un tunnel sans savoir ce qu'il y a au bout. Et alors ?
- Et alors quoi ? Vous me perturbez avec votre charcuterie tourangelle.
- Non mais c'est pour dire que c'est pas un état où il y a quoi que ce soit à statuer, à dire, à décider, à extrapoler… Le plus important c'est pas la destination, c'est le voyage ! À moins d'être un représentant de commerce pressé de rentrer chez lui. Et puis excusez-moi hein mais si vous savez où vous amène l'amour, ça n'a rien d'exaltant, l'amour c'est une question permanente sur notre capacité d'aimer autrui. Et je sais de quoi je parle, je n'aime véritablement personne.
- (médusé) Alors ça c'est la meilleure, depuis tout à l'heure je vous répond non à la question de savoir si je suis amoureux et vous me dîtes que je ne devrais pas être aussi affirmatif à vous répondre non ?
- Oui… Oui et non. Oui vous ne pouvez pas dire que vous êtes amoureux. Et non vous ne pouvez pas dire que vous ne l'êtes pas. C'est ça que j'essaie de vous dire avec mes exemples. C'est pas la mort de ne pas savoir, c'est même très bien, ça veut dire que vos certitudes n'ont servi à rien. C'est vivant le chaos. Même un peu trop parfois… (soupire)
- Que dois-je vous répondre alors ?
- (lève les yeux au ciel) Vous faîtes comme moi, vous faîtes tomber un truc par terre en faisant "oh !" ou vous me dîtes "regardez là-bas j'ai vu passer un chevreuil" et vous changez de sujet. (petit silence puis petite moue) Bon avec moi ça ne marchera pas, mais vous pourriez au moins faire l'effort !
Bat For Lashes - What A Girl To Do
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26.06.2009
Rest my chemistry
Les chroniques de Perle
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Pour Tinker Bell.
Luna & Vittorio, assis sur l'herbe.
- Vittorio, il faut que je vous dise quelque chose !
- Quoi donc Luna ?
- Je crois que je suis amoureuse de vous.
- (embarrassé) Je ne voudrais pas que vous le preniez mal mais croire n'est pas savoir…
- (sursautant) Oh ! C'est tout ce que ça vous fait ? Non croire n'est pas savoir… mais comment êtes vraiment sûre ?
- Je ne sais pas… par exemple, accepteriez-vous une demande de mariage de ma part ?
- Non, absolument pas.
- Ah ! Vous voyez !
- Mais ça ne veut rien dire, je peux tout simplement n'avoir pas foi dans le mariage.
- Certes.
- Quand on aime est-on obligé de s'attacher ?
- En général on se sent attaché à l'autre oui alors le mariage est un lien physiquement matérialisé je suppose…
- On s'en moque ! Non mais vraiment, a-t'on besoin de ça ? De le prouver ? Physiquement.
- Moi je crois que… un peu quand même… quoique d'après Sophia l'amour est un détachement.
- Ah oui… elle… je la déteste.
- Oh… vous voyez que vous avez aussi des sentiments précis aujourd'hui.
- Vraiment ? Je crois que vous n'avez rien vu. Non mais parce que là j'ai l'impression de devoir expliquer pourquoi je crois que je vous aime et c'est un tout petit peu odieux quand même. (petit silence) Et vous m'aimez-vous ? C'est quand même ça aussi : la peur que ce soit à sens unique.
- (gêné) … Mais… Luna, j'étais sorti pour me promener avec vous, je ne pensais pas que…
- Alors ça, ça veut dire non.
- Mais non !
- Mais si ! Oh mais allez-y j'ai bien compris hein… ce n'est pas grave.
- Si vous m'aimiez ce serait très grave pour vous ! Donc ne dîtes pas que ce n'est pas grave.
- Oui, c'est vrai… mais je n'en suis pas là. J'en suis à… enfin je ressens des sortes de sentiments étranges à votre encontre…
- L'inamoramento !
- Pardon ?
- L'inamoramento. L'amour naissant ! C'est le moment où l'amour se révèle. On ne sait pas, on doute beaucoup, on est un peu chaviré…
- Oui là je suis un peu chavirée, un peu chavirée de discuter. C'est pénible.
- J'ai eu cette discussion avec Tissia, c'est elle qui m'a parlé de l'inamoramento.
- Cette garce ? Qu'est-ce qu'elle y connaît au véritable amour ? C'est un terme technique pour elle, ça veut dire : vas-y, fonce sur ta cible, tu peux en faire n'importe quoi.
- J'ai eu cette impression…
- Elle a foncé sur vous ?
- Non non, personne ne fonce sur moi vous savez bien.
- Sauf moi.
- Oui et encore, vous n'avez foncé que deux secondes.
- Vous ne me prenez pas au sérieux ?
- Je prend l'amour au sérieux, ce n'est pas la même chose.
- Ah oui ? Alors vous pensez que j'invente ?
- Non, je pense que vous ne savez pas vraiment. Le truc c'est que si je vous disais que moi aussi je "crois" être amoureux de vous on pourrait s'élancer vers l'inconnu et se faire mal. J'essaie de nous prémunir. Parce que si il arrivait que nous tombassions amoureux ce serait merveilleux d'en être certains.
- Vous pensez qu'on en parle pour quoi ? Vous pensez que j'ai lancé ce sujet au hasard ?
- Non, bien sûr, c'était bien tenté. En même temps si on en parle autant c'est que nous ne sommes pas sûrs.
- Oui mais alors voilà, Sophia a dit aussi, j'étais là hein, moi aussi je peux me référer à ce qu'elle dit si ça m'arrange : "en amour, toute histoire est importante."
- C'était peut-être pas sa meilleure réplique.
- Alors là bravo, ça vous arrange bien en fait, vous êtes comme moi, vous ne savez pas. On se trouve dans une zone obscure là, on n'avance pas d'un pouce. Je n'en peux plus de ne pas savoir… Je préférerais un peu d'action, tiens !
- Et si je vous prenais dans mes bras…
- Ce serait très gênant, nous sommes dans un lieu public, on pourrait nous voir.
- Ah vous voyez ! Vous n'êtes pas prête !
- Ce n'est pas la question d'être prête, zut quoi ! ON N'EST JAMAIS PRÊT EN AMOUR et ça j'ai pas besoin de Tissia ou de Sophia pour le comprendre !
- Enfin ce serait mieux que je me jette sur vous sans vous demander votre avis.
- (soupirant) Oui. En fait ce serait mieux si on ne pensait pas, si on ne parlait pas, si on n'avait aucun avis. Sans tout ça on saurait peut-être au lieu d'y croire.
- Adam et Ève quoi.
- Voilà… tiens d'ailleurs, j'ai une pomme dans mon sac, vous la voulez ?
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"L'amour c'est un jour de pluie qui désire beaucoup de soleil."
VVK - 06/09
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25.06.2009
Romeo Delight
Les chroniques de Perle
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Pour Tinker Bell.
Tissia & Vittorio, sur un ponceau du petit canal de Perle, regardant l'eau passer.
- Vous savez ce qu'est l'inamoramento Vittorio ?
- Non, dîtes-moi Tissia.
- C'est l'amour naissant !
- L'amour naissant…
- (excitée) Oui, une étincelle qui illumine votre quotidien, un bonheur mêlé d'anxiété… Oh… Vous savez, quand vous rencontrez quelqu'un et que vous pensez à lui mais vous ne savez pas s'il pense à vous et quand il vous dit qu'il pense à vous alors là vous vous dîtes : c'est génial ! Mais en même temps, le lendemain, vous ne savez pas, vous n'êtes sûr de rien… Et ça recommence. À chaque " preuve - indice - attention " vous doutez de votre perception.
- Hmmm… ça m'a l'air bien compliqué tout ça.
- Non, avouez ! Vous avez déjà été amoureux quand même ?
- Oui… et je pense avoir connu l'inamom…
- L'inamoramento… Hey dîtes ! C'est vous qui avez un prénom italien.
- Oui mais il est compliqué ce mot.
- Il est compliqué trésor parce que le sentiment est compliqué aussi. On bredouille pour prononcer ce mot comme on avance à tâtons dans ses propres sentiments vous comprenez ? C'est ça le concept.
- On pourrait comparer ça à l'action de s'énamourer.
- (se trémoussant) Mais oui ! Absolument ! Tout à fait !
- Se prendre d'amour pour quelqu'un.
- Oui voilà ! Se prendre d'amour, ce qui n'est pas pareil qu'être pris d'amour, ça ne tombe pas comme ça, c'est pas hop l'amour me tombe dessus comme la misère sur le bas clergé, hein ! C'est juste qu'on se sent des prédispositions à aimer et qu'en en ayant conscience on se sent dans une possibilité entre deux états : amour/pas amour. C'est progressif et lent et en même temps c'est assez érotique. C'est un peu comme… comme… comme… regardez cette ombre là-bas.
- Celle du pot de fleur ?
- Oui, observez, la lumière est couchante là alors l'ombre est nette près du pot, mais en périphérie elle devient trouble, on ne sait pas si c'est vraiment une ombre ou si nos yeux nous abusent. C'est ça l'inamoramento. C'est du "on sait pas" , ça fiche la frousse parce qu'on a toujours envie de savoir. Autant dire que l'inamoramento est à l'amour ce que la mélancolie est à la tristesse : un avant-goût. Et c'est érotique parce que c'est un effleurement.
- C'est comme un rêve agréable quoi…
- (faisant une petite moue) Non, rien à voir, Vittorio vous le faîtes exprès ou quoi ? Non, un rêve agréable quand on se réveille on sait que c'était une illusion même si on a passé 20 minutes entre le rêve et l'état de veille : on sait ! L'inamoramento on ne sait pas tudieu ! ON NE SAIT PAS !
- C'est un peu comme si notre raison se brouillait…
- Oui, c'est un imprévu. Et ça va parfois jusqu'à l'émerveillement ! C'est bon !
- Enfin c'est bon c'est bon… si on apprécie les états abstraits de l'âme. Il y a des gens qui ne doivent pas aimer l'incertitude quand même.
- Oui mais bon, dîtes-moi vous savez, vous, quand vous aimez une peinture pourquoi vous l'aimez ? Vous pouvez être sûr de ce que vous aimez et pourquoi ? Vous ne pensez pas qu'il y a parfois des instants magiques qui font que vous vous éblouissez d'un sourire, d'une voix, d'un instant, de la sensation de bien-être. Vous êtes dans une intime émotion. Et si vous voulez savoir par quel habile stratagème de la nature vous êtes comme ça, c'est parce que vous ne voulez pas perdre ça et même : vous avez le désir secret d'en comprendre les ressorts pour garder cette sensation. Et pourquoi pas : la revivre.
- Oui c'est vrai, j'aimerais m'émerveiller de tout mais parfois les choses ne suffisent pas, leur propre nature ne provoque pas toujours cet émerveillement.
- C'est parce qu'il y a une vraie correspondance intime entre vous et ce qui vous touche et parfois vous êtes sensible à ça et parfois non. L'inamoramento c'est un flottement, ça veut dire que vous êtes ouvert et disposé à vous laisser tenter.
- Autant dire que c'est fragile.
- C'est très fragile.
- Donc c'est éphémère.
- Pas forcément, cela dépend de la nature des êtres. De leurs aspirations. Si vous êtes très matérialiste cela va vous rendre la vie impossible, ce n'est pas concret donc ce n'est pas raisonnable et donc vous désirerez que ça cesse…
- … tandis que chez les rêveurs c'est une source d'énergie et d'inspiration.
- Exa-cte-ment !
- Et pourquoi me parlez-vous de tout ça ?
- Parce que je savais que vous comprendriez.
- Oui, bien sûr, non mais je parle de vos intentions là pas de mes capacités à comprendre de quoi on parle.
- J'ai bien compris mais je trouve que vous posez parfois beaucoup trop de questions.
- Ah bon ?
- Oui, faîtes attention, un jour vous pourriez tomber sur une réponse.
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21.06.2009
La Nuit, I.VIII
CHAPITRE HUIT
Un inutile débat
La galerie était un endroit somptueux où chaque mur était décoré de trophées. On pouvait voir des restes d'animaux étranges : des buffles, des fauves, des sauriens. L'espace était arrangé avec un goût très sûr et l'odeur de la cire donnait à l'endroit son ultime touche de dignité. Les épais tapis étaient ornés de devises en latin et on pouvait y voir des crosses épiscopales romaines ainsi que la férule papale. De grandes banquettes en cuir étaient alignées près des fenêtres et de confortables fauteuils se trouvaient près d'une antique cheminée. Aux lampes étaient accrochées diverses peaux : panthère, jaguar, léopard, antilope. Une collection impressionnante de fusils et d'armes blanches jouxtait les cuirs et les fourrures sur les murs. Le substantif galerie avait du être donné en raison des dimensions du salon, car c'était en fait un salon, très haut de plafond et surtout de forme très allongée. Il y avait quelques tableaux sur les murs, l'un d'eux représentait un homme aux vêtements de cuir brun, avec un chapeau, il portait une moustache et avait l'air très digne, sa tenue évoquait celle des chasseurs mais Vladimir ne put pas certifier son origine. Plus loin, le même homme était représenté dans un paysage rocailleux, sur fond de mer, des faisans gisaient à ses pieds et un chien se tenait à ses côtés, le regardant. L'homme avait un fusil et un couteau à la ceinture. Un autre toile montrait une dame d'âge mûr, assise sur une chaise, l'air absent et toute vêtue de noir mais le dernier tableau intrigua Vladimir. Il du aller au fond du salon pour pouvoir le contempler, il était accroché entre deux têtes de zèbre et représentait deux cavalières, habillées très élégamment, cheval tenu par la bride. L'une d'elle serrait sa cravache sous son bras et avait les cheveux attachés en chignon tandis que l'autre regardait en l'air, les cheveux flottant au vent. Une meute de bassets se tenait à proximité. Les deux jeunes femmes étaient habillées de la même façon et portaient identiquement la même écharpe ponceau mais ce qui troubla Vladimir c'était qu'elles avaient le même visage, celui de Laetitia. Et c'est à ce moment qu'il entendit un petit toussotement léger. La Comtesse se tenait derrière lui.
- Il est beau ce tableau n'est-ce pas ?
- Oui… mais…
- C'est ma sœur Charlotte Caroline et moi-même. Nous sommes jumelles.
- Je me demandais…
- Laquelle je suis ?
- Oui.
- À votre avis ?
- Je ne sais pas.
- Bien ! Alors c'est l'heure d'aller dîner !
Elle tourna les talons, fit quelques mètres, et lança :
- Vous venez Monsieur de Valeska ?
Vladimir lui emboîta le pas jusqu'à arriver à sa distance puis ils allèrent jusqu'à l'escalier.
- Mon père est chasseur, tout ce que vous avez vu fait partie de ses trophées, il nous en a fait cadeau à ma sœur et à moi-même. Au départ je voulais décorer cette galerie avec des éléments équestres et puis je ne savais pas où mettre les présents de mon père donc Charlotte et moi-même les entreposons dans ce lieu. En même temps on peut dire que c'est une jolie collection non ?
- C'est une collection impressionnante, je n'avais jamais vu autant d'animaux sauvages auparavant, votre père a du souvent aller en Afrique.
- Détrompez-vous, il y est allé une fois pendant 3 mois, je ne sais pas combien de ces bêtes il a tué là-bas ni combien de dépouilles il a ramené mais je pense qu'on peut dire qu'il s'est fait plaisir.
- J'ai été étonné aussi de voir les tapis ornées de devises latines…
- Ils viennent du Vatican, c'est un cadeau.
- J'ignorais que le Vatican offrait ses tapis.
- C'est parce que vous ignorez qu'il y a eu un Pape dans ma famille, c'est tout.
Vladimir s'arrêta tout net alors que la Comtesse continuait de monter les marches. Elle se retourna en faisant la moue.
- Oui, un Pape. Mais c'est vieux tout ça, ce n'est pas très intéressant.
- Quand même ce n'est pas rien…
- À chacun son business comme disent les anglais, fit elle dans un geste d'insouciance. Bon, venez, je pense que tout le monde est arrivé, je vous préviens il y aura des gens que j'apprécie beaucoup ce soir, donc soyons mondains juste ce qu'il faut et laissons nous emporter par le mystère de cette très jolie fête slave.
Vladmir arriva à sa hauteur. Elle reprit :
- C'est avec une immense joie que j'ai fait donner ce dîner traditionnel, je pense que vous en apprécierez chaque moment, les gens qui sont là sont peut-être importants mais ils le sont surtout par la fidélité qu'ils ont envers ma famille. Et puis je vous ai fait une surprise : votre ami Piotr est là.
- Ce n'est plus vraiment une surprise, fit Vladimir en fronçant les sourcils.
- C'est vrai… mais voilà ce qui arrive quand on parle trop. Allons venez.
Quelques instants plus tard Laetitia et Vladimir se trouvèrent dans le grand salon, saluant les convives, pour la plupart fort souriants et distingués. Le personnel de maison commença le ballet du service avec beaucoup de distinction, l'endroit était très agréable et resplendissait de dorures, un bon feu rougissait dans la cheminée, transmettant sa chaleur apaisante. Le vent, au dehors, frappait les carreaux et la neige se mit à tomber. En quelques instants les vitres se couvrirent de buée et les domestiques fermèrent les rideaux. Comme à l'étage inférieur des tableaux couvraient les murs, d'augustes personnages y étant représentés dans d'aimables poses avec, cependant beaucoup plus de femmes que d'hommes. Laetitia s'en expliqua fort bien à l'occasion d'une saillie : “Notre famille est connue pour sa prédilection à produire des veuves !”. Vladimir retrouva Piotr qui le remercia pour l'opportunité que représentait pour lui cette avancée dans ces hautes couches sociales et aristocratiques. Vladimir se retrouva confus, ne sachant que dire mais décida d'assumer le fait que Laetitia se comportait comme une amie ou une protectrice à son égard. La charmante Małgorzata était présente elle aussi, très affable et souriante, elle discutait à l'autre bout du salon, son sourire était aussi pétillant que le champagne qu'elle était en train de déguster. Son rire fusait régulièrement à travers la pièce comme un son de clochette tintinnabulant. Il y avait aussi le patron de la librairie Démeraude que tous les convives appelaient Monsieur Raphaël, il était accompagné d'une jeune femme brune très élégante qui ne devait pas avoir 20 ans. Vladimir se senti rapidement à son aise. Il lui semblait à présent ridicule d'avoir imaginé tous les convives se tourner vers lui, comme si tout le monde se connaissait, le dévisageant, tel un intrus, incapable de pouvoir répondre à toutes les questions qu'on lui poserait car hormis les salutations d'usage personne ne s'adressa à lui directement. Vladimir , fort d'être animé par ce dédain pour ses propres peurs s'amusa à compter les convives, il y avait en tout douze personnes, 6 hommes et 6 femmes. Les apéritifs consommés, il vint le moment de se diriger vers la salle à manger, deux grandes portes s'ouvrirent sur la salle attenante qui semblait une réplique du salon, n'était la présence d'une cheminée supplémentaire. Une grande table avait été dressée et chacun fut amené à sa place par un valet qui s'occupa d'organiser le service. Laetitia l'appella Onze.
Vladimir reconnut le jeune homme qui avait interpellé Laetitia lors de leur première rencontre, il croisa son regard et lui sourit. Il apprit par la suite qu'il était attaché d'ambassade pour la France. Laetitia répéta son nom : Xavier-Christophe du Berny, Vicomte du Falvy. Ce dernier était accompagné d'un jeune homme, apparemment chroniqueur et journaliste pour le journal parisien “Le Soir”. Un dénommé Dominique Cadiot, qui dispensait à tout va ses pensées politiques sans grande distinction, se révoltant de tout, tentant de ne pas égratigner sa voisine de table, une musiciene de l'académie des Arts de Perle. Les critiques fusaient et Xavier-Christophe rit à gorge déployée, aucun invité ne semblait faire grand cas de l'aspect solennel que revêtait cette fête. Cependant, Laetitia demanda un peu de silence afin d'en préciser l'aspect rituel, sans se tromper elle évoqua les tablées ancestrales de Russie et d'Ukraïne célébrant cet authentique repas de Noël, elle donna quelques indications sur les plats qui allaient être servis et présenta le premier : la koutia.
- Foin de la gastronomie blasée ! Nous autres, aristocrates et gens de bonne compagnie, savons aussi nous contenter des saveurs exquises de la simplicité. Depuis que j'ai découvert ce petit trésor qu'est la koutia je ne mange plus que ça le matin ! Je vous souhaite bonne chère.
Les gens de maisons commencèrent le service et le plat fut servi dans de petits ramequins de porcelaine, il s'agissait de blé bouilli arrosé de miel, accompagné de sirop d'abricot et de raisins secs. Les convives, bien que montrant un enthousiasme de bon aloi semblèrent un peu étonnés par la rusticité de ce premier met. Piotr, à l'autre bout de la table précisa que, traditionnellement on ne devait passer à table qu'à la condition qu'une étoile commençât à briller dans le ciel. De riches candélabres éclairaient la scène faisant briller les couverts d'argent poinçonnés du monogramme “TRS” et les dorures des plats et assiettes. La koutia s'avérât excellente car servie avec un peu de lait sucré. Les discussions reprirent et la politique revint en premier plan, Cadiot relançait sans cesse ce sujet, jetant un œil le plus discret possible à l'inconnue qui accompagnait Monsieur Raphaël. Cette dernière gardait sa fière allure et son port de tête était véritablement altier même si sa parure était des plus modestes comparée aux fastes des autres dames de la table. Piotr la regardait aussi parfois à la volée et un dénommé Alexandre Saint-Georges du Valens (situé à la gauche de Laetitia), apparemment sensible aux charmes féminins demanda cette dernière de façon discrète qui elle était.
- Une certaine Louise-Émilie Scheiterhaufen, une prussienne, chuchota la Comtesse. C'est une amie de Monsieur Raphaël.
- Mais encore ?
- Une journaliste. Je crois qu'elle écrit dans une gazette littéraire. Je ne saurais en dire plus. Monsieur Raphaël désirait nous la présenter.
- Bien jolie personne.
- Ma foi, elle n'a pas dit un mot depuis son arrivée, peut-être ne parle-t'elle pas le français ? Elle aura l'avantage de ne pas comprendre Cadiot, c'est déjà ça.
- Il la fixe.
- J'ai vu (puis revenant à Vladimir qui se trouvait à sa droite), la koutia vous semble-t'elle correcte Monsieur de Valeska ?
Le moldave sourit.
- Aussi succulente que les discussions à cette table, c'est un régal et une caresse adressée à mes souvenirs d'enfance.
Bientôt on servit le borchtch, les pampouchkas, le tovtchenyky, les kholodets, l'houloubtsis, les vushkas et les varenykys, la Comtesse veilla aussi à ce que la table fut garnie de caviar, de blinis et d'esturgeons fumés en permanence ainsi que de carafons de vodka et du vin en grande quantité. En tout il y avait 12 plats comme le voulait la tradition.
Les invités rivalisaient d'esprit, Piotr se prit au jeu et s'enorgueillit de faire revivre la gravure des maîtres allemands, bientôt il sortit un petit carnet de sa poche et se mit à croquer les invités autour de lui, Monsieur Raphaël parla de l'actualité culturelle de Perle et annonça les prochaines activités de la ville en la matière, il décrivit le Ministère des Lettres, Sciences et Beaux Arts comme un petit cercle d'érudits paradoxaux en quête du Saint Graal et expliqua son rôle de chercheur de trésors. Il avait des agents dans toute l'Europe, prêts à trouver les livres les plus rares afin de les envoyer vers Perle en vue de constituer une nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. La plupart du temps il n'avait pas la possibilité de consulter les cargaisons de documents en arrivage des capitales européennes, un groupe d'experts s'en chargeait au Ministère puis lui envoyait le surplus et lui demandait conseil quand au choix des ouvrages à conserver à la Grande Bibliothèque de Perle. Il s'exclama qu'il n'aurait pas assez de 4 vies pour lire tout ce qui arrivait chaque mois et que la quintessence même des cultures européennes se trouverait à Perle dans une période qu'il estimait à 7 années. La musicienne de l'Académie de Perle, une violoniste appelée Geneviève Huneman-Vincens, expliqua à son tour que l'Opéra avait les mêmes vues, ce à quoi Cadiot rétorqua qu'il trouvait tout ceci très fantaisiste étant donné que la musique ne pouvait être possédée, les partitions appartenaient à tout le monde, on pouvait jouer Mozart ou Muffat à Vienne comme à Milan, Berlin ou Perle sans que rien n'y soit changé. Laetitia du lui expliquer qu'on ne pouvait pas s'approprier les œuvres mais qu'on pouvait s'accaparer les musiciens, les chefs d'orchestre & les chanteurs pour les jouer. Xavier-Christophe s'essaya à faire une synthèse de cette histoire de captation du capital artistique européen mais elle fut maladroite car tout le monde avait raison et personne n'avait tort, ce qui fut souligné par Piotr, qui s'arrêta cependant assez tôt car son principal commanditaire et employeur travaillait pour le Gouverneur et qu'il se tenait assis à quelques sièges de lui. Dinah de Fleury, savant de profession changea de sujet avec beaucoup d'à propos et évoqua les recherches en matière d'aéronautique menées par le Gouverneur. Il était question d'envois d'aérostats en direction de Khugnu Khan pour étudier la diversité des massifs montagneux de la région. Une danseuse blonde, assise à la droite de Piotr, en bout de table rappela que la légende voulait que le Gouverneur fut né à Kharkhorin, dans la province d'Ovörkhangai et qu'il était devenu riche à l'âge de 16 ans en trouvant un fabuleux trésor dans les montagnes. Małgorzata, qui se trouvait près de Vladimir lança un tonitruant :
- Il a trouvé le trésor de Gengis Khan !
Ce qui amusa les uns et laissa dubitatifs les autres. Quand à Vladimir il trouva qu'une telle innocence eût mérité qu'on se mit à genoux.
Les plats se succédaient un à un tandis que les convives continuaient de parler au sujet du Gouverneur et de la cité. Laetitia resplendissait et minaudait à tout va avec légèreté, au bout d'un moment elle demanda aux convives quel était leur vœu le plus cher en matière d'art. Piotr avoua qu'il aurait aimé avoir la technique d'un Dürer ou d'un Schongauer et qu'il faisait son possible pour s'approcher de la qualité de ces orfèvres, la violoniste Geneviève cita Stradivarius et elle confessa que l'art de la lutherie était un projet de toujours, elle désirait fabriquer le plus bel instrument du monde. Dominique Cadiot faillit s'étouffer d'une boulette de viande à ce moment-là et toussa bruyamment, Małgorzata se permit de lui donner quelques coups secs sur le dos et c'est les larmes aux yeux qu'il estima n'avoir de l'intérêt que pour les prosateurs et les politiciens.
- Vous pouvez considérez que c'est de l'art si vous répondez à ma question, intima Laetita d'un air rusé tandis qu'elle jouait avec sa fourchette.
- Hé bien… Je ne vois qu'un seul maître en la matière en ce moment et je préfère les gens bien vivants.
- Et qui est-ce ? demanda Xavier-Christophe.
- Bon sang ! Mais c'est Talleyrand, qui voulez-vous que ce soit, cet homme… ce diable est increvable ! Il a fait l'Ancien Régime, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, les Cents-Jours… il a assisté à 4 couronnements ! Voilà un homme qui sait s'accrocher au pouvoir.
- Ou manger à tous les rateliers, rétorqua Xavier-Christophe… mais je vois ce que tu veux dire, c'est homme est un maître dans sa spécialité comme tu dis, il a droit à notre admiration.
- Et vous Xavier-Christophe ? demanda Laetitia, qu'auriez-vous aimer faire ou être ?
- Moi… mais ma chère j'aurai aimé être un grand romancier ou un grand poète.
- Attention, ce n'est pas la même chose, la poésie élève l'âme alors que le roman est une distraction.
- Vous croyez ? Moi je pense que les meilleurs livres sont ceux qui nous transmettent un héritage, peu importe leur forme ou leur épaisseur, peu importe par qui ils ont été écrits ni dans quel but. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes insensible à un beau roman d'amour tout de même…
- J'avoue n'avoir pas le temps d'en lire.
- Et si je vous en écrivais un ?
- Oh mais ce serait tout à fait splendide, je pourrai m'exalter de ce noble travail, je vous dirai alors (la Comtesse repoussa son siège et se leva, les bras tendus vers le ciel, droite comme un cierge pascal, puis s'écria d'un air moitié dolent moitié réjoui) écris moi ! Écris moi je t'en supplie, un mot, une lettre, un roman. Oui ! Un roman d'amour et même… vous m'effeuillerez dedans !
En disant ses mots elle fit mine d'être frappée au cœur par un invisible trait et l'assemblée se mit à rire en l'applaudissant, Xavier-Christophe se sentit un peu gêné mais finit par s'esclaffer à son tour. Małgorzata lança :
- Tu serais une excellente tragédienne Tissia, je suis sûre qu'une foule d'admirateurs se jetterait à tes pieds chaque soir de représentation.
- Je n'ai pas besoin de ça mon amie, répliqua du tac-au-tac la jeune femme blonde aux traits de poupée. Je suis tourmentée chaque jour par un nombreux courrier de demandes en mariage, je n'ai même pas le temps de répondre : non !
Tous rirent. Et Laetitia posa à nouveau la question, cette fois-ci à Monsieur Raphaël.
- Hé bien, toussota-t'il faiblement, j'aurais de bonne grâce cédé aux attraits du voyage… Mais ça ne compte pas pour de l'art…
- Tout à fait, répondit Laetitia, mais vous êtes entouré de ces livres précieux toutes la journée, de ces petits bijoux, de ces reliures enveloppant élégamment ces ouvrages dorés sur tranche, des fascicules rares et abscons au profane donc vous pouvez, je vous l'accorde, nous dire en quoi consisterait votre rêve.
- Je vous remercie, figurez-vous que ces livres sont autant de portes ouvertes vers d'autres cultures et j'ai toujours pensé que ces portes étaient les meilleurs invitations qui soient pour se mettre en route et aller à la rencontre de nouveaux espaces. Pensez-donc que Christophe Colomb a découvert les Amériques il n'y a que deux siècles et demi ! Qui vous dit que d'autres espaces vierges n'attendent pas d'être foulés par le pied de l'homme, sait-on ce qu'il y a au plus profond de l'Afrique, que se passe-til au Grand Nord ? A-ton déjà découvert tous les pays habitables et habités ! Et l'Atlantide ! L'Hyperborée ! Thulé ! Panchaïe ! L'Île Heureuse ! Ces mondes n'existent-ils pas quelque part ?
- Et pourquoi pas la Lune aussi pendant qu'on y est, siffla Cadiot entre ses dents, suffisamment fort pour s'attirer le regard noir de la moitié des convives.
- Mais oui Monsieur Cadiot, pourquoi pas la Lune ! Qui vous dit qu'il n'existe aucun passage vers cet astre ? Lucien de Samosate écrivait dans son “Histoire Vraie” que tous les personnages illustres s'y rendaient après leur mort.
- Je crois Monsieur Raphaël qu'il faut garder ce projet pour la fin, vous vous y rendrez par vos propres moyens.
La répartie n'était pas fine mais elle fut bien prise par l'assemblée et Monsieur Raphaël ne sembla pas s'en offusquer, au contraire il s'en amusa et se tourna vers sa voisine prussienne, muette jusqu'à présent.
- Et vous Mademoiselle Scheiterhaufen, que pourrait être le couronnement de votre carrière ?
La jeune personne posa son verre avec délicatesse, sa tête était penchée et elle regardait les gens légèrement par dessous dans une espèce de moue de défiance. Son sourire s'étendit sur son visage, sa bouche était grande, charnue et finement ourlée. Xavier-Christophe, situé à sa droite pouvait apprécier pleinement ce profil parfait, ce nez aquilin, ce menton tout juste rebondi qui surplombait un cou d'une finesse inouïe, ces joues à peine rosées, ces mains graciles, cette peau de lait tendre et diaphane. Les hommes retenaient leur souffle devant tant d'élégance naturelle, devant ce maintien irréprochable et cette grâce époustouflante qui se se manifestait en si peu de gestes. Ils remerciaient silencieusement Monsieur Raphaël de lui avoir donné la parole, enfin, pour qu'ils puissent se tourner vers elle et l'observer sans que cela soit déplacé. En peu de mots et pour faire simple il émanait de Louise-Émilie Scheiterhaufen un charisme dramatique et une nature altière qui faisait tourner les esprits et se taire les plus bravaches.
- Je crois que je travaillerai à redonner toute sa superbe au Saint-Empire Germanique, Bonaparte a affaiblit l'Europe avec ses guerres, il y en avait de plus utiles et au lieu d'unir l'Europe sous la bannière du christianisme romain il l'a saigné à blanc et à provoqué un éclatement qui s'en ressentira dans l'avenir quand les barbares déferleront à nouveau parmi nous.
Małgorzata s'empressa de répondre.
- Mademoiselle, excusez-moi mais pourriez-vous précisez ce que vous entendez par “barbares” ? Je suis polonaise, insinueriez-vous que j'en fait partie ?
- Mais enfin ! s'écria-t'elle tempétueusement. Que se passe-t'il en Europe ? Nous avons tous baissé la tête devant Bonaparte, nos traditions sont perdues et une ville comme Perle est érigée en Europe par la seule volonté d'un mongol ! La cupidité nous fait nous débarrasser de notre patrimoine !
- Qu'est-ce que cela me fait ? Vous ne répondez pas à ma question, suis-je une barbare ? Suis-je responsable de l'abdication de François II ? Sous-entenderiez-vous que tout ce qui n'est pas germanique…
- Non ! Vous êtes slave ! Je ne parle pas de vous et je ne maudis pas le peuple français non plus…
- Encore heureux, fit Laetitia en direction de Vladimir et en faisant une petite moue pincée.
- Ce que je dis c'est que l'éclatement du Saint-Empire a permit, entre autres, la fondation d'un pays comme le Rêve, en plein centre de l'Europe. Et qu'avons-nous à présent pour nous en prémunir, le Tsar de toutes les Russies ? Charles X ? Vous avez voulu la fin des Habsbourg et voici une Europe prête à accepter n'importe quoi de n'importe qui !
Laetitia reprit la parole, cette fois de façon à ce que tout le monde l'entende.
- Mademoiselle, pour ma part, personnellement et je peux vous l'assurer je n'ai pas désiré la fin des Habsbourg. Personne ici n'a désiré la fin des Habsbourg et nous sommes trop jeunes pour avoir voulu la fin de votre Saint-Empire Germanique. Je comprend que vous soyez nostalgique et que vous ayez des idées politiques affirmées mais à cette table vous trouverez une polonaise, un russe, un moldave, une italienne et quelques français et je crois que tous ne partageront pas votre avis, il est déjà assez difficile de s'entendre quand à ce que nous désirons souper quand nous sommes au restaurant pour ne pas voir que la discussion que vous être en train de déclencher va mettre le feu aux poudres dans les minutes qui suivent. Je vois bien que vos intentions sont naturelles mais serait-il possible que nous ne parlions pas trop de politique céans ? Ou du moins, je vous propose d'approfondir tout ceci quand nous serons plus tard au salon, je le fais car je prend en considération votre fougue et que je ne voudrais pas avoir l'air de vous priver de l'expression de vos opinions, simplement nous allons dîner paisiblement en premier lieu et profiter de cette fête religieuse si vous le voulez bien.
Sans attendre de réponse elle claqua des mains afin que les derniers plats furent servis, la semonce était sans appel mais suffisamment adroitement tournée pour que la jeune prussienne obtempère, le regard plein de malice et sans doute ravie que le conseil de l'hôtesse prive les convives des réponses qui leur brûlaient désormais les lèvres. Aussi, les discussions reprirent avec difficulté mais au bout de quelques minutes chacun avait oublié l'incident et Mademoiselle Scheiterhaufen s'entretenait d'un autre sujet avec le Vicomte du Falvy et Monsieur Raphaël.
Laetitia se pencha vers Vladimir et lui dit de façon discrète et placide :
- Vous avez vu cette walkyrie salonarde ? On lui donne la parole et en 3 mots il était moins une qu'elle ne déclenchât une nouvelle guerre de coalition, mais elle aurait été bien seule face à tous, pour un peu je passais pour une despote… Małgorzata était prête à l'étriper ça ne fait aucun doute. Elle ne s'en doute pas mais j'ai plutôt œuvré pour son salut à l'heure qu'il est. Il est des propos qu'il vaut mieux garder pour soi ici. Ces pamphlets sont aussi barbants qu'une suite d'amendements constitutionnels. La faut à qui ? La faute à Cadiot qui, parce qu'il est journaliste prend l'habitude d'exhiber ses idées politiciennes, on dirait un épervier prêt à fondre sur n'importe quel campagnol, les dîners sont pour lui des tribunes… si au moins il était bon orateur cela serait réjouissant mais non, il est juste fat. Croyez-moi, je sais reconnaître un intellectuel véritablement intelligent. La convenance est-elle devenue une discipline si sévère qu'on ne sache plus en faire montre en société ?
- Cependant, pour en revenir à cette demoiselle, je crois que son charme naturel l'aurait protégé des plus véhéments, il y a quelque chose de magnétique dans son apparence qui semblait tétaniser l'auditoire et qui n'aurait pu la rendre véritablement méprisable.
- Je ne sais pas ce que vous entendez par tétaniser, je crois surtout, en utilisant un raccourci imagé, qu'elle est la jument que tout le monde rêve de dresser et elle appelle la cravache volontairement, ce n'est pas irresponsable, c'est de la provocation… mais je sais brider les chevaux d'escadron les plus emballés… et puis on ne dit pas du mal de Napoléon à cette table, n'oubliez pas qu'il était corse tout comme moi, zut alors !
Quelques instants plus tard, les desserts arrivèrent : pounchkis polonais, strudels au pavot et à la crème d'abricot, vatrouchkas servis avec de la confiture de cerise accompagnés de Wisniowka et de punch brûlant, les convives remercièrent Laetitia pour ses bons soins et le choix très sûr des mets et accompagnements. Elle se trémoussa dans son fauteuil en baissant les yeux et fit apporter du champagne grand cru tout en complimentant tout le monde pour lui avoir fait l'honneur de venir pour cette fête typiquement slave. Deux grands gaillards entrèrent alors avec zèle dans la salle à manger pour jouer des airs traditionnels à la balalaïka et tandis que la fête battait son plein Vladimir eu l'irrésistible envie de prendre l'air, ses yeux étaient cuisants et sa tête tournait sous l'effet des alcools. Laetitia remarqua son teint de plus en plus pâle et lui conseilla d'aller sur le balcon du salon quelques instants.
Une horloge indiquait une heure du matin quand on lui ouvrit la grande fenêtre et tandis qu'il patientait devant la cheminée il cru voir le visage de Sophia la Sœur du Rêve se refléter dans l'immense miroir en face de lui. Elle lui fit un imperceptible sourire tendre et délicat puis s'estompa, laissant place au reflet de son propre visage qui commença à disparaître lui aussi. Il pouvait voir derrière lui, à travers lui les convives restés dans la salle à manger et Laetitia qui tournait la tête vers lui, l'air inquiet.
Il s'effondra dans un bruit sourd sur le tapis moelleux.
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10.05.2009
La Nuit, I.VII
CHAPITRE SEPT
La Villa Strangiato
Vladimir se tourmenta le temps qu'il restait avant de donner une réponse. Sa principale préoccupation venait du fait de ne pas connaître le nombre de personnes invitées à ce dîner. Étant donné que Sviata Vetcheria était une des fêtes slaves les plus populaires il était quasiment certain que la Comtesse allait organiser quelque chose de fastueux, or Vladimir craignait de rencontrer trop de gens en même temps. Cela devenait une évidence : il fuyait ses congénères, de quelque nationalité qu'ils fussent. Mais il devait prendre en compte que son hôtesse le savait elle aussi, qu'elle avait senti son trouble lorsque les discussions se faisaient plus gaies et plus futiles. S'il restait seul ce soir là il gagnait ce qu'il avait toujours eu, une tranquillité certaine et la possibilité de sortir voir les festivités de la rue, assis sur un banc, scrutant les fenêtres, solitaire et taciturne. S'il acceptait l'invitation, en revanche, il s'exposait à toutes les surprises, agréables ou non. Le temps passait et il n'arrivait pas à se décider, il faisait les cent pas dans sa chambre. Plusieurs questions interféraient dans son esprit, il ne comprit pas tout de suite comment Laetitia avait eu son adresse, puis il se souvint l'avoir donné à Piotr alors qu'elle était là ; ensuite il se demanda s'il fallait en vouloir à la jeune femme de le presser autant à accepter sa compagnie mais il s'arrêta à la conclusion que tout ceci était tout à fait banal, son angoisse devait se ressentir, sa tranquille mélancolie devait interpeller les gens avec qui il discutait et la Comtesse l'avait pris en sympathie, pensant peut-être l'amener à des sentiments plus gais. Mais pouvait-on penser sérieusement pouvoir changer l'existence d'une personne aussi morose que lui en l'invitant à un dîner, en présence de quelques dizaines d'invités ? Il se souvint du ton mi-figue mi-raisin de Laetitia au musée, insistant sur le fait qu'il n'arrêtait pas de fuir les occasions de se lier d'amitié, elle avait l'air véritablement préoccupé par ses humeurs et sa maussaderie. Il en vint à regretter de ne pouvoir en parler au fantôme de William Blake, afin de lui demander conseil, puis se trouva sot d'avoir si peu de vaillance face à ces mondanités somme toutes très ordinaires. Car les réceptions entre aristocrates sont l'endroit des plus futiles généralités, il le savait. Finalement il arriva à l'idée d'un souper en tête à tête avec la Comtesse, ce qui lui parut tout à fait déplacé car elle ne devait pas ignorer que ces festivités étaient le théâtre de bien des réjouissances familiales, d'une célébration publique que l'on partageait avec un grand nombre de gens. Non, elle n'aurait pas pu profiter de cette occasion pour l'inviter lui, seulement lui… et qu'avait-il à dire, que pouvait-il raconter ?
Il était 2 heures, les gens s'affairaient dans la rue et les fiacres passaient dans un grondement affaibli par les rideaux de la chambre 36. Machinalement il ouvrit la petite armoire pour regarder pendre ses habits, il avait peu de choses à se mettre mais il commença à aligner ses affaires sur son lit, l'air perplexe. Et puis il se souvint qu'il n'avait pas fêté Sviata Vetcheria depuis son enfance. Que cette fête était interdite chez son père. Il s'assit sur le lit et se passa la main droite dans les cheveux, plusieurs fois, en grimaçant presque. Comment avait-il pu imaginer que son entrée dans le monde, parmi les peuples d'Europe, se serait passée de manière progressive et anonyme ? Surtout dans cette ville extravagante qu'était Perle, où tout restait à construire, à créer, à sublimer, en un mot : à vivre.
Finalement il se senti confus devant ces fausses difficultés, conscient que ses seuls problèmes venaient de son caractère pusillanime et timoré. Et quand le messager de Laetitia Marie du Tapis Rouge de Sixte vint toquer à sa porte pour recueillir sa réponse il su intimement que la Comtesse ne lui ferait plus d'autres faveurs et qu'elle considérerait son refus comme un camouflet. Alors il accepta l'invitation et précisa même qu'il était très honoré et heureux de se rendre à ce dîner. On lui signifia poliment de se tenir prêt pour 9 heures : un fiacre passerait le prendre. Il demanda à ce que la Comtesse soit remerciée pour sa gentillesse et sa courtoisie puis, une fois le messager congédié, s'effondra sur son lit les mains sur la tête, fixant le plafond, la bouche ouverte, ennuyé de ce qui avait fini par devenir une obligation.
La journée passa rapidement et Vladimir sentait en lui un étrange mélange d'exaltation et d'angoisse, oscillant entre d'extrêmes sentiments. Voyageant de l'acrimonie à l'enthousiasme il tentait d'éviter d'y penser mais se rendait compte que c'était impossible, invariablement de nouvelles questions le saisissaient. Finalement il se rendit dans le cabinet de toilettes, s'aspergea le visage et décida d'accepter sa propre décision puis il choisit la tenue la plus appropriée aux circonstances. Le soleil déclinait imperceptiblement à travers les rideaux de la chambre, la lumière se modifiait doucement minutes après minutes, ce soleil si bas à l'horizon en hiver avait peine à réchauffer Perle. Vladimir regardait les gens par la fenêtre, l'air absorbé, trouvant à présent que le temps ne passait pas assez vite. Puis il sursauta. Un cadeau. Il fallait un cadeau. Offrir un présent à son hôtesse pour son attention, lui montrer qu'il jouait le jeu, qu'il pouvait être aussi un être sociable et mondain. Il prit ses affaires à toute hâte, mit ses lunettes aux verres fumés, sortit de la chambre 36, dévala les escaliers de l'hôtel et se retrouva dans la rue. Il ne savait pas vraiment ce qu'il devait chercher, que pouvait-on offrir à une Comtesse corse ?
Tandis qu'il pensait, son regard se posa sur le banc en face de l'hôtel. Un petit garçon était assis, seul. Il portait des vêtements de velours vert ainsi qu'une casquette et se tenait la tête entre les mains, fixant un point invisible à ses pieds. Vladimir s'étonna de la solitude du jeune garçon et s'approcha de lui dans l'intention de lui demander où était ses parents mais il recula bien vite quand l'enfant leva sa tête et le regarda. En effet, ce regard le troubla sur le champ. Il ressentit immédiatement une impression de déjà-vu. Le garçon le fixait impérieusement sans manière aucune, et il sembla à Vladimir qu'un sourire narquois vint naître sur ses traits. Le moldave resta immobile quelques secondes ne sachant que faire puis marcha en direction de la rue la plus proche, sous le coup d'une désagréable sensation qu'il ne s'expliquait pas véritablement.
Il fit quelques mètres à regarder les vitrines, dubitatif et troublé. Ce qui s'offrait à ses yeux lui semblait futile. Devait-il offrir un parapluie ? Du savon parfumé ? Une paire de gants ? Il imagina le regard de la Comtesse après la remise du présent et rien ne semblait aller. Après quelques minutes il entra chez un confiseur et opta pour du chocolat à croquer provenant des manufactures de John Cadbury ainsi que des pralines et du nougat provençal. Il ne connaissait pas les goûts de Laetitia mais il était certain que son présent serait considéré une charmante attention. En sortant de l'échoppe il entendit sonner 7 heures et décida d'aller se promener un peu avant de rentrer à l'hôtel. Sa décision était forcée, il le savait bien. Il savait qu'il n'avait pas envie de croiser à nouveau le regard de glace de ce détestable enfant qui l'avait dévisagé sans aucune retenue quelques minutes plus tôt. Alors il marcha quelques minutes en direction de l'Opéra puis entra dans un estaminet pour y commander une mominette. Il essuya le carreau de sa manche pour regarder au dehors les gens passer dans la rue, parfaits inconnus dans cette ville de rêve. Les femmes étaient apprêtées et élégantes, vêtues pour la plupart de manteaux de fourrure, de toques et de chapeaux typiques de la mode de leurs pays. Il rêva ainsi à contempler la vie des autres pendant de longues minutes, si longues que 8 heures vint à sonner. Alors, il se leva, prit son paquet, paya et se mit en route. Il n'y avait plus personne sur le banc et les fiacres commençaient leur manège à portée des hôtels, prenant et déchargeant leurs clients en vue de les amener à bonne destination. Vladimir se hâta de monter passer la dernière heure dans sa chambre, ajustant son costume, rectifiant les plis de son col ou sa cravate, tapotant sur son chapeau avec morgue. Le carillon de l'horloge située sur le palier sonna les 9 heures et il entendit toquer timidement à sa porte. Il soupira et ouvrit avec une fausse nonchalance. Laetitia était devant lui, son regard doré le fixant joyeusement. Tandis qu'elle s'adressa à lui candidement une mèche de cheveux blonds glissa sur sa joue.
- Bonsoir, vous êtes prêt ?
Vladimir écarquilla les yeux, s'interrogeant sur la présence de la Comtesse à son hôtel.
- … mais… et vos invités ?
- Vous ne voulez pas céder à la bienséance et me répondre un bonsoir de courtoisie, hein ? Un petit bonsoir, ça ne mange pas de pain vous savez.
- Oh ! Si. Bonsoir, je suis navré, je me disais que votre place…
- Ma place ! Ah ! J'ai des gens pour ça et je les rémunère assez grassement pour qu'ils se passent de moi. Je n'ai qu'à claquer mes doigts (elle fit le geste) pour que tout se mette en place. Vous ne pensiez pas que je viendrais vous chercher moi-même, n'est-ce pas ? Hé bien, sans vouloir vous offenser je me suis dit que vous pourriez être subitement devenu souffrant, alors il m'a semblé être de mon devoir de prendre de vos nouvelles directement. Vous voyez, je ne suis pas folle, on peut dire que je suis tout à fait cohérente et même que j'ai de la suite dans les idées. Ah !
Vladimir sourit. L'attention était à la limite de l'impolitesse, cela ne se faisait pas de venir chercher les gens chez eux, mais elle faisait partie de l'insolente manière qu'avait la Comtesse de toujours se comporter. Avec espièglerie.
- Vous venez ?
Vladimir alla chercher le paquet sur la table puis referma la porte derrière lui silencieusement.
- Vous portez toujours ces lunettes ? C'est pour faire joli ? Pour vous donner un genre ?
- J'ai les yeux sensibles.
- À 9 heures du soir en hiver, à d'autres ! Il va falloir faire mieux Monsieur de Valeska.
Vladimir ota ses lunettes et les rangea dans sa poche.
- Je n'avais pas souvenir de les porter.
- Ah ouais ? Vous deviez être sacrément troublé alors !
La comtesse descendit les escaliers ce qui permit à Vladimir de détailler sa vêture. Elle portait un magnifique manteau de couleur rouge, ses cheveux dorés tombant et rebondissant dans sa capuche. La taille était cintrée et soulignée par une épaisse ceinture de cuir. À mi-chemin Laetitia se retourna.
- C'est pour moi votre paquet ? Oh, je sais, je ne devrais pas demander mais j'imagine bien que ce n'est pas pour ma cuisinière. Ou alors sont-ce des spécialités moldaves ?
Vladimir la dépassa en souriant.
- Non c'est bien pour vous. Vous êtes quelqu'un de bien curieux je trouve.
- Mais oui ! Absolument ! Et encore ce n'est pas le moindre de mes défauts. J'en ai plein et je ne m'en cache pas. Vous savez, Vladimir… d'ailleurs vous voyez là je suis familière en vous appelant par votre prénom… mais non. Enfin oui. Je disais vous savez, il y a une chose qu'il faut que vous sachiez, je suis peut-être effrontée mais cela fait partie d'un talent inné de persuasion chez moi. Quand je demande quelque chose, on me le donne. Je ne dépasse jamais la limite de la bienséance parce que mon attitude reste courtoise. Même quand je viens vous chercher pour un dîner. Allez, avouez que c'est une bonne surprise.
- Je ne peux pas dire le contraire…
- Alors sapristi pourquoi ne dîtes-vous pas “oui” tout simplement ? Votre formulation négative finira par vous jouer des tours. Enfin je dis ça, je ne voudrais pas vous chahuter, j'ai bien compris que cela représente un effort pour vous de vous montrer en société, à ce titre je dois vous dire qu'il y aura des gens ce soir à notre table.
- Je n'imaginais pas qu'on puisse fêter Sviata Vetcheria en tête à tête.
- J'aurais pu prétexter mon ignorance pour le faire.
Vladimir s'arrêta net.
- Pourquoi ne pas l'avoir fait alors ?
- C'est ce que vous auriez voulu ?
Il se passa une dizaine de secondes où le silence marqua d'autant plus le manque de répartie du moldave.
- Ah ! Vous ne savez pas quoi répondre. (Laetitia descendit quelques marches en souriant). J'ai toujours le dernier mot avec vous. Sauf quand vous partez sans prévenir. (Elle se retourna). Dîtes-vous bien que j'aime vous taquiner. Ce n'est pas bien méchant. Qu'importe ce que vous avez pensé, ce soir vous avez accepté mon amitié et vous avez aussi accepté que je sois venue vous chercher. Je le vois. Avons-nous besoin d'en dire plus ?
- Certes.
- Un homme du monde doit toujours rester éloigné de tout sentiment de pression… (elle fit la moue) enfin, pas trop quand même.
Ils traversèrent le hall, puis la chaussée, avant de s'engouffrer dans le fiacre. Laetitia lança au cocher : “ Quinze ! À la maison ! “ puis se tourna vers Vladimir en riant “ J'ai l'impression de commettre un enlèvement.”
L'équipage se mit en route sur les pavés, dans une course chaotique, Vladimir se trouvait dans le sens de la marche tandis que Laetitia lui faisait face. Elle dégrafa son col puis défit quelques boutons de son manteau, la tête légèrement baissée, une mèche blonde vint pendre sur son nez. La lumière des réverbères jouait à cache-cache avec le visage de la comtesse, laissant deviner la finesse de ses plus jolis contours. Elle regardait Vladimir par en-dessous, un léger sourire en coin.
- Quand j'aurai fini, vous me laisserez voir ce qu'il y a dans votre paquet ?
- Bien sûr, c'est un présent pour vous.
Elle sourit de plus belle et s'arrêta au troisième bouton, laissant voir le port d'un serre-cou de velours blanc où était attachée une pierre précieuse de couleur rouge puis reprit :
- Vous savez, là je m'étonne moi-même, vous devez trouver que j'ai un certain aplomb. Et bien pas du tout, je suis troublée par mon audace. Enfin, vous devez penser que les françaises ont des coutumes assez étranges. Venir chercher un homme à son hôtel est bien la dernière chose que les usages nous apprennent. Mais je n'y tenais plus, je voulais être sûre que vous seriez là et que vous vous ne défileriez pas.
- J'avais donné une réponse positive.
- Tatata… je connais ce genre de choses, on dit oui, ensuite la journée passe et puis on regrette. Alors on se casse la jambe, on s'empoisonne, on reçoit des amis fraîchement débarqués du fin fond de l'Europe et puis on annule. Je savais que vous ne pourriez pas refuser en face de moi.
- Mais je ne comptais pas annuler, j'étais prêt comme vous avez pu le voir. Prêt à affronter…
- Prêt à affronter ? Prêt à affronter un savoureux dîner avec d'exquises personnes ? La vie doit être bien douce en Moldavie si ce genre d'invitation vous paraît un supplice.
- Prêt à affronter la présence d'inconnus qui me questionneront sur mes opinions, mes goûts, mon histoire, mon actualité.
- Ah oui, prêt à discuter avec des gens cordiaux qui vont s'enquérir de savoir qui vous êtes, si la vie vous est agréable à Perle, si vous désirez encore un peu de vin français… oui je vois, un vrai supplice, tudieu !
Vladimir s'habituait au ton volontairement accorte de la jeune femme. Elle lui était sympathique, on aurait pu même dire qu'elle représentait tout ce qu'il désirait avoir : un caractère trempé, audacieux, drôle, tout semblait être accordé à la Comtesse et sa position sociale ne se manifestait par aucune supériorité. Elle parlait à tout le monde avec entrain, mettant chacun sur le même pied d'égalité. Il s'en était rendu compte en prenant son propre exemple et puis aussi de la manière dont elle avait accueillit Piotr. Ce qui lui fit poser la question :
- Le graveur russe qui était à la conférence est-il resté tard la dernière fois ?
- Plus tard que vous. Ah ! (elle fit une pause après cette saillie). Oui il est resté jusqu'au bout, il avait l'air de bien s'entendre avec Małgorzata, n'étaient ces soucis politiques entre leurs deux pays peut-être seraient-ils devenus amants. (elle éclata de rire, un rire un peu rauque et un peu forcé mais qui restait tout à fait agréable à entendre tant il émanait de lui une ardente suavité, puis reprit) Non, je plaisante. Nous sommes restés quelques temps à discuter et puis… et puis… (elle regarda par la portière) Dîtes-moi, si vous ne m'offrez pas votre présent maintenant vous allez devoir me l'offrir devant tout le monde.
Vladimir, tendit son paquet qui était posé à côté de lui sur le siège moelleux. La Comtesse se permit de le secouer légèrement puis défit le nœud et ouvrit la boite. Elle gloussa en voyant le contenu puis tendit à son tour le paquet à Vladimir.
- Vous voulez une praline ?
- Mais c'est pour vous.
- Oui je sais, mais vous ne voulez pas en prendre une ?
- Pas avant que vous n'en ayez prise une.
- Oh ! Alors si elles sont empoisonnées, vous ne me laissez aucune chance Monsieur de Valeska. C'est bien ça ?
- Mais elles ne sont pas empoisonnées !
- Alors, prenez en une s'il vous plaît. Vous me fâcheriez si vous vouliez en goûter une et que vous ne le fissiez pas. Allez, prenez…
Vladimir s'exécuta et porta le bonbon à la bouche, le dégusta et l'avala.
- Elles sont bonnes ?
- Excellentes, quoi que c'est la première fois que j'en mange une. Et vous ?
- Moi… moi, je les dégusterai plus tard. (Elle referma la boîte). Je suis touchée que vous ayez pensé à me faire ce petit cadeau. Oh ! Comme je suis contente de cette soirée ! Je suis joie ! Je suis joie ! fit-elle en se trémoussant.
Après que ces mots furent prononcés le fiacre s'arrêta quelques instants devant une large grille de fer puis quitta le pavage des rues de Perle pour s'engager dans une allée gardée d'arbres. À la faveur d'un tournant Vladimir put apercevoir une imposante bâtisse de type anglais éclairée de flambeaux.
- On arrive dans ma garçonnière !
- Votre ?
- Ma garçonnière ! C'est un terme qui fait fureur à Paris en ce moment.
- Et qu'est-ce donc ? Cela veut-il dire que vous vivez entourée de jeunes hommes ?
- Non, pas tout à fait, on parle de garçonnière pour indiquer une petite maison qui sert fréquemment à des rencontres amoureuses. Un peu pour se cacher. Ce terme m'amuse alors j'ai décidé que la Villa Strangiato serait rebaptisée ainsi. Mais… ne vous en faîtes pas, je trouve les choses de l'amour par trop fatigantes, et du reste j'habite surtout en centre ville avec ma sœur Charlotte. Cependant la villa est tout à fait comme il faut pour recevoir : si les invités sont un peu ivres il y a 18 chambres, ce qui est fort pratique. J'occupe l'aile ouest pour ma part. Quand je suis lasse des dissipations de la société je viens ici car je suis sage comme une image vous savez ? (puis elle murmura, pensive) Je vais finir engloutie dans mes aveux…
Le fiacre s'arrêta devant un escalier massif comptant une trentaine de marches, une jeune femme sortit de la demeure, une lampe à la main, et se rendit jusqu'au véhicule. Laetitia demanda à Vladimir de sortir et de l'aider à descendre. Une fois ceci fait elle s'adressa à la domestique venue l'accueillir.
- Douze, j'aimerais que vous accompagniez Monsieur de Valeska au grand salon… cela me permettra d'avoir le temps de m'entretenir avec le majordome au sujet des mets que l'on nous servira.
- Bien madame.
- Oh et puis, apportez ceci dans ma chambre (elle tendit le paquet de confiseries puis se tourna vers Vladimir). Monsieur, je vais rejoindre le grand salon dans quelques minutes, je vous laisse le soin de vous présenter, mais si vous préférez m'attendre dans le vestibule ou le hall vous pourrez admirer quelques pièces intéressantes provenant de la collection de chasse de ma famille (elle fit une moue amusante). Je vais vous laisser à présent, Douze va s'occuper de vous.
Laetitia disparut dans l'obscurité. Le fiacre s'ébranla de nouveau laissant Vladimir seul avec la jeune domestique au pied des marches.
- Si Monsieur veut bien me suivre.
Vladimir emboîta le pas de la jeune femme, grimpa les marches, passa à proximité du système des flambeaux et entra dans l'imposante demeure. La domestique ouvrit une double porte et invita le moldave à entrer. Une fois dans le hall, elle prit son manteau et son chapeau et lui indiqua l'escalier qui menait au grand salon.
- Mademoiselle du Tapis Rouge ne tient pas à observer le protocole des présentations, elle trouve plus sympathique que les gens se croisent chez elle comme s'ils étaient chez eux. Il est probable qu'elle se réserve le loisir de vous présenter les convives que vous n'auriez pas déjà rencontrés, aussi vous pouvez rester dans le hall si cela vous est agréable ou monter au grand salon par cet escalier. Les collections dont parlait Mademoiselle du Tapis Rouge à l'instant se trouvent dans cette galerie (elle désigna une salle sur la gauche). Si vous aviez besoin de quoi que ce soit il y a des sonnettes près des cheminées, si vous le permettez je vais continuer mon service à présent, à moins que vous ayez besoin d'un renseignement.
Vladimir fit non de la tête, regarda la domestique s'en aller, tourna les talons et se rendit dans la galerie. Là, un magnifique spectacle l'attendait.
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11.04.2009
La Nuit, I.VI
CHAPITRE SIX
L'art de hanter une chambre.
- Sir ?
La voix résonna en anglais dans la chambre de Vladimir qui s'était assoupi . Ce dernier gisait, habillé, à même le lit de la petite chambre de l'hôtel Vltava, harassé par la nuit qui venait de s'écouler, des impressions qu'il avait connues, des rencontres stupéfiantes qu'il avait faites.
- Sir ? Qui êtes-vous et que faites-vous dans ma chambre ?
Vladimir ouvrit les yeux et scruta la pénombre ambiante, la faible pâleur des réverbères éclairait doucement la chambre à travers les rideaux et tout semblait normal. Ses yeux s'attardèrent un instant sur le plafond et, d'un mouvement descendant son regard arriva jusqu'au pied de lit. Un visage blême s'y trouvait. Le visage blafard d'un homme au crâne dégarni, la face ronde, les yeux saillants, la bouche pincée et légèrement tombante. Une figure noble et poignante qui émergeait de l'ombre, avec un col de dentelle, un gilet de soie blanc et une veste en velours noir aux reflets bleutés. Vladimir soupira. Cela n'allait-il jamais finir ? Combien de rencontres épuisantes allait-il encore faire à Perle ? Et ce jusque dans sa chambre.
L'homme s'adressa à lui, toujours en anglais, avec un ton courtois et précautionneux. Sa façon de parler était un peu précieuse et aristocratique comme celle d'un lord anglais. Ou d'un majordome.
- Sir ? Je vous ai posé une question, auriez-vous l'insigne obligeance de me répondre : que faites-vous donc dans ma chambre ?
Vladimir vérifia bien que ses affaires se trouvaient tout prêt de lui avant de répondre, la voix pleine de lassitude :
- Monsieur, c'est vous qui êtes dans ma chambre, vous avez du vous tromper de porte. Maintenant, ayez la gentillesse de me laisser, je suis rentré fort tard et j'aimerais dormir.
- Ah ça ! Alors là absolument pas ! Non non, je vous dis que vous êtes dans ma chambre et ce n'est pas la première fois que je vous vois ici pour ne rien vous cacher. En revanche c'est bien la première fois que j'arrive à vous réveiller. Ah ! Vraiment ! (il chuchota) Je suis hors de moi. (puis reprit plus fort) Quel est votre nom ?
- Vous désirez avertir l'hôtelier ? Faites donc. Je suis Monsieur de Valeska. Chambre 36.
- L'hôtelier ? De quoi parlez-vous ? Vous êtes chez moi pas dans un hôtel !
Alors, Vladimir se redressa comme un seul homme pour s'asseoir, les bras ballants, les yeux bouffis de sommeil. Il devenait fou, c'était sans doute ça, ou alors le monde devenait fou et il ne se pliait pas aux mêmes règles de la folie qui régnait dans cette ville. C'était Sviata Vetcheria, ça devait être ça, la frénésie des fêtes de fin d'année générait cette effervescence, c'était la seule explication.
Le lord se dressa soudainement pour s'appuyer aux barreaux du lit qui butta contre le mur et ébranla le parquet dans un choc sourd. Vladimir resta coi quelques instants, ne protestant pas, dévisageant l'inconnu… et puis une chose le troubla, l'homme n'avait pas de mains. Il n'avait pas de mains et il n'avait pas de corps non plus d'ailleurs, sa chemise et son gilet étaient bien entourés d'une veste de velours noir qui se confondait avec l'obscurité ambiante mais on pouvait très nettement voir les lumières du dehors luire faiblement à travers les étoffes. L'homme qui se tenait en face de lui n'était pas aussi tangible que la table de chevet ou que le lustre en cristal, il était vaporeux et pellucide comme une méduse. Alors Vladimir soupira profondément et expliqua à l'inconnu qu'il y avait erreur, que ce dernier devait avoir habité les lieux quelques années auparavant mais que ce n'était plus le cas, en outre il attira son attention sur l'étrange translucidité de ses membres. Ce qui devait, sans nul doute, lui donner un indice quand à l'état qu'il traversait présentement. L'homme mystérieux l'écouta et regarda autour de lui avant de protester d'une voix adoucie.
- Mais c'est ma chambre Monsieur, je la reconnais, j'ai écrit quelques vers ici-même, là il y avait mon bureau.
Vladimir se dressa sur le lit, les mains sur les hanches, dans une position comique.
- Ce n'est plus votre chambre, non, vous êtes un spectre. Regardez-vous enfin ! On voit la lumière à travers votre corps, je vois la lampe sur la table, au fond de la pièce.
L'homme se retourna pour contempler l'espace derrière lui puis regarda Vladimir d'un air affable.
- Mais c'est bien vrai tout ce que vous me dîtes. (il sourit) Ah ! ça si je m'attendais à un pareil coup du sort ! C'est incroyable ! Alors comme ça ma maison vous a été vendue ? En quelle année sommes-nous ? Comment se porte le Roi George ? Et le Royaume ? (puis se ravisant) Comment se porte la femme qui vivait ici avec moi ? Catherine. C'est elle qui a vendu la maison ?
- Le Roi George ? De qui parlez vous ?
- Du Roi George IV dit le scandaleux parbleu !
- Le Roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande ?
- Oui !
- Mais il va bien. Enfin je ne sais pas, c'est toujours lui qui trône.
- Vous ne savez pas ?
- Non.
- Vous habitez ma maison, ici, à Londres et vous ne savez pas comment va le Roi ?
- Mais Monsieur nous ne sommes pas à Londres.
- Mais si, je reconnais ma maison, nous sommes au 28 Broad Street, je m'appelle… je m'appelais Sir William Blake.
- William Blake vous dîtes ? Le peintre et poète William Blake ?
- Assurément Monsieur.
- Je crois que j'ai entendu quelques mots de vous… De mémoire “Si le fou persévérait dans la folie, …
- … Il rencontrerait la sagesse.” (l'apparition eut un rictus un peu désagréable).
Vladimir se gratta la tête d'un air soucieux et descendit du lit en sautant sur le tapis. Il se mit alors en devoir d'expliquer au poète qu'il ne se trouvait plus à Londres mais à Perle. Et que ça ne paraissait pas si fou que ça puisque les habitations avaient été achetées un peu partout en Europe avant d'être implantées dans la nouvelle capitale. Seulement il y avait une chose qui n'allait pas. L'hôtel Vlatna lui avait été présenté comme étant un hôtel vénitien, pas une maison particulière anglaise. William Blake (ou plutôt son spectre) se mit alors à lui décrire l'endroit plus précisément jusqu'au plus infime détail. Et il semblait bien que l'hôtel avait été sa demeure et le lieu de sa mort. Au bout de quelques instants il finit par s'exclamer :
- Mais enfin Monsieur de Valeska, on vous raconte n'importe quoi ! Cette maison est typiquement londonienne. Et vous qui n'êtes pas allé à Londres ne pouvez le savoir. Alors c'est bien vrai ? Ils ont créé le Rêve ! Ils ont réussi ! J'ai entendu parler de ce pays lors de mes dernières années figurez-vous sans savoir si c'était une réalité ou le fantasme des gazetiers. Et puis certaines maisons de Londres furent achetées, de fort belles maisons, les gens disaient qu'elles allaient être “déplacées”. Quelle folie ! Je n'ai jamais cru à tout ça. Et ce Gouverneur s'effaçant devant le pouvoir sans bornes de sa nouvelle civilisation, quelle triste idée. Et ça s'appelle le Rêve !
- Vous y êtes Monsieur. Simplement je ne comprend pas leur erreur.
- Quelle erreur ?
- De travestir la vérité. De dire que c'était un hôtel vénitien alors que c'était une maison hantée. Oh bien sûr je dis hantée, et pas n'importe qui Monsieur. Par vous. Quand même ! Peut-être est-ce pour éviter de faire fuir la clientèle.
- Mais Monsieur j'ignorais jusqu'à présent que j'étais une fantôme, vous m'excuserez. C'est bien la première fois qu'on remarque ma présence…
- Peut-être que vous déambuliez avant, afin de chercher la paix et que vous ne vous en êtes pas rendu compte.
- Ne vous y trompez pas Monsieur de Valeska, j'ai encore toute ma tête. Je sais que je ne déambulais pas comme vous dîtes. Je me suis réveillé dans cette chambre à plusieurs reprises, parfois vous étiez là, parfois non, parfois c'était quelqu'un d'autre, sans doute un voyageur de passage. Et je n'ai jamais pu vous réveiller. Et personne ne m'a vu, je ne suis pas sorti d'ici. Et je n'y tiens pas voyez-vous avec ce que vous me racontez.
- Pourquoi donc ? Ce pays est unique, si vous pouvez voir des choses qui se produisent après votre mort, profitez-en. Vous qui étiez peintre cela devrait attiser votre curiosité.
- Ah oui ? Et bien moi je ne trouve pas ça très naturel, ce pays composé de mille morceaux dont l'origine est incertaine et occultée. On vous parle de Venise et cette maison vient de Londres. Allez, ne soyez pas naïf, comment voulez-vous oublier la provenance d'un objet pesant des tonnes ? Si on vous montrait la Grande Pyramide en vous disant qu'elle vient de Madrid ou de Séville ce serait la même chose, vous n'y verriez que d'enchanteresses vapeurs. Je veux bien qu'on rêve un peu mais là c'est trop fort. J'y vois là un véritable aplatissement des intelligences et une extravagante dissolution sociale.
Vladimir acquiesça et regarda le poète en coin, l'œil matois, un petit sourire au lèvres, ce qui eut le don d'offusquer l'apparition qui s'écria :
- Et je ne déambulais pas vous dis-je !
- Certes, admettons.
Le moldave se rasséréna, la discussion était des plus cocasses. Parler avec un spectre n'était pas une chose commune, mais Vladimir avait déjà connu ce genre d'expérience étant enfant. Et puis il était rassuré de voir ce grand homme débattre avec lui de choses et d'autres. Tout le monde ne pouvait pas de vanter d'avoir un fantôme célèbre dans sa propre chambre, un fantôme qui prenait le temps de vous parler sans tenter de vous effrayer. Non, ce n'était pas n'importe quel fantôme, c'était bien celui d'un gentleman. Mais une question subsistait tout de même : qu'allait devenir le poète ? Blake haussa les épaules.
- Je ne le prends pas pour moi. Oh certes ! J'ai écrit beaucoup de choses qui fâchèrent les mécréants, les hommes de science, les illuminés, les religieux, les philosophes et toute cette valetaille. J'étais animé par ma propre lumière et puis aussi par mes expériences, mais je n'ai jamais renié Dieu ni ses anges. Je n'ai jamais profané ma foi, je n'ai jamais cherché à profaner celle des autres ou à la ridiculiser. J'ai l'esprit tranquille, je ne vois pas pourquoi je devrais attendre là, dans cette chambre, à discuter avec vous mais si c'est ainsi pourquoi pas ! Si c'est comme ça que ça devait se passer. L'imagination n'est pas un état ; c'est l'existence humaine toute entière. On rêve que l'on existe alors pourquoi ne pas rêver que l'on est un fantôme. Après tout personne ne me prouve que ceci est vrai.
- Quand même…
- Bien, mais quel désenchantement…
- Ah !
- Oui, je l'admets, je suis forcé de l'admettre je suis un spectre. J'ai troqué ma dépouille corporelle pour cet habit volatile mais j'ai toute ma tête. Vous voulez de la poésie outre-tombale ? Je peux vous en faire ! Vous voulez que je vous raconte le pourquoi de mes poèmes ? Je suis prêt à les expliquer ! Mieux que ça ! Je me sens bien mieux qu'avant ma mort.
- Cela pourrait paraître somme toute assez naturel. Vous êtes débarrassé d'un poids mort.
Il rirent. Vladimir se sentait en fort bonne compagnie avec cet être fantasque et volubile même s'il paraissait aussi ombrageux qu'un ciel d'automne. Sa patience et sa sagesse se ressentaient à travers ses paroles. Il faisait fi de toute logique car la logique n'avait pas régit son existence. Blake était un homme rare, qui s'était battu pour de véritables causes, n'ayant pas souci de s'apitoyer sur lui-même. Le monde était toujours un vaste champ à découvrir et toutes les fleurs lui semblaient bonne à être respirées. Ils se parlèrent une vingtaine de minutes, tentant de ne pas hausser la voix, mais le poète tonnait et grondait et son rire faisait presque trembler les murs. La forme translucide regardait fréquemment la ville à travers l'interstice que laissait apparaître les rideaux. On distinguait peu de choses encore, le ciel se teintait de bleu et quelques tâches grisâtres suggéraient la présence de nuages.
- Vous savez, Sir, c'est étrange vraiment, cette ville est folle, on y voit des choses uniques et rares mais les gens sont… enfin ils ont une attitude avec moi…
- Une attitude mondaine ?
- Une attitude. Je ne saurais vous dire ce qu'elle est, je me sens observé et étudié, les gens rient en m'écoutant parler, parce que je suis réservé, alors on me dit tout un tas de choses qui ne me plaisent pas. Je pourrais me sentir offensé mais j'éprouve surtout une espèce de crainte à être ici. Comme si j'étais le témoin d'une grande catastrophe. Et pourtant, que de merveilles ! Tout dans cette ville nous invite à aborder la connaissance sous de nouvelles perspectives.
- Je ne comprends pas très bien cher Monsieur, enfin je ne comprends pas très bien le détail mais je connais ce sentiment d'être à part. On préfère moquer ce qu'on ne comprend pas…
- Mais je sens aussi que leur curiosité est saine voyez-vous ? Elle est logique et naturelle.
- Monsieur… quand vous aurez cessé d'accorder ces deux mots là vous aurez fait un grand pas en avant. La nature n'est pas logique… où plutôt la logique de la nature ne nous est pas véritablement dévoilée. C'est notre raison qui cherche à l'être. Trouvez-vous logique de parler à un poète mort… en quelle année sommes-nous ? Vous ne me l'avez même pas annoncé.
- En 1829, Sir.
- Bien, Je suis mort depuis deux ans et nous sommes là, installés sur votre lit à discuter. Un jour j'ai écrit que le plus timide bourgeon était la preuve qu'il n'y avait pas de mort réelle. La vie est partout, elle est là où on ne l'attend pas, elle est dans le blé qui va pourrir, dans les os qui vont libérer leur calcium, dans l'arbre tombé qui va fertiliser la terre. La mort engendre la vie, c'est bien connu.
Il y eu un silence, pesant, puis Blake reprit.
- L'homme s'est lui-même enfermé jusqu'à ne plus rien voir qu'à travers les fissures étroites de sa caverne. On ne sait rien de la vie Monsieur de Valeska, voilà la vérité. On ne sait rien et on pense que ce que nous vivons est la vie. Mais la vie ce n'est pas ça, la vie c'est la création, c'est le risque, c'est le génie qui s'offre une chose inédite parce qu'il ne sait pas faire comme tout le monde. Et on se rend compte que tout le monde ne peut pas faire comme le génie, Monsieur. Ce n'est pas naturel d'être un génie dans un monde où chaque homme est l'égal de son prochain. Mais c'est comme ça, ça arrive et il faut l'admettre. Je ne parle pas de vous et encore moins de moi, je vous parle de ce que nous vivons. (il se produisit un silence) Bon ! Alors ! Quoi ! Que dois-je faire à présent que je suis cette chose gazeuse à apparence humaine ? Que veut le Créateur ? Dois-je me procurer un boulet et hululer dans le couloirs de ma propre demeure ? Cette situation est inconfortable. Sans compter que je vous dérange, vous aimeriez sans doute dormir. Peut-être que si je disparais ce soir je ne pourrais pas revenir ? Je vais partir, je vais suivre les rayons lunaires jusqu'au séjour des morts. Peut-être bien…
Vladimir se sentit triste à cette idée, il rassura le poète, lui proposa de partager sa chambre à la condition qu'il n'apparaisse pas de manière impromptue et qu'il se comporte comme le locataire de marque qu'il était, ce à quoi Blake répondit qu'il ne connaissait pas d'autres manières que celles qui faisaient honneur à une intelligence normalement constituée. Vladimir lui demanda s'il désirait qu'on lui cherchât un autre lieu pour résider. Le poète lui répondit alors que les présentations avaient été faites et que ce n'était pas la peine de se déranger, après tout un autre voyageur aurait pu s'épouvanter et lui causer beaucoup plus d'ennui en manifestant un effroi par trop bruyant. William Blake désirait la tranquillité de sa chambre et félicita Vladimir pour son calme et sa gentillesse.
Pour un peu il l'aurait remercié pour son hospitalité.
Il était fort tard à présent, le soleil allait poindre à tout moment et Vladimir manifesta l'envie de s'endormir à nouveau pour profiter de la nuit du lendemain où l'on célébrait Sviata Vetcheria. Le fantôme de William Blake était assis sur une chaise près du lit et il regarda le moldave sombrer doucement dans le sommeil. Des oiseaux commencèrent à chanter dans les arbres alentours. Alors le poète se leva pour regarder une dernière fois au dehors, sa main rencontra le tissu épais des voilages et passa au travers. Il s'avança doucement et scruta le ciel, puis dans un scintillement irisé il s'évapora dans l'atmosphère de la chambre.
Vladimir émergea de son sommeil vers onze heures, des gens faisaient grand bruit dans le couloir. On parlait italien. Il s'assit sur le lit et avisa son environnement d'un œil perplexe. Il n'y avait nulle présence et la lumière peinait à pénétrer dans les lieux à travers les rideaux qui donnaient sur la rue. Quelques minutes passèrent, le souvenir de l'entrevue nocturne revint plus précisément et il regretta de n'avoir pas eu l'idée de poser plus de questions au poète décédé. Au sujet de ses impressions post-mortem, sur sa conscience, sur ses sentiments… Et puis il appela Blake pour savoir si l'esprit était en permanence dans ce lieu, il n'y eu aucune réponse, comme si tout ceci avait été le fruit d'un rêve. On toqua à la porte peu de temps après, Vladimir était en robe de chambre et il devait être presque midi. Embarrassé il annonça à travers la porte qu'il allait descendre et que le ménage pourrait être fait dans peu de temps. Une voix masculine lui répondit qu'un objet était arrivé pour lui, un fiacre était passé tôt ce matin avec la consigne de ne livrer l'objet qu'au moment où on serait sûr de son réveil. Il repensa à la soirée d'hier et se souvint d'avoir donné l'adresse de l'hôtel à Piotr, le russe avait peut-être envoyé un livre ou un quelconque objet à son attention. Il demanda quelques minutes et soutint qu'il allait se rendre dans la salle à manger de l'hôtel dans quelques minutes, au passage il demanda qu'on lui préparât une omelette aux herbes et du thé en abondance. On lui répondit que tout serait prêt comme il le souhaitait puis ce fut le silence.
Dans la salle de restaurant, Vladimir se rendit à sa table et trouva un bouquet de fleurs d'hellébores orientalis emballées dans un papier chinois. Une carte était glissée entre les tiges. Il regarda la salle vide, se demandant si on ne s'était pas trompé de voyageur mais le maître d'hôtel le fit s'asseoir et rapporta de la cuisine son omelette encore fumante sur une jolie assiette en porcelaine française. Le bouquet était posé à portée de main, devant lui. Il attendit d'être seul et dégagea le petit papier. Une écriture fluette y courrait en tous sens.
“Monsieur de Valeska,
je suis navrée d'avoir été si peu amène avec vous hier soir, accepteriez-vous une invitation à souper à l'occasion de Sviata Vetcheria avec quelqu'un qui désirerait apprendre les us moldaves ? Me feriez-vous cette faveur ? La charité chrétienne me prescrit de vous faire cette proposition : vous n'allez pas passer ces fêtes seul, tout de même. Un messager viendra prendre votre réponse vers 3 heures.
Votre amie, Laetitia.”
10:41 Publié dans La Nuit | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note









